PAR RACAN
François de Malherbe naquit à Caen, environ
1 « Ces traductions pouvaient avoir leur mérite dans le temps; mais qui les lirait aujourd'hui? Elles manquent de ce cachet d'originalité qui a fait vivre celle de Plutarque par Amyot. On n'a donc pas cru devoir les réimprimer : c'eut été faire un volume de plus sans profit pour le lecteur. « (Préface de l'édition de 1822.)
2 Honorât du Bueil , marquis de Racan , né à la Roehe-
l'an 1555. Il était de l'illustre maison de Malherbe Saint- Aignan, qui a porté les armes en Angleterre sous un duc Robert de Normandie ■ ; et cette maison s'était rendue plus illustre en ce pays-là qu'au lieu de son origine, où elle s'était tellement rabaissée, que le père de notre Malherbe n'était qu'assesseur à Caen ». Il se fit de la religion un peu avant que de mourir; son fils, dont nous parlons, en eut un déplaisir si sensible, qu'il en quitta le pays, et s'alla habituer en Provence, à la suite de monsieur le grand-prieur3, qui en avait le gouvernement. Il entra dans sa maison à l'âge de dix-sept ans, et le servit jusques à ce qu'il fut assassiné par Artivity *.
Pendant son séjour en Provence , il s'insinua dans les bonnes grâces de la veuve d'un conseiller, et fille d'un président, dont je ne sais pas les noms 5; il l'épousa après quelques années de recherche , et il en eût plusieurs enfants, qui sont tous morts avant lui. Les plus remarquables sont une fille qui mourut de la peste à l'âge de cinq ou six ans , et qu'il assista jusqu'à la mort, et un fils qui fut tué malheureusement en duel par monsieur de Piles 6.
Les actions les plus remarquables de sa vie, et dont je me puis souvenir, sont que, pendant la Ligue, lui et un nommé de la R.oque 7, qui faisait joliment des vers, et qui est mort à la suite de la reine Marguerite, poussèrent monsieur de Sully si violemment, l'espace de deux ou trois lieues, qu'il en a toujours gardé du ressentiment contre Malherbe; et c'était la cause, à ce qu'il disait, qu'il
Racan en Touraine, l'an 1589, mort au même lieu en février 1070, fut d'abord page du roi, sous le duc de Bellegarde son parent, qui, pour obéir à Henri IV, avait pris Malherbe dans sa maison. Il étudia et se forma sous Malherbe; mais il est resté fort au-dessous de son maître : son style a peu de force , et manque quelquefois de correction. Les Mémoires que nous réimprimons ici ont paru pour la première fois en 1651 ; depuis, ils ont été insérés dans un recueil ayant pour titre : Divers Traites de morale et d'éloquence , publié par Saint- Ussans , en 1672.
1 Robert III , iils de Guillaume le Conquérant. Payen-Malherbe, pour avoir appelé en duel Louis, lils de
Philippe-Auguste, perdit la seigneurie de Bocton-Malherbe, dans le comté de Kent, près de Lenham. Camden, roi d'armes anglais, parle de la maison de Malherbe Saint-Aignan.
2 « C'était , dit le cardinal du Perron , la fleur du pays , et un grand ami de mon père. »
3 Henri d'Angouléme, fils naturel de Henri IL II fut assassiné le 2 juin 1586.
4 Philippe Altouvitis ou Altovity, baron de Castellane.
5 Ce président se nommait de Coriolis , et sa fille, Madeleine.
6 En 1627, Marc-Antoine de Malherbe allait être nomme conseiller au parlement de Provence, lorsqu'il fut tué. Suivant l'abbé Goujet, il a laissé des vers ou l'on trouve plus de feu , mais moins de correction que dans ceux de son père. Le P. Bougerel, de l'Oratoire, avait vu quelques-unes de ses poésies.
' Ses poésies ont été recueillies et imprimées en 1609, sous ce titre : Les Œuvres du sieur de la Roque , de CUiirmont , en Beauvoisis, revues et augmentées de plusieurs poésies , outre les précédentes impressions. A la royne Marguerite.
