M I VI
Et pour la rattraper le sens court après elle. Aimez donc la raison : que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
La plupart, emportés d'une fougue insensée, [sée : Toujours loin du droit sens vont chercher leur pen- Ils croiraient s'abaisser, dans leurs vers monstrueux , S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux. Évitons ces excès : laissons a l'Italie De tous ces faux brillants l'éclatante folie. Tout doit tendre au bon sens : mais pour y parvenir, Le chemin est glissant et pénible à tenir; Pour peu qu'on s'en écarte , aussitôt on se noie. La raison pour marcher n'a soin eut qu'une voie.
Un auteur quelquefois , trop plein de son objet . Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet. S'il rencontre un palais , il m'en dépeint la face ; Il me promène après de terrasse enterrasse; Ici s'offre un perron ; là règne un corridor; Là ce balcon s'enferme en un balustre d'or. Il compte des plafonds les ronds et les ovales; Ce ne sont que festons , ce ne sont qu'astragales ■ . Je saute vingt feuillets pour en trouver la lin , Et je me sauve à peine au travers du jardin. Fuj ez de ces auteurs l'abondance stérile , Et ne vous chargez point d'un détail inutile. Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant : L'esprit rassasie le rejette a l'instant. Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. ;
Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un I n vers était trop faible, et nous le rende/ dur : J'évite d'être long, et je deviens obscur : \nue ■. L'un n'est point trop farde: mais sa muse est trop L'autre a peur de ramper: il se perd dans la nue.
Voulez-vous du public mériter les amoui Sans cesse en écrivant variez vos discours. Lu stj le trop égal et toujours uniforme En vain brille a nos yeux; il faut qu'il nous endorme. On lit peu ces auteurs, nés pour nui- ennuyer, Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.
1 Vers de Scudéri. (Bon») - Dans son poème iïAlaric,
liv. III.
Ifl
Heureux qui , dans ses vers, sait d'une voix légère Passer du grave au doux , du plaisant au sévère ! Son livre, aimé du ciel et chéri des lecteurs , Est souvent chez Barbin entouré d'acheteurs.
Quoi que vous écriviez , évitez la bassesse : Le style le moins noble a pourtant sa noblesse. Au mépris du bon sens , le burlesque effronté1 Trompa les yeux d'abord , plut par sa nouveauté : On ne vit plus en vers que pointes triviales ; Le Parnasse parla le langage des halles : La licence à rimer alors n'eut plus de frein; Apollon travesti devint un Tabarin2.
Cette contagion infecta les provinces , Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes; Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs ; Et, jusqu'à d'Assouci3, tout trouva des lecteurs. Mais de ce style enfin la cour désabusée Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée , Distingua le naïf du plat et du bouffon , Et laissa la province admirer le Typhon •*. Que ce style jamais ne souille votre ouvrage. Imitons de Marot l'élégant badinage, Et laissons leburlesque aux plaisants du Pont-Neuf5.
Mais n'allez point aussi , sur les pas de Brébeuf , MêmeenunePharsale, entasser sur les rives [ves6. » « De morts et de mourants cent montagnes plainti- Prenez mieux votre ton. Soyez simple avec art, Sublime sans orgueil , agréable sans fard.
N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire. Ayez pour la cadence une oreille sévère : Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots Suspende l'hémistiche, en marque le repos.
Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée JNTe soit d'une voyelle en son chemin heurtée.
11 est un heureux choix de mots harmonieux ; Fuyez des mauvais sons le concours odieux : Le vers le mieux rempli , la plus noble pensée , IS'e peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée.
Durant les premiers ans du Parnasse françois, Le caprice tout seul faisait toutes les lois. La rime , au bout des mots assemblés sans mesure , Tenait lieu d'ornements» de nombre et de césure; Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers, Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers i.
1 Le style burlesque fut extrêmement en vogue, depuis le commencement du dernier siècle jusque vers 1660 , qu'il tomba. (BoiL.)
2 Bouffon grossier, valet de Mondor, charlatan célèbre au commencement du dix-septième siècle.
3 Pitoyable auteur qui a composé l'Ovide en belle humeur. (Bon..)
* Ou la Gigantomachie , poème burlesque de Scarron.
5 Les vendeurs de mitliridate et les joueurs de marionnettes se mettent depuis longtemps sur le Pont-Neuf. (Boil.)
6 Vers de Brébeuf. ( Pharsale, liv. VII.
7 La plupart de nos plus anciens romans français sont en vers
Marot , bientôt après , fit fleurir les ballades , Tourna des triolets , rima des mascarades , A des refrains réglés asservit les rondeaux, Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux. Ronsard, qui le suivit, par une autre méthode, Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode , Et toutefois longtemps eut un heureux destin. Mais sa muse , en français parlant grec et latin , Vit dans l'âge suivant , par un retour grotesque, Tomber de ses grands mots le faste pédantesque. Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut, Rendit plus retenus Desportes 'et Bertaut2.
