AU MARQUIS DE SEÏGNELAP
Dangereux ennemi de tout mauvais flatteur, Seignelai, c'est en vain qu'un ridicule auteur. Prêt à porter ton nom de l'Kbre5 jusqu'au Gan' Croit te prendre aux filets d'une sotte louange. Aussitôt ton esprit , prompt à se révolter, S'échappe , et rompt le piège où l'on vent l'arrêter. Il n'en est pas ainsi de ces esprits frivoles Que tout flatteur endort au son de ses paroles ; Qui, dans un vain sonnet placé au rang des dieu \ . Se plaisent à fouler l'Olympe radieux ,
' Sénateur romain. César l'exclut du sénat , mais il y rcntr.i après sa mort, (boit,.)
1 Fameux musicien fort chéri d'Ahgnste. Boil.)
3 Pinchêne venait de faire imprimer un livre ayant pour litre : (es Éloges du Roi, >/. s Priiu es et Prinoetta de sni> tattg, et de toute ta cour.
1 lean-Baptiste Colbert , ministre el secrétaire d'État , morl en 1600, liU de lean-Baptiste Colberl . ministre et secrétaire il 'M ai. Bon.. |— Lemarqnis de Seignelai mon ru i a Irenti -neuf ans. Il avait succédé an grand Colbert, son père, dans le mi-
nistère df la marine '■' Rivière d'Espagne Bon 1 Rivière des lnd< - Bon
Et , fiers du haut étage où la Serre les loge ,
Avalent sans dégoût le plus grossier éloge.
Tu ne te repais point d'encens à si bas prix.
Non que tu sois pourtant de ces rudes esprits
Qui regimbent toujours, quelque main qui les flatte :
Tu souffres la louange adroite et délicate ,
Dont la trop forte odeur n'ébranle point les sens.
Mais un auteur, novice à répandre l'encens ,
Souvent à son héros, dans un bizarre ouvrage,
Donne de l'encensoir au travers du visage :
Va louer Monterey ' d'Oudenarde forcé ,
Ou vante aux Électeurs Turenne repoussé.
Tout éloge imposteur blesse une âme sincère.
Si , pour faire sa cour à ton illustre père,
Seignelai , quelque auteur, d'un faux zèle emporté,
Au lieu de peindre en lui la noble activité,
La solide vertu, la vaste intelligence,
Le zèle pour son roi , l'ardeur, la vigilance,
La constante équité , l'amour pour les beaux arts ,
Lui donnait les vertus d'Alexandre ou de Mars,
Et, pouvant justement l'égaler à Mécène,
Le comparait au fils de Pelée 2 ou d'Alcmène 3,
Ses yeux , d'un tel discours faiblement éblouis ,
Bientôt dans ce tableau reconnaîtraient Louis,
Et, glaçant d'un regard la muse et le poète ,
Imposeraient silence à sa verve indiscrète.
Un cœur noble est content de ce qu'il trouve en lui, Et ne s'applaudit point des qualités d'autrui. Que me sert en effet qu'un admirateur fade Vante mon embonpoint, si je me sens malade ; Si dans cet instant même un feu séditieux Fait bouillonner mon sang et pétiller mes yeux ? Rien n'est beau que le vrai : le vrai seul est aimable; Il doit régner partout , et même dans la fable : De toute fiction l'adroite fausseté Ne tend qu'à faire aux yeux briller la vérité. [ces ,
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provin- Sont recherchés du peuple, et reçus chez les princes ? Ce n'est pas que leurs sons , agréables , nombreux , Soient toujours à l'oreille également heureux ; Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure , Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure : Maisc'estqu'eneuxle vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux yeux, et va saisir le cœur; Que le bien et le mal y sont prisés au juste; Que jamais un faquin n'y tint un rang auguste; Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit , Ne dit rien aux lecteurs, qu'à soi-même il n'ait dit. Mapenséeau grand jour partout s'offre et s'expose; Et mon vers, bien ou mal , dit toujours quelque chose.
i (Jouverneur des Pays-Bas. (Boil.) ' Achille. (Boil.) 3 Hercule. (Boil.)
C'est par là quelquefois que ma rime surprend : C'est là ce que n'ont point Jonas ni Childebrand ' , Ni tous ces vains amas de frivoles sornettes , Montre, Miroir d'amour, Amitiés, Amourettes , Dont le titre souvent est l'unique soutien . Et qui , parlant beaucoup , ne disent jamais rien.
