‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 198 sur 672 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Je chante les combats , et ce prélat terrible x Qui , par ses longs travaux et sa force invincible , Dans une illustre église exerçant son grand coeur, Fit placer à la lin un lutrin dans le chœur. C'est en vain que le chantre2, abusant d'un faux titre, Deux fois l'en fit ôter par les mains du chapitre : Ce prélat , sur le banc de son rival altier Deux fois le reportant, l'en couvrit tout entier.

Muse, redis-moi donc quelle ardeur de vengeance De ces hommes sacrés rompit l'intelligence, Et troubla si longtemps deux célèbres rivaux : Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots ?

Et toi , fameux héros 3 , dont la sage entremise De ce schisme naissant débarrassa l'Église , Viens d'un regard heureux animer mon projet, Et garde-toi de rire en ce grave sujet.

Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle Paris voyait fleurir son antique chapelle : Ses chanoines vermeils et brillants de santé S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté : Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines, Ces pieux fainéants faisaient chanter matines , Veillaient à bien dîner, et laissaient en leur lieu A des chantres gagés le soin de louer Dieu ; Quand la Discorde, encor toute noire de crimes , Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes 4, Avec cet air hideux qui fait frémir la Paix ,

1 Claude Auvry, ancien évêque de Coulances, était alorstrésorier de la Sainte-Chapelle. Il avait été camérier (officier de chambre ) du cardinal Mazarin.

2 Jacques Barrin, lils de M. la Galissonnière , maître des requêtes.

3 M. le premier président de Lamoignon. (Boil.)

' Il y eut de grandes brouilleries dans ces deux couvents à l'occasion de quelques supérieurs qu'on y voulait élire. (Boil.)

LE LUTRIN

S'arrêta près d'un arbre au pied de son palais. Là , d'un œil attentif contemplant son empire , A l'aspect du tumulte elle-même s'admire. Elle y voit par le coche et d'Évreux et du Mans Accourir à grands Ilots ses fidèles Normands : Elle y voit aborder le marquis, la comtesse, Le bourgeois, le manant, le clergé, la noblesse; Et partout des plaideurs les escadrons épars Faire autour de Thémis flotter ses étendards. Mais une église seule à ses yeux immobile Garde au sein du tumulte une assiette tranquille : Elle seule la brave; elle seule aux procès De ses paisibles murs veut défendre l'accès. La Discorde, à l'aspect d'un calme qui l'offense , Fait siffler ses serpents , s'excite à la vengeance : Sa bouche se remplit d'un poison pdieux , Et de longs traits de feu lui sortent par les yeux.

« Quoi ! dit-elle d'un ton qui fit trembler les vitres , J'aurais pu jusqu'ici brouiller tous les chapitres, Diviser Cordeliers, Carmes et Célestins ; .l'aurais fait soutenir un siège aux Augustins; Et cette église seule , à mes ordres rebelle , Nourrira dans son sein une paix éternelle! Suis-je donc la Discorde? et parmi les mortels , Qui voudra désormais encenser mes autels ■ ? »

\ ers mots, d'un bonnet couvrant sa tête énorme , Kl le prend d'an vieux chantre et la taille et la forme; Elle peint de bourgeons son visage guerrier, El sfn va de ce pas trouver le trésorier.

Dans le réduit osbcur d'une alcôve enfoncée S'élève un lit déplume à grands frais amassée : Quatre rideaux pompeux , par un double contour En défendent l'entrée à la clarté du jour. Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence, Règne sur le duvet une heureuse indolence : C'est là que le prélat , muni d'un déjeûner, Dormant d'un léger somme attendait le dîner. La jeunesse en sa fleur brille sur son visage : Son menton sur son sein descend à double étage; Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur, l'ait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.

La déesse en entrant, qui voit la nappe mise, Admire un si bel ordre et reconnaît l'Église ; Et , marchant à grands pas vers le lieu du repos . Au prélat sommeillant file adresse ces mots :

« Tu dors, prélat, tu dors, et là-haut a ta place Le chantre aux yeux du chœur étale son audace, Chante les oremus , fait des processions, Kt répand a grands flots les bénédictions! [tre .

Tu dors ! Attends-tu doncque, sans bulleet sans I ;- Il te ravisse encor le rochet et la mitre ?

Vmc. Ub. f, v. 52. (Boil.)

Sors de ce lit oiseux qui te tient attache , Et renonce au repos, ou bien a l'évéehé1. »

Elle dit; et, du vent de sa bouche profane, Lui souffle avec ces mots l'ardeur de la chicane. Le prélat se réveille, et plein d'émotion , Lui donne toutefois la bénédiction.

