CHANT II
Cependant cet oiseau qui prône les merveilles , Ce monstre composé de bouches et d'oreilles < , Qui , sans cesse volant de climats en climats, Dit partout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas ; La Renommée enfin , cette prompte courrière, Va d'un mortel effroi glacer la perruquière ; Lui dit que sou époux , d'un faux zèle conduit , Pour placer un lutrin doit veiller cette nuit. A ce triste récit , tremblante , désolée ,
1 Molière a peint le caractère il'- cet homme dans son Médriiii malgré lui, a la lin de la première scène, sur ce que M. Despréaux lui en avait dit. l'uni..) — Didier l'Amour avait la boutique dam la cour du Palais, sous l'escalier de la Sainte-Chapelle.
» il exerçait une sorte île police dans la cour du Palais : armé d'un long fouet , il en chassait Impitoyablement les enhmta'etlefl chiens qui venaient y faire du lirait. Mai- son n'avait pas toujours été renfermé dans nue enceinte aussi bornée Pendant les troubles de Paris , le peuple lyanl mule Emaux portes de l'hôtel de ville, l'intrépide Didier se m jour a traten la populace, et tua de l'hâte! de v Ule deux on <niis, qui y étaient en danger.
François Sirude, sous-marguillier, ou sacristain de la l lapelle, portait ordinaire ni la croix on a bannière aux processions, il fut, dans la suite, vicaire de la saint. Chapelle.
■Iv IV, V. 173.
BOU l M
Elle accourt , l'ail en feu , la tète échevelée . Et trop sûre d'un mal qu'on pense lui celer :
« Oses-tu bit n encor, traître, dissimuler ■ ? Dit-elle : et ni la foi que ta main m'a donnée, Ni nos embrassements qu'a suivis l'hyménée, Mi ton épouse enfin toute prête à périr, Ne sauraient donc t'ôter cette ardeur de courir! Perfide ! si du moins, à ton devoir fidèle, Tu veillais pour orner quelque tète nouvelle: L'espoir d'un juste gain consolant ma langueur Pourrait de ton absence adoucir la longueur. .Mais quel zele indiscret , quelle aveugle entreprise Anne aujourd'hui ton bras en faveur d'une église? Ou vas-tu , dur époux? est-ce que tu me fuis? As-tu donc oublie tant de si douces nuits ? Quoi ! d'un œil sans pitié vois-tu couler mes larmes ? Au nom de nos baisers jadis si pleins de charmes . Si mon cœur, de tout temps facile à tes désirs, N'a jamais d'un moment différé tes plaisirs; Si, pour te prodiguer mes plus tendres cares Je n'ai point exigé ni serments, ni promesses, Si toi seul à mon lit enfin eus toujours part . Diffère au moins d'un jour ce funeste départ. »
En achevant ces mots, cette amante enflammée Sur un place! voisin tombe demi-pâmée.
Son époux s'en émeut, et sou cœur éperdu Entre deux passions demeure suspendu; Mais enfin rappelant son audace premier; :
« Ma femme, lui dit-il d'une voix douce et fière, Je ne veux point nier les solides bienfaits Dont ton amour prodigue a comble mes souhaits; Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire , Axant (pie tes faveurs sortent de ma mémoire. Mais ne présume pas qu'en te donnant ma foi L'hymen m'ait pour jamais asservi sous ta loi : Si le ciel en mes mains eut mis ma destinée, Nous aurions fui tous deux le joug de l'hyméni e; Et , sans nous opposer ces devoirs prétendus , Nous goûterions encor des plaisirs défendus. Cesse, donc à mes yeux d'étaler un vain titre ; Ne m'Ôte pas l'honneur d'élever un pupitre : Et toi-même, donnant un frein a tes désirs, Raffermis ma vertu qu'ébranlent tes soupirs. Que te dirai-je enfin? c'est le ciel qui m'appelle. Une église, un prélat m'engage en sa querelle. Il faut partir : j'y cours. Dissipe tes douleurs. Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs. »
Il la quitte a ces mots. Son amante effarée Demeure le teint pâle, et la \ ue égarée : La force l'abandonne; et sa bouche, trois fois Voulant le rappeler, ne trouve plus de voix.
■ h. nèid. \. 30 Hou
Elle fuit ; et , de pleurs inondant son visage , Seule pour s'enfermer monte au cinquième étage ; Mais , d'un bouge prochain accourant à ce bruit , Sa servante Alizon la rattrape , et la suit.
