ÉPITRE VII
A RACINE3
Que tu sais bien , Racine , à l'aide d'un acteur, Émouvoir, étonner, ravir un spectateur ! Jamais Iphigénie, en Aulide immolée-*, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé En a fait, sous son nom , verser la Champmeslé5. Ne crois pas toutefois, par tes Bavants ouvrages, Entraînant tous les cœurs, gagner tous les suffra- Sitùt que d'Apollon un génie inspiré [ges.
Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré , En cent lieux contre lui les cabales s'amassent; Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ; Et son trop de lumière, importunant les yeux,
• m m de compagne de M. de Lamoignon. (Bon..) — CYt.n! une seigneurie considérable, à neuf lieues de Paris, du roté de Chatret el d'Êtampes.
• Fontaine a une demi-lieue de BAviOe, ainsi Dominée par feu M ii- président de Lamoignon. i Bon»)
• le pus élégant, le plus harmonieux, le plu-, parfait de nos poètes,
Jean Racine naquit a la Ferté-Milon en décembre ic.39, et mourut .1 Paris le 21 avril 1099. Il fut, toute sa vie, lié d'une 1 1 il it- avec Boileau ' l.i première représentation de VIphiginie de Racine eut ommencement de l'année ig7*.
re comédienne. .Bon..)
De ses propres amis lui fait des envieux. La mort seule ici-bas, en terminant sa vie, Peut calmer sur son nom l'injustice et l'envie; Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits , Et donner à ses vers leur légitime prix.
Avant qu'un peu de terre obtenu par prière . Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière ' . Mille de ses beaux traits , aujourd'hui si vantés , Furent des sots esprits à nos yeux rebutés. L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces En habits de marquis , en robes de comtesses , Venaient pourdiffamer son chef-d'œuvre nouveau , Et secouaient la tête à l'endroit le plus beau. Le commandeur voulait la scène plus exacte; Le vicomte indigné sortait au second acte : L'un , défenseur zélé des bigots mis en jeu , Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu ; L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre, Voulait venger la cour immolée au parterre. Mais , sitôt que d'un trait de ses fatales mains La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée. L'aimable comédie avec [d terrassée, En vain d'un coup si rude espéra revenir, Et sur ses brodequins ne put plus se tenir. Tel fut chez nous le sort du théâtre comique.
Toi donc qui , t'élevant sur la scène tragique . Suis les pas de Sophocle, et seul de tant d'esprit s. De Corneille vieilli sais consoler Paris \ Cesse de t'étonner si l'envie animée, Attachant à ton nom sa rouille envenimée , La calomnie en main , quelquefois te poursuit. En cela, comme en tout, le ciel qui nous conduit , Racine, fait briller sa profonde sagesse. Le mérite en repos s'endort dans la paresse ; Mais par les envieux un génie excité Au comble de son art est mille fois monte : Plus on veut l'affaiblir, plus il croît et s'élance , Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance; Et peut-être ta plume aux et oseurs de Pyrrhus3 Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhu>.
Moi-même , dont la gloire ici moins répandue Des pâles en\ ietu ne blesse point la vue , [mis
Mais qu'une humeur trop libre, un esprit peuiou- De bonne heure a pourvu d'utiles ennemis , Je dois plus a leur haine, il faut que je l'avoue, Qu'au faillie et vain talent dont la France me loue.
1 L'auteur «lu Turin f, . i. B- Poquelin de Molière, mort A Paris le 17 Bèi ries 1873, à l'âge de cinquante-trois ans; il faillit être privé 'le> honneurs de la sépulture.
: Corneille, alors âgé de soixante et onze ans, venait de donner Sun M.
1 L'avocat Sublignyaratl fait représenter, le 10 mai I66«. sa Follr Quenlle, parodie d' tnétamaque.
Leur venin , qui sur moi brûle de s'épancher, Tous les jours en marchant m'empêche de broncher. Je songe, à chaque trait que ma plume hasarde, Que d'un œil dangereux leur troupe me regarde. Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs , Et je mets à profit leurs malignes fureurs. Sitôt que sur un vice ils pensent me confondre , C'est en me guérissant que je sais leur répondre : Et plus en criminel ils pensent m'ériger, Plus , croissant en vertu , je songe à me venger.
Imite mon exemple; et lorsqu'une cabale , Un flot de vains auteurs follement te ravale , Profite de leur haine et de leur mauvais sens , Ris du bruit passaqer de leurs cris impuissants. Que peut contre tes vers une ignorance vaine ? Le Parnasse français , ennobli par ta veine, Contre tous ces complots saura te maintenir, Et soulever pour toi l'équitable avenir. Eh ! qui , voyant un jour la douleur vertueuse De Phèdre « malgré soi perfide, incestueuse, D'un si noble travail justement étonné , Ne bénira d'abord le siècle fortuné Qui , rendu plus fameux par tes illustres veilles , Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles ?
Cependant laisse ici gronder quelques censeurs Qu'aigrissent de tes vers les charmantes douceurs. Et qu'importe à nos vers que Perrin 2 les admire ; Que l'auteur du Jonas s'empresse pour les lire ; Qu'ils charment de Senlis le poëte idiot 3 , Ou le sec traducteur du français d'Amyot 4 : Pourvu qu'avec éclat leurs rimes débitées Soient du peuple , des grands , des provinces goûtées ; Pourvu qu'ils puissentplaire au pluspuissantdes rois; Qu'à Chantilli Condé les souffre quelquefois ; Qu'Enghienen soit touché; que Colbert et Vivonne, Que la Rochefoucauld 5 , Marsillac et Pomponne, Et mille autres qu'ici je ne puis faire entrer, A leurs traits délicats se laissent pénétrer? Et plût au ciel encor, pour couronner l'ouvrage, Que Montausier 6 voulût leur donner son suffrage!
1 La Phèdre de Racine fui représentée le Ie' janvier 1677. Pradon fit jouer la sienne le 3 du même mois. La cabale de l'hôtel de Bouillon, malgré ses efforts inouïs, ne put ni faire tomber la première, ni soutenir la dernière.
2 II a traduit VÉnéide, et a fait le premier opéra qui ait paru en France. (Boil.)
3 Linière. (Boil.)
• L'abbé Talleman t. Sa traduction des Hommes illustres de Plutarque ne servit qu'à faire ressortir le mérite de celle d'Amyot.
5 François VI, duc de la R ocbefoucauld, auteurdes Maximes morales et des Mémoires sur la régence d'Anne d3 Autriche. — Pour les autres personnages nommés ici , voyez les notes soi l'épitre îv.
" Charles de Saint-Maur, duc de Montausier, épousa la célèbre Julie d'Angennes , demoiselle de Rambouillet, el mourut en 1690, à l'âge de quatre-vingts ans.
C'est à de tels lecteurs que j'offre mes écrits. Mais pour un tas grossier de frivoles esprits , Admirateurs zélés de toute œuvre insipide , Que, non loin delà place où Brioché « préside, Sans chercher dans les vers ni cadence ni son, Il s'en aille admirer le savoir de Pradon !