A MES VERS
J'ai beau vous arrêter, ma remontrance est vaine ; Allez , partez, mes Vers , dernier fruit de ma veine. C'est trop languir chez moi dans un obscur séjour : La prison vous déplaît, vous cherchez le grand jour; Et déjà chez Barbin i , ambitieux libelles , Vous brûlez d'étaler vos feuilles criminelles. Vains et faibles enfants dans ma vieillesse nés! Vous croyez , sur les pas de vos heureux aînés, Voir bientôt vos bons mots , passant du peuple aux Charmer également la ville et les provinces, [princes, Et, par le prompt effet d'un sel réjouissant , Devenir quelquefois proverbes en naissant. Mais perdez cette erreur dont l'appât vous amorce. Le temps n'est plus, mes Vers où ma muse en sa force,
1 Ce dernier alinéa a été substitué en 1701 à celui-ci, qui , en 1695, terminait cette préface :
<< Je croyais n'avoir plus rien à dire au lecteur ; mais dans le « temps même que cette préface était sous presse , on m'a ap- « porté une misérable épitre en vers , que quelque impertinent « a fait imprimer, et qu'on veut faire passerpour mon ouvrage « sur l'amour de Dieu. Je suis donc obligé d'ajouter cet arli- « cle. afin d'avertir que je n'ai fait d'épitresur l'amour de Dieu « que celle qui se trouve ici; l'autre étant une pièce fausse et « incomplète, composée de quelques vers qu'on m'a dérobés « et de plusieurs qu'on ma ridiculement prêtés , aussi bien que « les notes téméraires qui y sont. »
2 « L'attrition produite par l'appréhension des peines de « l'enfer est louable, surnaturelle, et par conséquent suffi- « santé, quoique dégagée de tout amour de Dieu et exempte « de la crainte de ce Dieu qu'on a offensé. »
8 Libraire du Palais. ( Boil. ) — Il joue un grand rôle dans le Lutrin.
ËPITRKS.
Du Parnasse français formant les nourrissons , De ses riches couleurs habillait ses leçons, Quand mon esprit, poussé d'un courroux légitime, Vint devant la raison plaider contre la rime ; A tout le genre humain sut faire le procès, Et s'attaqua soi-même avec tant de succès. Alors il n'était point de lecteur si sauvage Qui ne se déridât en lisant mon ouvrage , Et qui , pour s'égayer, souvent , dans ses discours , D'un mot pris en mes vers n'empruntât le secours.
Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, Sous mes faux ■ cheveux blonds déjà toute chenue, A jeté sur ma tête , avec ses doigts pesants , Onze lustres complets, surchargés de trois ans , Cessez de présumer dans vos folles pensées, Mes Vers , de voir en foule à vos rimes glacées Courir, l'argent en main, les lecteurs empressés. Nosbeauxjours sont finis , nos honneurs sont passés ; Dans peu vous allez voir vos froides rêveries Du public exciter les justes moqueries, Et leur auteur, jadis à Régnier préféré, A Pinchéne , a Linière, àPerrin, comparé. Vous aurez beau crier : « O vieillesse ennemie ! « N'a-t-il donc tant vécu que pour cette infamie? 2 » Vous n'entendrez partout qu'injurieux brocards, El mit vous et sur lui fondre de toutes parts.
Que veut-il ? dira-t-on ; quelle fougue i ndiscrète Ramené sur les rangs encor ce vain athlète? Quels pitoyables vers ! quel style languissant ! Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant, De peur que tout à coup, efflanqué, sans haleine, Il ne laisse en tombant son maître sur l'arène. Ainsi s'expliqueront nos censeurs sourcilleux, Et bientôt vous verrez mille auteurs pointilleux , Pièce ,i pièce épluchant vos sons et vos paroles, Interdire chez vous l'entrée aux hyperboles; Traiter tOUl noble mot de terme hasardeux, Etdans tous vos discours, comme monstres hideux, Huer la métaphore et la métonymie, Grands mots que Pradoncroitdestermesdechimie; Vous soutenir qu'un lit ne peut être effronté 3; Que nommer la luxure est une impureté.