Les ombres cependant, sur la ville épandues, Du faîte des maisons descendent dans les rues » ; Le souper hors du chœur chasse les chapelains , Et de chantres buvants les cabarets sont pleins. Le redouté Brontin , que son devoir éveille , Sort à l'instant , chargé d'une triple bouteille D'un vin dont Gilotin , qui savait tout prévoir, Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir. L'odeur d'un jus si doux lui rend le faix moins rude : 11 est bientôt suivi du sacristain Boirude; Et tous deux , de ce pas , s'en vont avec chaleur Du trop lent perruquier réveiller la valeur. « Partons, lui dit Brontin : déjà le jour plus sombre , Dans les eaux s'éteignant, va faire place à l'ombre. D'où vient ce noir chagrin que je lis dans tes yeux? Quoi ! le pardon sonnant te retrouve en ces lieux ? Où donc est ce grand cœur dont tantôt l'allégresse Semblait du jour trop long accuser la paresse? Marche , et suis-nous du moins où l'honneur nous at-
Le perruquier honteux rougit en l'écoutant . [tend . » Aussitôt de longs clous il prend une poignée : Sur son épaule il charge une lourde coignée; Et derrière son dos , qui tremble sous le poids , Il attache une scie en forme de carquois : Il sort au même instant , il se met à leur tête. A suivre ce grand chef l'un et l'autre s'apprête : Leur cœur semble allumé d'un zèle tout nouveau ; Brontin tient un maillet , et Boirude un marteau. La lune, qui du ciel voit leur démarche altière, Betire en leur faveur sa paisible lumière. La Discorde en sourit , et , les suivant des yeux , De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux. L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse, Va jusque dans Cîteaux » réveiller la Mollesse. C'est là qu'en un dortoir elle fait son séjour : Les Plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour; L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines ; L'autre broie en riant le vermillon des moines : La Volupté la sert avec des yeux dévots , Et toujours le Sommeil lui verse des pavots. Ce soir, plus que jamais , en vain il les redouble. La Mollesse à ce bruit se réveille, se trouble; Quand la Nuit , qui déjà va tout envelopper, D'un funeste récit vient encor la frapper,
1 VlRC. Éclog. I, v. 8i. (BoiL.)
* Fameuse abbaye de l'ordre de saint Bernard, située en Bourgogne. Les religieux de Citeaux n'avaient pas encore | embrassé la réforme établie dans quelques maisons de leur ordre. i
Lui conte du prélat l'entreprise nouvelle : Au pied des murs sacrés d'une sainte chapelle , Elle a vu trois guerriers , ennemis de la paix , Marcher à la faveur de ses voiles épais : La Discorde en ces lieux menace de s'accroître ; Demain avec l'aurore un lutrin va paraître , Qui doit y soulever un peuple de mutins. Ainsi le ciel l'écrit au livre des destins. A ce triste discours, qu'un long soupir achève, La Mollesse , en pleurant , sur un bras se relève , Ouvre un œil languissant , et , d'une faible voix , Laisse tomber ces mots qu'elle interrompt vingt fois : « O Nuit ! que m'as-tu dit ? quel démon sur la terre Souffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre ? Hélas! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps, Où les rois s'honoraient du nom de fainéants , S'endormaient sur letrône, et, me servant sans honte, Laissaient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou d'un Aucun soin n'approchait de leur paisible cour : [comte1? On reposait la nuit , on dormait tout le jour, [nés Seulement au printemps, quand Flore dans les plai- Faisait taire des vents les bruyantes haleines , Quatre bœufs attelés , d'un pas tranquille et lent , Promenaient dans Paris le monarque indolent. Ce doux siècle n'est plus. Le ciel impitoyable A placé sur le trône un prince infatigable. Il bravé mes douceurs , il est sourd à ma voix : Tous les jours il m'éveille au bruit de ses exploits. Bien ne peut arrêter sa vigilante audace : L'été n'a point de feux , l'hiver n'a point de glace. J'entends à son seul nom tous mes sujets frémir. En vain deux fois la paix a voulu l'endormir; Loin de moi son courage , entraîné par la gloire , Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire. Je me fatiguerais à te tracer le cours Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours. Je croyais , loin des lieux d'où ce prince m'exile , Que l'Église du moins m'assurait un asile : Mais en vain j'espérais y régner sans effroi ; Moines, abbés, prieurs, tout s'arme contre moi. Par mon exil honteux la Trappe2 est ennoblie, J'ai vu dans Saint-Denis la réforme établie ; Le Carme , le Feuillant , s'endurcit aux travaux ; Et la règle déjà se remet dans Clairvaux. Cîteaux dormait encore, et la Sainte-Chapelle Conservait du vieux temps l'oisiveté fidèle : Et voici qu'un lutrin, prêt à tout renverser, D'un séjour si chéri vient encor me chasser! O toi ! de mon repos compagne aimable et sombre ,
1 Sous les rois de la première race , le maire du Palais , mtijur Patatii, était le premier oflicier de la couronne; le comte du Palais, cornes Patatii, était le second.
2 Abbaye de saint Bernard , dans laquelle l'abbé Armand Boutbilierde Rancé a mis la réforme. (Bon..)
LE LUTRIN
A de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre?
Ah ! \ ait , si tant de fois , dans les bras de l'amour,
Je t'admis aux plaisirs que je cachais au jour,
Du moins ne permets pas... » La Mollesse oppressée
Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée;
Et, lasse de parler, succombant sous l'effort ,
Soupire , étend les bras , ferme l'œil , et s'endort.