Tel qu'on voit un taureau qu'une suépe en furie A piqué dans les flancs aux dépens de sa vie , Le superbe animal , agité de tourments . Exhale sa douleur en longs mugissements : Tel le fougueux prélat , que ce songe épouvante , Querelle , en se levant , et laquais et servante , Kt d'un juste courroux rallumant sa vigueur, Même avant le dîner parle d'aller au chœur. Le prudent Gilotin 2, son aumônier fidèle, En vain par ses conseils sagement le rappelle ; Lui montre le péril ; que midi va sonner ; Qu'il va faire , s'il sort , refroidir le dîner.

« Quelle fureur, dit-il , quel aveugle caprice , Quand le dîner est prêt , vous appelle à l'office? De votre dignité soutenez mieux l'éclat : Est-ce pour travailler que vous êtes prélat? A quoi bon ce dégoût et ce zèle inutile ? Est-il donc pour jeûner quatre-temps ou vigile? Reprenez vos esprits, et souvenez-vous bien Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien. «

Ainsi dit Gilotin , et ce ministre sage Sur table , au même instant , fait geri ir le potage. Le prélat voit la soupe , et , plein d'un saint respect , Demeure quelque temps muet a cet aspect II cède , dîne enfin ; mais toujours plus farouche , Les morceaux, trop hâtes, se pressent dans sa bouche. Gilotin en gémit, et , sortant de fureur. Chez tous ses partisans va semer la terreur.

On voit courir chez lui leurs troupes éperdues, Comme l'on voit marcher les bataillons de «rues 3 , Quand le Pygmée » altier, redoublant ses efforts. De l'Hèbre 5 ou du Strymon 6 vient d'occuper les A l'aspect imprévu de leur foule agréable , [bords. Le prélat radouci veut se lever de table : La couleur lui renaît, sa voix change de ton ;

1 Cest-à-dlreaudroUd'oflkderpoatificalementaai grandis fêta de l'année, droit qui a\ait été accordé par l'antipape

Brunit MU .111 trésorier, : -- .ri m- de Hugoa BoUMU,

confesseur du roi Charles Y, et L'un des ancêtres de notre poète.

' Son véritable nom était Guérooet. Le trésorier lui donna dans 1.1 mite la cure de la Sainti -Chapelle.

3 HoaÈBB, Iliad. Ii\. III, \. 8. Bon ,

' Le.-. Pygmées D'avaient, >ui\ant la Fable, qu'une coudre de liant ; el Pline raconte que ci' |» uple <ilucr fiait en guerre continuelle avec les grui i, qui le chassèrent de la tille de Gérants.

' Fleure de Thrace. Boa

{> neuve de l'ancienne Thrace, et depuis la Macédoine. Bon

Il fait par Gilotin rapporter un jambon. Lui-même le premier, pour honorer la troupe, D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe; Il l'avale d'un trait ; et chacun l'imitant , La cruche au large ventre est vide en un instant. Sitôt que du nectar la troupe est abreuvée, On dessert; et soudain , la nappe étant levée, Le prélat, d'une voix conforme à son malheur, Leur conlie en ces mots sa trop juste douleur :

« Illustres compagnons de mes longues fatigues, Qui m'avez soutenu par vos pieuses ligues, Et par qui , maître enfin d'un chapitre insensé , Seul à Magnificat je me vois encensé, [ge;

Souffrirez-vous toujours qu'un orgueilleux m'outra- Que le chantre à vos yeux détruise votre ouvrage , Usurpe tous mes droits , et , s' égalant à moi , Donne à votre lutrin et le ton et la loi? Ce matin même encor, ce n'est point un mensonge , Une divinité me l'a fait voir en songe; L'insolent, s'emparant du fruit de mes travaux, A prononcé pour moi le benedicat vos ! [mes. » Oui, pour mieux m'égorger, il prend mes propres ar-

Le prélat à ces mots verse un torrent de larmes. Il veut , mais vainement , poursuivre son discours ; Ses sanglots redoublés en arrêtent le cours. Le zélé Gilotin , qui prend part à sa gloire , Pour lui rendre la voix fait apporter à boire; Quand Sidrac ' à qui l'âge allonge le chemin , Arrive dans la chambre, un bâton à la main. Ce vieillard dans le chœur a déjà vu quatre âges : Il sait de tous les temps les différents usages ; Et son rare savoir, de simple marguillier 2 , L'éleva par degrés au rang de chevecier3. A l'aspect du prélat qui tombe en défaillance , Il devine son mal , il se ride , il s'avance , Et d'un ton paternel réprimant ses douleurs :

« Laisse au chantre , dit-il , la tristesse et les pleurs , Prélat; et, pour sauver tes droits et ton empire, Écoute seulement ce que le ciel m'inspire. Vers cet endroit du chœur où le chantre orgueilleux- Montre, assis à ta gauche, un front si sourcilleux ; Sur ce rang d'ais serrés qui forment sa clôture, Fut jadis un lutrin d'inégale structure , Dont les flancs élargis , de leur vaste contour, Ombrageaient pleinement tous les lieux d'alentour. Derrière ce lutrin , ainsi qu'au fond d'un antre , A peine sur son banc on discernait le chantre ;