Mais peut-être , enivré des vapeurs de ma muse , Moi-même en ma faveur, Seignelai , je m'abuse. Cessons de nous flatter. Il n'est esprit si droit Qui ne soit imposteur et faux par quelque endroit : Sans cesse on prend le masque, et, quittant la nature, On craint de se montrer sous sa propre figure. Par là le plus sincère assez souvent déplaît. Rarement un esprit ose être ce qu'il est. Vois-tu cet importun que tout le monde évite ; Cet homme à toujours fuir, qui jamais ne vous quitte? Il n'est pas sans esprit : mais , né triste et pesant , II veut être folâtre , évaporé, plaisant ; Il s'est fait de sa joie une loi nécessaire , Et ne déplaît enfin que pour vouloir trop plaire. La simplicité plaît sans étude et sans art. Tout charme en un enfant dont la langue sans fard , A peine du filet encor débarrassée , Sait d'un air innocent bégayer sa pensée. Le faux est toujours fade , ennuyeux , languissant : Mais la nature est vraie , et d'abord on la sent ; C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime. Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même. Chacun pris dans son air est agréable en soi ; Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.
Ce marquis était né doux , commode , agréable : On vantait en tous lieux son ignorance aimable. Mais , depuis quelques mois devenu grand docteur, Il a pris un faux air, une sotte hauteur : Il ne veut plus parler que de rime et de prose ; Des auteurs décriés il prend en main la cause ; 11 rit du mauvais goût de tant d'hommes divers , Et va voir l'opéra seulement pour les vers. Voulant se redresser, soi-même on s'estropie , Et d'un original on fait une copie.
L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté. Rien n'est beau , je reviens , que par la vérité : [plaire. C'est par elle qu'on plaît, et qu'on peut longtemps L'esprit lasse aisément, si le cœur n'est sincère. En vain par sa grimace un bouffon odieux A table nous fait rire , et divertit nos yeux : Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre. Prenez-le tête à tête , ôtez-lui son théâtre ; Ce n'est plus qu'un cœur bas , un coquin ténébreux :
■ Jacques Coras , déjà nommé dans la satire ix , est l'auteur du premier de ces deux mauvais poèmes. Childebrand est l'ouvrage d'un sieur de Sainte-Garde.
EP1TRES
Son visage essuyé n'a plus rien que d'affreux. J'aime un esprit aisé qui se montre , qui s'ouvre , Et qui plaît d'autant plus, que plus il se découvre. Mais la seule vertu peut souffrir la clarté : Le vice, toujours sombre , aime l'obscurité; Pour paraître au grand jour il faut qu'il se déguise : C'est lui qui de nos mœurs a banni la franchise.
Jadis l'homme vivait au travail occupé , Et , ne trompant jamais, n'était jamais trompé : On ne connaissait point la ruse et l'imposture; Le Normand même alors ignorait le parjure : Aucun rhéteur encore , arrangeant le discours , N'avait d'un art menteur enseigné les détours. Mais sitôt qu'aux humains, faciles à séduire, L'abondance eut donné le loisir de se nuire, La mollesse amena la fausse vanité.
Chacun chercha pour plaire un visage emprunté : Pour éblouir les yeux , la fortune arrogante Affecta d'étaler une pompe insolente; L'or éclata partout sur les riches habits ; On polit l'émeraude , on tailla le rubis ; Et la laine et la soie , en cent façons nouvelles , Apprirent à quitter leurs couleurs naturelles. La trop courte beauté monta sur des patins : La coquette tendit ses lacs tous les matins ; Et, mettant la céruse et le plâtre en usage, Composa de sa main les fleurs de son visage. L'ardeur de s'enrichir chassa la bonne foi : Le courtisan n'eut plus de sentiment à soi. Tout ne fut plus que fard, qu'erreur, que tromperie : On vit partout régner la basse flatterie. Le Parnasse surtout, fécond en imposteurs , Diffama le papier par ses propos menteurs. De là vint cet amas d'ouvrages mercenaires, Stances, odes, sonnets , épîtres liminaires , Où toujours le héros passe pour sans pareil , Et, fût-il louche et borgne, est réputé soleil.