VIL DE MALHERBE
n'avait jamais pu tirer de faveurs de Henri quatrième, pendant que monsieur de Sully gouvernait les finances.
Je lui ai ouï conter aussi plusieurs fois qu'en un partage de fourrage ou de butin qu'il avait fait, il y eut un capitaine d'infanterie assez fâcheux qui le maltraita d'abord jusques à lui ôter son épée, et- qui fut cause que ce capitaine eut pour un temps les rieurs de son côté; mais enlin, Malherbe ayant fait en sorte de retirer son épée, il obligea ce capitaine insolent d'en venir au\ mains; d'abord il lui donna un coup à travers le corps, qui le mit hors de combat, et alors ceux (jui l'avaient méprisé auparavant le félicitèrent de sa belle action.
Il m'a souvent dit encore qu'étant habitué à Aix, depuis la mort de monsieur le grand prieur son maître, il fut commandé de mener deux cents hommes de.pied devant la ville de Mai -ligues, dette ville étant infectée, les Espagnols l'assiégeaient par mer, et les Provençaux par terre , pour empêcher que ses habitants ne communiquassent le mauvais air; et ils la tinrent si étroitement assiégée par lignes de communication, qu'ils réduisirent le dernier vivant à mettre le drapeau noir sur la ville avant la levée du siège. Voilà ce que je lui ai ouï dire de plus remarquable en sa vie, avant notre connaissance.
Son nom et son mérite lurent connus de Henri le Grand, par le rapport avantageux que lui en lit monsieur le cardinal du Perron1. En une certaine rencontre, le roi lui demandant s'il ne faisait plus de vers, il lui dit que, depuis que Sa .Majesté lui avait fait l'honneur de l'employer en ses affaires, il avait tout à fait quitté cet exercice , et qu'il ne fallait point que. personne s'en mêlât après un certain gentilhomme de Normandie habitué en Provence, nommé Malherbe, qui avait porté la poésie française a un si haut point , que personne n'en pouvait jamais approcher.
Le roi se souvint de ce nom de Malherbe; souvent même il en parlait à monsieur des Yveteaux, alors précepteur de monsieur de Vendôme, et qui en lotîtes rencontres offrait à Sa Majesté de le faire venir de Provence; mais le roi ne lui en donna point d'ordre, de sorte que Malherbe ne vint à la cour que trois ou quatre ans après que le cardinal du Perron eut parle de lui.
Liant donc venu à Paris par occasion, pour ses affaires particulières, monsieur des 1 veteaux prit son temps pour en avertir le roi, et aussitôt Sa Majesté l'envoya quérir : c'était en l'année 1605. Comme le roi eiail sur le point de partir pour le Limosin, Sa
1 il n'était alors qu'évèque dTÊvreux.
Majesté lui commanda de faire des vers sur son voyage, qu'il lui présenta a son retour; c'est cette excellente pièce qui commence :
O Dieu, dont 1rs bontés 'I'- oos larmes tooi I
Le roi fut si content de ces vers, que désir ml le retenir à son service, il commanda par a monsieur de Beilegarde de lui donner sa m jusqu'à ce qu'il l'eût fait mettre sur l'état de ses pensionnaires.
Monsieur de Beilegarde lui donna sa table, un cheval et mille livres d'appointements. Racan, qui était alors page de la chambre, sous monsieur de Bellegarde, et qui commençait à '.ers, eut par cette rencontre la connaissance de Malherbe, dont il apprit ce qu'il a jamais su de la poésie française . ainsi qu'il l'avoue lui-même dans une lettre qu'il a écrite à monsieur Conrart.
Cette connaissance, et l'amitié qu'il contracta avec Malherbe, dura jusqu'à sa mort, arrivée en 1628, quatre ou cinq jours avant la prise de la Rochelle ■ . comme nous le dirons ci-après.
A la mort de Henri le Grand, la reine Marie de Médicis gratifia Malherbe de cinq cents écus de pi nsion, ce qui lui donna moyen de n'être plus à charge a monsieur de Beilegarde. Di puis ce tem| s-là, il a fort peu travaillé, et je ne pense pas qu'il ait § fait autre chose que les odes pour la reine mèi ques vers de ballet, quelques sonnets au roi . à Monsieur et à des particuliers, et cette dernière pii ce qu'il fit avant que de mourir, qui commence : Donc un nouveau labeur, etc.