Enfin Malherbe vint; et, le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée. Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber. Tout reconnut ses lois ; et ce guide fidèle Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle. Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté, Et de son tour heureux imitez la clarté. Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre , Mon esprit aussitôt commence à se détendre ; Et, de vos vains discours prompt à se détacher, Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.
Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées; Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement , Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Surtout qu'en vos écrits la langue révérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée . En vain vous me frappez d'un son mélodieux , Si le terme est impropre, ou le tour vicieux : Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme, Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme. Sans la langue, en un mot , l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
confus, et sans ordre, comme le Roman de la Rose, et plusieurs autres. (Boil.)
1 Philippe Desportes, abbé de Tiron, lecteur de la chambre du roi, conseiller d'État, surnommé, pour la douceur et la facilité de ses vers , le Tibulle français , était né à Chartres. Il mourut à Paris en 1606, la même année que naquit le grand Corneille.
2 Jean Bertaut naquit à Caen , patrie de Malherbe , et fut successivement premier aumônier de Catherine de Médicis , lecteur de Henri III, etévèque de Séez. Il mourut en 161 1 , après avoir contribué à la conversion d'Henri IV.
L'ART POÉTIQUE
Travaillezàloisir,quelqueordrequi vous presse', ' Répondra-l-il d'abord Et ne vous piquez point d'une folle vitesse : Un style si rapide, et qui court en rimant, Marque moins trop d'esprit que peu de jugement. J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu'un torrent débordé qui , d'un cours orageux , Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. Hâtez-vous lentement; et, sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : Polissez-le sans cesse et le repolissez; Ajoutez quelquefois , et souvent effacez. [ lent
C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmi I- Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent ; Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu : Que le début , la fin , répondent au milieu ; Que d'un art délicat les pièces assorties N'y forment qu'un seul tout de diverses parties ; Que jamais du sujet le discours s'écartant N'aille chercher trop loin quelque mot éclatant.
Craignez-vous pour vos vers la censure publique? Soyez-vous à vous-même un sévère critique : L'ignorance toujours est prête à s'admirer.
Faites-vous des amis prompts à vous censurer; Qu'ils soient de vos écrits des confidents sincères, Et de tous vos défauts les zélés adversaires : Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur. Mais sachez de l'ami discerner le flatteur : [joue. Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous
Un flatteur aussitôt cherche à se récrier : [loue. Chaque vers qu'il entend le fait extasier. Tout est charmant , divin ; aucun mot ne le blesse : Il trépigne de joie, il pleure de tendresse; Il vous comble partout d'éloges fastueux. La vérité n'a point cet air impétueux.
Tin sage ami , toujours rigoureux, inflexible, Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible : Il ne pardonne point les endroits négligés , Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés, Il réprime des mots l'ambitieuse emphase; Ici le sens le choque, et plus loin c'est la phrase. Votre construction semble un peu s'obscurcir : Ce terme est équivoque, il le faut éclaircir. (.'est ainsi que vous parle un ami véritable. Mais souvent sur ses vers un auteur intraitable A les protéger tous se croit intéressé, Et d'abord prend en main le droit de l'offensé. De 08 \(ts, direz-vous, l'expression est basse. — Ah ! monsieur, pour ce vers je vous demande grâce .
« Scudeïi disait toujours, pour s'excuser de travailler si vite, qu'il a\ait ordre de linir. (Bon..,)
Ce mot me semble froid ; Je le retrancherais. — C'est le plus bel endroit! — Ce tour ne me plaît pas.— Tout le monde l'admire.
Ainsi , toujours constant à ne se point dédire, Qu'un mot dans son ouvrage ait paru vous blesser, C'est un titre chez lui pour ne point l'effacer. Cependant, à l'entendre, il chérit la critique : Vous avez sur ses vers un pouvoir despotique. Mais tout ce beau discours dont il vient vous flatter N'est rien qu'un piège adroit pour vous les réciter ■ . Aussitôt il vous quitte; et, content de sa muse, S'en va chercher ailleurs quelque fat qu'il abuse : Car souvent il en trouve. Ainsi qu'en sots auteurs , Notre siècle est fertile en sots admirateurs; Et, sans ceux que fournit la ville et la province, Il en est chez le duc, il en est chez le prince. L'ouvrage le plus plat a , chez les courtisans , De tout temps rencontré de zélés partisans; Et, pour finir enfin par un trait de satire, Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.