‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 183 sur 672 · AVOCAT GÉNÉRAI · texte numérisé non relu

AVOCAT GÉNÉRAI

Oui , Lamoignon , je fuis les chagrins de la ville , Et contre eux la campagne est mon unique asile. Du lieu qui m'y retient veux-tu voir le tableau?

germaine du poète; featf-Jrère de Sirmond, greffier do conseil, après Jérôme Botleau.

1 • hrétien-François de Lamoignon, depuis président àmor-

U^ûudeGuUlaumedeUmoignon, premier préMdentda parlement de Parla. (Boil.) — Il mourut .mi 1709, à soixante-cinq ans, h soi pour potit-iiis le vertueux Malesherbes.

C'est un petit village ' , ou plutôt un hameau , Bâti sur le penchant d'un long rang de collines , D'où l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines. La Seine, au pied des monts que son flot \ ient laver, Voit du sein de ses eaux vingt ilefl s'élevi r. Qui , partageant son cours en diverses manières , D'une rivière seule y forment vingt rivières. Tous ses bords sont couverts de saules non planta -. Et de noyers souvent du passant insultés. Le village au-dessus formé un amphithéâtre : L'habitant ne connaît ni la chaux ni le plâtre; Et dans le roc , qui cède et se coupe aisément , Chacun sait de sa main creuser son logement. La maison du seigneur, seule un peu plus ornée, Se présente au dehors de murs environnée. Le soleil en naissant la regarde d'abord, Et le mont la défend des outrages du nord, [quille

C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tran- Met à profit les jours que la Parque me file. Ici dans un vallon bornant tous mes désirs , J'achète à peu de frais de solides plaisirs. Tantôt, un livre en main, errant dans les {-rai . J'occupe ma raison d'utiles rêveries :

Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi , Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui ; Quelquefois, aux appas d'un hameçon perfide, J'amorce en badinant le poisson trop avide; Ou d'un plomb qui suit l'œil , et part avec l'éclair, Je vais faire la guerre aux habitants de l'air. Une table au retour, propre et non magnifique , Nous présente un repas agréable et rustique : Là, sans s'assujettir aux dogmes du Broussain ', Tout ce qu'on boit est bon , tout ce qu'on mange est La maison le fournit , la fermière l'ordonne , [sain ; Et mieux que Bergerat 3 l'appétit l'assaisonne. O fortuné séjour! ô champs aimés des cieux! Que, pour jamais foulant vos près délicieux . Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde, Et connu de vous seuls oublier tout le monde '.

Mais à peine, du sein de vos vallons chéris Arraché malgré moi, je rentre dans Paris, Qu'en tous lieux les chagrins m'attendent au pas- Un cousin . abusant d'un fâcheux parenl - Veut qu'encor tout poudreux, et sans me débotti r, C|iez vingt juges pour lui j'aille solliciter : II faut voir de ce pas les plus considérables ; L'un demeure au Marais, et l'autre aux lneural •

' Bautite, petite seigneurie près de la Rocbe-Guyoo, appnrlenante .i mon neveu, l'illustre M. Dougois, greffier en rhef du parlement (Bon..)

Urne Brûlait, comte da Broussain . fils de Louis Bn'ihrt et de Madeleine Golbert , était .suivant Ménage . on des eoltaux. \ oyes la note sur la s.it ir«- m, page 188.) Fameux traiteur. . Boil.)

Je reçois vingt avis qui me glacent d'effroi : Hier, dit-on , de vous on parla chez le roi , Et d'attentat horrible on traita la satire. — Et le roi , que dit-il ? — Le roi se prit à rire. Contre vos derniers vers on est fort en courroux ; Pradon a mis au jour un livre contre vous ; Et chez le chapelier du coin de notre place, Autour d'un caudebec » j'en ai lu la préface ; L'autre jour sur un mot la cour vous condamna; Le bruit court qu'avant-hier on vous assassina ; Un écrit scandaleux sous votre nom se donne; D'un pasquiu 2 qu'on a fait , au Louvre on vous soupçonne. Moi?— Vous : on nous l'a dit dans le Palais-Royal3.

Douze ans sont écoulés depuis le jour fatal Qu'un libraire , imprimant les essais de ma plume, Donna, pour mon malheur, un trop heureux volume. Toujours, depuis ce temps, en proie aux sots dis- Contre eux la vérité m'est un faible secours, [cours, Vient-il de la province une satire fade , D'un plaisant du pays insipide boutade?

Pour la faire courir on dit qu'elle est de moi : Et le sot campagnard le croit de bonne foi. J'ai beau prendre à témoin et la cour et la ville : Non; à d'autres , dit-il : on connaît votre style. Combien de temps ces vers vous ont-ils bien coulis ne sont point de moi, monsieur, en vérité: [té? — Peut-on m'attribuer ces sottises étranges? — Ah! monsieur, vos mépris vous servent de louanges.

Ainsi, de cent chagrins dans Paris accablé, Juge si, toujours triste, interrompu , troublé , Lamoignon , j'ai le temps de courtiser les Muses ! Le monde cependant se rit de mes excuses, Croit que, pour m'inspirer sur chaque événement, Apollon doit venir au premier mandement.