Pour parler de sa personne et de ses mœurs , sa constitution était si excellente, que j'ai ouï dire a ceux qui l'ont connu en sa jeunesse, que ses sueurs mêmes avaient quelque chose d'agréable, comme celles d'Alexandre.
Sa conversation était brusque, i! parlait peu; mais il ne disait mot qui ne portât : en voici quelques-uns.
Pendant la prison de monsieur le Prince 5 , le lendemain que madame la Princesse 3 fut accouchée de deux enfants morts-, pour avoir été incommodée de la fumi e qu'il faisait en sa chambre, au bois de Yincennes, il trouva un conseiller de Provence de ses amis en une grande tristesse chez monsieur legardi
ville, qui, cédant aux insligaUons de l'Angleterre, s'était révoltée contre l'autorité : rendit, après
un ùége de plus de quatorze mois , le 28 octobre 1628. Le roi y lii son entrée le i Qovembre suivant. 3 Henri de Bourbon . pi im - de ( onde. i harlotti Marguerite de Montmorency, qui fut IV poursuites \ iolenti - de Henri 1\ . et en l'honneur tic laquelle Malherbe composa plusieurs piè • • u nom du roi
OEUVRES DE MALHERBE
des sceaux du Vair -, il lui demanda la cause de son affliction : le conseiller lui répondit que les gens de bien ne pouvaient avoir de la joie après le malheur qui venait d'arriver de la perte de deux princes du sang , par les mauvaises couches de madame la Princesse. Malherbe lui repartit ces propres mots : Mousieur, monsieur, cela ne vous doit point affliger, vous ne manquerez jamais de maître.
Une autre fois , un de ses neveux le venant voir au retour du collège , où il avait été neuf ans , il lui demanda s'il était savant, et lui ouvrant son Ovide, il l'obligea de lui en expliquer quelques vers; son neveu se trouvant fort empêché, et ne faisant qu'hésiter, Malherbe lui dit plaisamment : Croyezmoi , soyez vaillant, vous ne valez rien à autre chose.
Un jour, dans le cercle, un prude1 l'abordant, lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville2, qui était là présente, comme dame d'honneur de la reine, et après lui avoir conté toute sa vie, et la constance qu'elle avait eue aux poursuites de feu Henri le Grand, il conclut son panégyrique par ces mots, en la montrant à Malherbe : Voilà , dit-il , ce qu'a fait la vertu. Malherbe aussitôt lui montra de la même sorte la connétable de L. . . . 3 , qui avait son tabouret auprès de la reine , et lui dit : Voilà ce qu'a fait le vice.
Un gentilhomme de ses parents faisait tous les ans des enfants à sa femme, dont Malherbe se plaignait, en lui disant qu'il craignaitquecela n'apportât de l'incommodité à ses affaires, et qu'il n'eût pas le moyen de les élever selon son état; à quoi le parent lui répondit qu'il ne pouvait avoir trop d'enfants , pourvu qu'ils fussent gens de bien. Malherbe lui dit fort sèchement qu'il n'était point de cet avis-la , et qu'il aimait mieux manger un chapon avec un voleur qu'avec trente capucins.
Quand son fils fut tué par monsieur de Piles, il alla exprès au siège de la Piochelle pour en demander justice au roi ; mais n'en ayant pas eu toute la satisfaction qu'il en espérait , il disait tout haut dans la cour d'Estrée, qui était alors le logis du roi , qu'il voulait demander le combat contre monsieur de Piles. Quelques capitaines des gardes et autres gens de
1 Cette qualification ne s'applique aujourd'hui qu'aux femmes.
3 Antoinette de Pons, dame de Guercheville, était fille d'Antoine, sire de Pons, comte de Maréiaes. Elle fut d'abord mariée à Henri de Silly , comte de la Roche-Guyon , puis à Charles du Plessis, seigneur de Liancoort; et tous deux prirent, de son chef, le titre de marquis de Guercheville. Pendant qu'elle était veuve de son premier mari, Henri IV, qui avait éprouvé sa vertu , lui dit que puisqu'elle était véritablement dame d'honneur, elle le serait de la reine son épouse.