En vain contre ce flot d'aversion publique Vous tiendrez quelque temps ferme sur la boutique; N "H- irez a la fin, honteusement exclus, Trouver an magasin Pyrame et Régulus*, Ou couvrir chez Thierry, d'une feuille oncorneuve, Lm méditations de Busée et d'Hayneuve; Pdis . en tristes lambeaux semés dans les marchés .
i "auteur avait pris la perruque. (Bon.) \ ta du CUL (Bon..) 1 renne de la dixième satire. Bon m de théâtre de Pradon. (Boa.)
Souffrir tous les affronts au Jouas reprochés, [que, Mais quoi ! de ces discours bravant la vaine atta- Déjà comme les vers de Cinna, d'Andromaque , Vous croyez a grands pas chez la postente Courir, marqués au coin de l'immortalité ! Eh bien! contentez donc l'orgueil qui vous enivre; Montrez-vous, j'y consens : mais du moine «luis mon livre Commencez par vous joindre à mes premiers écrits. C'est là qu'à la faveur de vos frères chéris , [me , Peut-être enfin soufferts comme enfants de ma plu- Vous pourrez vous sauver, épars dans le volume. Que si même un jour le lecteur gracieux , Amorcé par mon nom , sur vous tourne les yeux , Pour m'en récompenser, mes Vers , avec usure , De votre auteur alors faites-lui la peinture : Et surtout prenez soin d'effacer bien les traits Dont tant de peintres faux ont flétri mes portraits. Déposez hardiment qu'au fondeethomme horrible, Ce censeur qu'ils ont peint si noir et si terrible , Fut un esprit doux , simple , ami de l'équité), Qui , cherchant dans ses vers la seule vérité , Fit, sans être malin, ses plus grandes malices, Et qu'enfin sa candeur seule a fait tous ses \ Dites que, harcelé par les plus vih rimeurs, Jamais , I>lrs>arit leur?. vers, il n'eftleura lenra mœurs : Libre dans ses discours, niais pourtant toujours sage, Assez faible de corps , assez doux de visage , Ni petit, ni trop grand , très-peu voluptueux , Ami de la vertu plutôt que vertueux.
Que si quelqu'un, mes Vers, alors vous importune, Pour savoir mes parents, ma vie et ma fortune, Contez-lui qu'allié d'assez hauts magistrats , Fils d'un père greffier , né d'aïeux avocats; Dès le berceau perdant une fort jeune mère , Réduit seize ans après à pleurer mon vieux père . J'allai d'un pas hardi . par moi-même guidé, Et de mon seul génie en marchant secondé, Studieux amateur et de Perse et d'Horace , Assez près de Régnier m'asseoir sur le Parnasse ' ; Que, par un coup du sort au grand jour amené , Ft des bords du Permesse à la cour entraîné , Je sus , prenant l'essor par des routes nouvelles . Ile\ er assez haut mes poétiques ailes ; Que ce roi , dont le nom fait trembler tant de rois. Voulut bien que ma main crayonnât ses exploits; Que plus d'un grand m'aima jusques a la tendre] Que ma vue a Colbert inspirait l'allégresse ; Qu'aujourd'hui même encor, de deux sens affaibli , Retiré de la cour, et non mis en oubli , Plus d'un héros, épris des fruits de mon étude.
1 Mathuru Régniei précéda Bnilr.iu dans le cpnrp tatirkpji [1 était m' a ( ii irtit - le 51 décembre 1573, et mourut a R<".i. n lobre ISIS.
Vient quelquefois chez moi ■ goûter la solitude.
Mais des heureux regards de mon astre étonnant Marquez bien cet effet encor plus surprenant, Qui dans mon souvenir aura toujours sa place : Que de tant d'écrivains de l'école d'Ignace » Etant, comme je suis, ami si déclaré, Ce docteur toutefois si craint , si révéré , Qui contre eux de sa plume épuisa l'énergie , Arnauld, le grand Arnauld, fit mon apologie 3. Sur mon tombeau futur, mes Vers, pour l'énoncer, Courez en lettres d'or de ce pas vous placer : Allez , jusqu'oùl'aurore en naissant voit PHydaspe *, Chercher, pour l'y graver, le plus précieux jaspe. Surtout à mes rivaux sachez bien l'étaler.
Mais je vous retiens trop. C'est assez vous parler. Déjà, plein du beaufeu qui pour vousletrans porte, Barbin impatient chez moi frappe à la porte : [voix. I! vient pour vous chercher. C'est lui : j'entends sa Adieu , mes Vers , adieu , pour la dernière fois.