Un bruit court que le roi va tout réduire en poudre, Et dans Valencienne^ est entré comme un foudre ; Que Cambrai 5, des Français l'épouvantable écueil , A vu tomber enfin ses murs et son orgueil ; Que devant Saint-Omer, .Nassau, par sa défaite, De Philippe vainqueur6 rend la gloire complète. Dieu sait comme les vers chez vous s'en vont couler! Dit d'abord un ami qui veut me cajoler; Et, dans ce temps guerrier, si fécond en Achilles, Croitquel'on fait les vers comme l'on prend les villes.

1 Sorte de chapeaux de laine, qui se font à Caudebec en Normandie. (Boil.j

1 On appelait alors pasquin ce que nous avons depuis nommé pamphlet.

3 Allusion aux nouvellistes qui s'assemblent dans le jardin de ce palais. (BoiL.)

4 Yalenciennes fut prise par le roi en personne, le 17 mars

1 Le 17 avril suivant , après vingt jours de siège , Louis XIV se rendit maitre de la \ille et de la citadelle de Cambrai.

* La bataille de Cassel, gagnée par Monsieur, Philippe de France, frère unique du roi, en IG77. (Bon.)

Mais moi , dont le génie est mort en ce moment , Je ne sais que répondre à ce vain compliment ; Et, justement confus de mon peu d'abondance, Je me fais un chagrin du bonheur de la France.

Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré, Vit content de soi-même en un coin retiré ; Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée N'a jamais enivré d'une vaine fumée; Qui de sa liberté forme tout son plaisir, Et ne rend qu'à lui seul compte de son loisir! Il n'a point à souffrir d'affronts ni d'injustices , Et du peuple inconstant il brave les caprices. Mais nous autres faiseurs de livres et d'écrits, Sur les bords du Permesse aux louanges nourris , Nous ne saurions briser nos fers et nos entraves , Du lecteur dédaigneux honorables esclaves. Du rang où notre esprit une fois s'est fait voir, Sans un fâcheux éclat nous ne saurions déchoir. Le public , enrichi du tribut de nos veilles , Croit qu'on doit ajouter merveilles sur merveilles. Au comble parvenus, il veut que nous croissions : Il veut en vieillissant que nous rajeunissions. Cependant tout décroît: et moi-même à qui l'âge D'aucune ride encor n'a flétri le visage, Déjà moins plein de feu , pour animer ma voix J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois : Ma muse , qui se plaît dans leurs routes perdues , Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues. Ce n'est que dans ces bois, propres à m'exciter, Qu'Apollon quelquefois daigne encor m'écouter.

Ne demande donc plus par quelle humeur sauvage Tout l'été , loin de toi , demeurant au village , J'y passe obstinément les ardeurs du Lion ', Et montre pour Paris si peu de passion. C'est à toi , Lamoignon , que le rang , la naissance , Le mérite éclatant , et la haute éloquence. Appellent dans Paris aux sublimes emplois, Qu'il sied bien d'y veiller pour le maintien des lois. Tu dois là tous tes soins au bien de ta patrie : Tu ne t'en peux bannir que l'orphelin ne crie , Que l'oppresseur ne montre un front audacieux; Et Thémis pour voir clair a besoin de tes yeux. Mais pour moi , de Paris citoyen inhabile', Qui ne lui puis fournir qif un rêveur inutile , Il me faut du repos , des prés et des forêts. Laisse-moi donc ici , sous leurs ombrages frais, Attendre que septembre ait ramené l'automne, Et que Cérès contente ait fait place à Pomone. Quand Bacchus comblera de ses nouveaux bienfaits Le vendangeur ravi de ployer sous le faix , Aussitôt ton ami , redoutant moins la ville,

« Le mois de juillet, pendant lequel le soleil est dans leiigne du Lion.

KP1TRKS.

T'ira joindre à Paris , pour s'enfuir à Ràville ' . Là , dans le seul loisir que Thémis t'a laissé , Tu me verras souvent à te suivre empressé; Pour monter à cheval rappelant mon audace , Apprenti cavalier galoper sur ta trace.

Tantôt sur l'herbe assis, au pied de ces coteaux Où Polycrène *épand ses libérales eaux, Lamoignon , nous irons , libres d'inquiétude, Discourir des vertus dont tu fais ton étude ; Chercher quels sont les biens véritables ou faux; Si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts ; Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide , Ou la vaste science, ou la vertu solide. C'est ainsi que chez toi tu sauras m'attacher. Heureux si les fâcheux, prompts à nous y chercher, N'y viennent point semer l'ennuyeuse tristesse ! Car, dans ce grand concours d'hommes de toute es- Que sans cesse à Bàville attire le devoir, [pèce , Au lieu de quatre amis qu'on attendait le soir, Quelquefois de fâcheux arrivent trois volées, Qui du parc à l'instant assiègent les allées. Alors sauve qui peut : et quatre fois heureux Qui sait pour s'échapper quelque antre ignoré d'eux!

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