3 De Luynes.
guerre qui étaient là se souriaient ' de le voir, à son âge, parler encore d'aller sur le pré; et Racan, comme son ami , le tira à part pour lui donner avis qu'il se faisait moquer de lui , et qu'il était ridicule , à l'âge de soixante-treize ans qu'il avait, de se vouloir battre contre un homme de vingt-cinq. Sans attendre qu'il achevât sa remontrance, il répliqua brusquement : C'est pour cela que je le fais; je hasarde un sou contre une pistole.
La façon de corriger son valet était assez plaisante ; il lui donnait dix sous par jour pour sa vie, ce qui était honnête en ce temps-là, et vingt écus de gages par an. Quand donc il l'avait fâché , il lui faisait une remontrance en ces termes : Mon ami , quand on offense son maitre, on offense Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour avoir absolution de son péché , jeûner et donner l'aumône ; c'est pourquoi je retiendrai cinq sous de votre dépense, que je donnerai aux pauvres à votre intention, pour l'expiation de vos péchés.
Étant allé visiter madame de Bellegarde un matin, un peu après la mort du maréchal d'Ancre, comme on lui dit qu'elle était allée à la messe , il demanda si elle avait quelque chose à demander à Dieu, après qu'il avait délivré la France du maréchal d'Ancre.
Monsieur de Méziriac, accompagné de deux ou trois de ses amis, lui apportant un livre d'arithmétique d'un auteur grec, nommé Diophante, qu'il avait commenté, et ses amis louant extraordinairement ce livre , comme fort utile au public , Malherbe leur demanda s'il ferait amender le pain.
Il fit presque une même réponse à un gentilhomme de la religion, qui l'importunait de controverses, lui demandant, pour toute réplique, si l'on boirait de meilleur vin , et si on vivrait de meilleur blé à la Rochelle qu'à Paris.
Il n'estimait aucun des anciens poètes français , qu'un peu Bertaut; encore disait-il que ses stances étaient nihilaudos 2 , et que , pour mettre une pointe à la fin , il faisait les trois derniers vers insupportables.
Il avait été ami de Régnier le satirique, et l'estimait, en son genre , à l'égal des Latins; mais il survint entre eux un divorce , dont voici la cause. Étant aile? dîner ensemble chez l'abbé Desportes , oncle de Régnier, ils trouvèrent qu'on avait déjà servi les potages; Desportes, se levant de table, reçut Malherbe
1 Souriaient cuir? eux.
2 On donnait alors le nom de nihilaudos, ou nichilaudos à un pourpoint dont le corps, le haut et le bas des manches étaient garnis de velours, et qui n'en avait point au dos. Voyez le Dictionnaire étymologique de Ménage; et Antoine Duverdier, dans sa Préparation de l'apologie d'Hérodote.
VIE DE MALHERBE
avec grande civilité ; et offrant de lui donner un exemplaire de ses psaumes , qu'il avait nouvellement faits, comme il se mit en devoir de monter en son cabinet pour l'aller quérir, Malherbe lui dit qu'il les avait déjà vus, que cela ne méritait pas qu'il prit cette peine, et que son potage valait mieux que ses psaumes. Cette brusquerie déplut si fort à Desportes , qu'il ne lui dit pas un mot durant tout le dîner; et aussitôt qu'ils furent sortis de table, ils se séparèrent, et ne se sont jamais vus depuis. Cela donna lieu à Régnier de faire la satire contre Malherbe , qui commence :
Rapin le favori, etc.
Il n'estimait point du tout les Grecs, et particulièrement il s'était déclaré ennemi du galimatias de Pindare. Pour les Latins, celui qu'il aimait le plus était- Stace, et après lui Sénèque le tragique, Horace, Juvénal, Ovide et Martial. Il faisait peu de cas des poètes italiens, et disait que tous les sonnets de Pétrarque étaient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de mademoiselle de Gournay '.