1 i Sidrac est le vrai nom d'un vieux chapelain-clerc de « la Sainte -Chapelle, c'est-à-dire, un chantre- musicien, » dont la voix était une taille fort belle : son personnage n'est « point feint. » (Lettre de l'abbé Boileau à Brossetle, 12 février 1703.) * C'est celui qui a soin des reliques. (BoiL.) 3 C'est celui qui a soin des chapes et de la cire. (Bon., i

Tandis qu'à l'autre banc le prélat radieux , Découvert au grand jour, attirait tous les yeux. Mais un démon, fatal a cette ample machine, Soit qu'une main la nuit eût hâté sa ruine, Soit qu'ainsi de tout temps l'ordonnât le destin , Fit tomber à nos yeux le pupitre un matin. J'eus beau prendre le ciel et le chantre à partie; Il fallut l'emporter dans notre sacristie, Où depuis trente hivers, sans gloire enseveli , Il languit tout poudreux dans un honteux oubli. Entends-moi donc, prélat. Dès que l'ombre tranquille Viendra d'un crêpe noir envelopper la ville, Il faut que trois de nous , sans tumulte et sans bruit , Partent à la faveur de la naissante nuit , Et du lutrin rompu réunissant la masse, Aillent d'un zèle adroit le remettre en sa place. Si le chantre demain ose le renverser, Alors de cent arrêts tu le peux terrasser. Pour soutenir tes droits , que le ciel autorise , Abîme tout plutôt ; c'est l'esprit de l'Église. C'est par là qu'un prélat signale sa vigueur. Ne borne pas ta gloire à prier dans un chœur : Ces vertus dans Aleth1 peuvent être en usage; Mais dans Paris , plaidons : c'est là notre partage. Tes bénédictions dans le trouble croissant , Tu pourras les répandre et par vingt et par cent, Et, pourbraverlechantreen son orgueil extrême, Les répandre à ses yeux , et le bénir lui-même. »

Ce discours aussitôt frappe tous les esprits ; Et le prélat charmé l'approuve par des cris. Il veut que, sur-le-champ, dans la troupe on choisisse Les trois que Dieu destine à ce pieux office : Mais chacun prétend part à cet illustre emploi. « Le sort , dit le prélat , vous servira de loi 2 : Que l'on tire au billet ceux que l'on doit élire. »

Il dit ; on obéit , on se presse d'écrire. Aussitôt trente noms , sur le papier tracés , Sont au fond d'un bonnet par billets entassés. Pour tirer ces billets avec moins d'artifice, Guillaume , enfant de chœur, prête sa main novice : Son front nouveau tondu , symbole de candeur, Rougit, en approchant, d'une honnête pudeur. Cependant le prélat , l'œil au ciel , la main nue , Rénit trois fois les noms , et trois fois les remue. Il tourne le bonnet : l'enfant tire; et Rrontin3 Est le premier des noms qu'apporte le destin. Le prélat en conçoit un favorable augure ,

1 Ville du Bas-Languedoc , dont Nicolas Pavillon était alors évêque. Etienne Pavillon , l'un de nos poètes les plus aimables , était neveu de ce prélat.

* Homère, Itiad. liv. vil. \. ni. iBoil.)

3 Son vrai nom était Frontin. Il élait prêtre du diocèse de Chartres , et sous-marguillier de la Sainte-Chapelle.

LE LUTRIN

Et ce nom dans la troupe excite un doux murmure. On se tait ; et bientôt on voi t paraître au jour Le nom , ie fameux nom du perruquier l'Amour ■ . Ce nouvel Adonis, à la blonde crinière, Esl l'unique soutien d'Anne sa perruquière. Ils s'adorent l'un l'autre; et ce couple charmant S'unit longtemps , dit-on , avant le sacrement : Mais, depuistrois moissons, à leur saint assemblage L'official a joint le nom de mariage.

Ce perruquier superbe est l'effroi du quartier 2, Et son courage est peint sur son visage altier. Un des noms reste encore, et le prélat, par grâce, Une dernière fois les brouille et les ressasse. Chacun croit que son nom est le dernier des trois. Mais que ne dis-tu point, ô puissant porte-croix , Boirude 3 , sacristain , cher appui de ton maître , Lorsqu'aux yeux du prélat tu vis ton nom paraître! On dit que ton front jaune , et ton teint sans couleur, Perdit en ce moment son antique pâleur ; [re ,

Et que toncorps goutteux, plein d'une ardeur guerriè- Pour sauter au plancher lit deux pas en arrière. Chacun bénit tout haut l'arbitre des humains, Qui remet leur bon droit en de si bonnes mains. Aussitôt on se lève; et l'assemblée en foule , Avec un bruit confus , par les portes s'écoule. Le prélat resté seul calme un peu son dépit, Et jusque» au souper se couche et s'assoupit.

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