r\e crois pas toutefois , sur ce discours bizarre, Que, d'un frivole encens malignement avare, J'en veuille sans raison frustrer tout l'univers. La louange agréable est l'âme des beaux vers : Mais je liens, comme toi, qu'il faut qu'elle soit vraie, Et que son tour adroit n'ait rien qui nous effraie. Alors, comme j'ai dit, tu la sais écouter, Et sans crainte a tes veux on pourrait t'exalter. Mais sans t'aller chercher des vertus dans les nues, Il faudrait peindre en toi des vérités connues; Décrire ton esprit ami de la raison; 1 on ardeur pour ton roi , puisée en ta maison ; A ser\ ir ses desseins ta vigilance heureuse , Ta probité sincère, utile, officieuse.
Tel. qui hait à se voir peint en de faux portraits, Sans chagrin voit tracer ses véritables traits.
Condé même , Condé », ce héros formidable , [table,
Et, non moins qu'aux Flamands, aux flatteurs redou-
Ne s'offenserait pas si quelque adroit pinceau
Traçait de ses exploits le fidèle tableau ;
Et dans Senef* en feu contemplant sa peinture ,
Ne désavoûrait pas Malherbe ni Voiture :
Mais malheur au poëte insipide , odieux ,
Qui viendrait le glacer d'un éloge ennuyeux !
Il aurait beau crier : « Premier prince du monde!
« Courage sans pareil! lumière sans seconde 3! »
Ses vers , jetés d'abord sans tourner le feuillet ,
Iraient dans l'antichambre amuser Pacolet *.
ÉPITRE X
PRÉFACE 5
Je ne sais si les trois nouvelles épîtres que je donne ici au public auront beaucoup d'approbateurs : mais je sais bien que mes censeurs y trouveront abondamment de quoi exercer leur critique ; car tout y est extrêmement hasardé. Dans le premier de ces trois ouvrages , sous prétexte de faire le procès âmes derniers vers , je fais moi-même mon éloge, et n'oublie rien de ce qui peut être dit à mon avantage; dans le second, je m'entretiens av. i dood jardinier de choses très-basses et très-petites ; et dans le troisième , je décide hautement du plus grand et du plus important point de la religion , je veux dire de l'amour de Dieu. J'ouvre donc un beau champ à ces censeurs pour attaquer en moi et le poëte orgueilleux ,et le villageois grossier, elle tbéo logien téméraire. Quelque fortes pourtant que soient leurs attaques , je doute qu'elles ébranlent la ferme résolution que j'ai prise il y a longtemps de ne rien répondre , au moins sur le ton sérieux , à tout ce qu'ils écriront contre moi.
A quoi bon en effet perdre inutilement du papier? Si mes épîtres sont mauvaises , tout ce que je «lirai ne les Bâti pas trouver bonnes ; et >i elles son! bonnes, tout ce qu'ils diront ne les fera pas trouver mauvaises. Le public n'est pas un juge qu'on poisse corriger, ni qui se règle par les passions d'autrui.Tout ce bruit , tons ces écrits qui se font ordinairement contre des ou\ rages où l'on court , ne Ber- Vent qu'à j faire encore plus courir, et à en mieux marquer le mérite. Il est de l'essence d'un bon livre d'avoir des censeurs : et la plus grandi- disgrâce qui puisse an i ter a un écrit qu'on met au jour, ce n'est pas que beaucoup de gens en disent du mal , c'est que personne n'en dise rien.
• Louis de Bourbon, prince de Condé, mort en 1886. B6TC.)
2 Combat fameux de monseigneur le Prince. Hoir. )— Litre le il août 1674.
-* Commencement du poème de Charli magne. Bon.) — Ce poème, tle Louis le Laboureur, était dédié au prince de Condé.
•i Fameux valet de pied de monsieur le Prince. Boit.
s Imprimée en 1*96, a la tète de» trois demièra épttres.
Je me garderai donc bien de trouver mauvais qu'on attaque mes trois épîlres. Ce qu'il y a de certain , c'est que je les ai fort travaillées, et principalement celle de l'amour de Dieu, que j'ai retouchée plus d'une fois, et où j'avoue que j'ai employé tout le peu que je puis avoir d'esprit et de lumières. J'avais dessein d'abord de la donner toute seule , les deux autres me paraissant trop frivoles pour être présentées au grand jour de l'impression avec un ouvrage si sérieux : mais des amis très-sensés m'ont fait comprendre que ces deux épltres, quoique dans le style enjoué , étaient pourtant des épitres morales , où il n'était rien enseigné que de Vertueux ; qu'ainsi étant liées avec l'autre , bien loin de lui mure , elles pourraient même faire une diversité agréable ; et que d'ailleurs beaucoup d'honnêtes gens souhaitant de les avoir toutes trois ensemble , je ne pouvais pas avec bienséance me dispenser de leur donner une si légère satisfaction. Je me suis rendu à ce sentiment, et on les trouvera rassemblées ici dans un même cahier. Cependant , comme il y des gens de piété qui peut-être ne. se soucieront guère de lire les entretiens que je puis avoir avec mon jardinier et avec mes vers, il estbondeles avertir qu'il y a ordre de leur distribuer à part la dernière , savoir celle qui traite de l'amour de Dieu ; et que non-seulement je ne trouverai pas étrange qu'ils ne lisent que celle-là , mais que je me sens quelquefois moi-même en des dispositions d'esprit où je voudrais de bon cœur n'avoir de ma vie composé que ce seul ouvrage, qui vraisemblablement sera la dernière pièce de poésie qu'on aura de moi , mon génie pour les vers commençant à s'épuiser, et mes emplois historiques ne me laissant guère le temps de m' appliquer à chercher et à ramasser des rimes.
Voilà ce que j'avais à dire aux lecteurs. Avant , néanmoins , que de finir cette préface , il ne sera pas hors de propos , ce me semble , de rassurer des personnes timides , qui , n'ayant pas une fort grande idée de ma capacité en matière de théologie , douteront peut-être que tout ce que j'avance en mon épitre soit fort infaillible , et appréhenderont qu'en voulant les conduire je ne les égare. Afin donc qu'elles marchent sûrement , je leur dirai , vanité à part, que j'ai lu plusieurs fois cette épitre à un fort grand nombre de docteurs de Sorbonne , de pères de l'Oratoire , et de jésuites très-célèbres, qui tous y ont applaudi, et en ont trouvé la doctrine très-saine et très-pure ; que beaucoup de prélats illustres à qui je l'ai récitée en ont jugé comme eux ; que monseigneur l'évoque de Meaux ' , c'està-dire , une des plus grandes lumières qui aient éclairé l'Église dans les derniers siècles , a eu longtemps mon ouvrage entre les mains ; et qu'après l'avoir lu et relu plusieurs fois, il m'a non-seulement donné son approbation, mais a trouvé bon que je publiasse à tout le monde qu'il me la donnait : enfin , que , pour mettre le comble à ma gloire , ce saint archevêque 2 , dans le diocèse duquel j'ai le bonheur de me trouver, ce grand prélat , dis-je , aussi éminent en doctrine et en vertus qu'en dignité et en naissance, que
' Jacques-Bénigne Bossuet. (Boil.)
1 Louis-Antoine deNoailles, cardinal , archevêque de Paris. (Bon..N
le plus grand roi de l'univers, par un choix visiblement inspiré du ciel , a donné à la ville capitale de son royaume , pour assurer l'innocence et pour détruire l'erreur ; monseigneur l'archevêque de Paris , en un mot , a bien daigné aussi examiner soigneusement mon épitre , et a eu même la bonté de me donner sur plus d'un endroit des conseils que j'ai suivis, et m'a enfin accordé aussi son approbation, avec des éloges dont je suis également ravi et confus.
1 Au reste , comme il y a des gens qui ont publié que mon épitre n'était qu'une vaine déclamation qui n'attaquait rien de réel, ni qu'aucun homme eût jamais avancé, je veux bien, pour l'intérêt de la vérité, mettre ici la proposition que j'y combats , dans la langue et dans les termes qu'on la soutient en plus d'une école. La voici : « Attritio « ex gehennœ metu sufiicit , etiam sine ullà Dei dilectione , « et sine ullo ad Deum offensum respectu ; quia talis ho- « nesta et supernaturalis est 2. » C'est cette proposition que j'attaque et que je soutiens fausse , abominable , et plus contraire à la vraie religion que le luthéranisme ni le calvinisme. Cependant je ne crois pas qu'on puisse nier qu'on ne l'ait encore soutenue depuis peu, et qu'on ne l'ait même insérée dans quelques catéchismes en des mots fort approchants des termes latins que je viens de rapporter.