Il se faisait presque tous les jours, sur le soir, quelques petites conférences dans sa chambre, où assistaient particulièrement Coulomby. Maynard, Racan, Dumontier 2 et quelques autres, dont les noms n'ont pus été connus dans le monde; et un jour un habitant d'Aurillac, où Maynard était alors président, venant heurter à la porte de cette chambre, et demandant si monsieur le président n'y était point, Malherbe se leva brusquement, et parlant au provincial : Quel président, dit-il, demandez-vous? Apprenez qu'il n'y a point ici d'autre président que moi.
Quelqu'un lui disant que monsieur Gaumin avait trouvé le moyen d'entendre le secret de la langue punique, et qu'il y avait fait [épater noster, il dit
1 M. de Racan alla voir un jour mademoiselle de Gournay, qui lui lit voir des épigrammes qu'elle avait faites, ei lui en demanda son sentiment. M. de Racan lui dil qu'il n'\ avail rien de bon, et qu'elles n'avaient pas de pointes. Mademoisi Ile de Goumay reparti! qu'il ne fallait pas faire attention a cela ;
que c'étaient des épigram s a la grecque. Ils allèrent ensuite
dîner ensemble chez M. de Lorme, médecin des eaux de Bourbon. M. <le Lorme leur aj anl fait sen ir un potage qui n'était pas for! bon , mademoiselle de l kmrnay se tourna du ente de M. de Racan, el lui dit : Monsieur, voilà une méchante soupe. — Mademoiselle, repartit M. deKaean, c'est une soupe a |a grecque. Cela se répandit tellement, que l'on ne parlait en plusieurs endroits que de soujn à la grecque, pour dire un mauvais potage; el pour marquer un méchant cuisinier. on disait : Il fait de lu soupe » la grecqui . Mi \
• François de Cauvigny, sieur de Coulomb] . Colombj . ou Collombi, l'un des premiers membres de l'Académie française, était cousin de Malherbe, et mourut vers 1648.— Dumontier était un peintre célèbre, homme d'esprit el poCle, il a fait quelques vers assez bons, qu'on trouve dans les recueils du
temps. (St-MaRC.)
aussitôt brusquement : Je m'en vais tout a l'heur« y faire \e credo; et à l'instant il prononça une douzaine de mots qui n'étaient d'aucune langue, en disant : Je vous soutiens que voilà le credo en langue punique. Qui est-ce qui me pourra dire le contraire ?
Il s'opiniàtra fort longtemps avec un nommé monsieur de la Loi à faire des sonnets irréguliers; Coulomby n'en voulut jamais faire, et ne les pouvait approuver. Racan en fit un ou deux: m lis es fut le premier qui s'en ennuya , et comme il en voulait détourner Malherbe, en lui disant que ce n'était pas faire un sonnet que de passer par-dessus les règles ordinaires, qui veulent que les deux premier-, quatrains aient la même rime, Malherbe lui répondit : Eh, bien monsieur, si ce n'est un sonnet, eu sont des vers. La môme anecdote se trouve Segrais, qui la rapporte de la manière suivante « Malherbe avail inventé une espèce de sonnet sans observer la rè<ïle des rimes; et sur ce qu'on lui dit qu'on ne le recevrait pas, parce qu'on était accoutumé aux autres, il repartit : Ce sera une sonnette. ■ Toutefois il s'en ennuya, et il n'y a eu que Maynard1. de tous ses écoliers , qui ait continue d'en foire jusques à la mort. Malherbe les quitta de lui-mèm >, lorsque Coulomby et Racan ne l'en persécutaient plus; c'était son ordinaire de s'opiniàtrer d'abord contre le conseil de ses amis , et de s'y rendre • de lui-même.
11 avait aversion des fictions poétiques: et en lisant une élégie de Régnier à Henri le Grand . qui commence :
1 1 était presque jour, e( le ciel souriant . etc.
et où il feint que la France s'éleva en l'air pour parler à Jupiter, et se plaindre du misérable état où elle était pendant la Ligue, il demandait à Régnier en quel temps cela était arrivé, et disait qu'il avait toujours demeure en France depuis cinquante ans et qu'il ne s'était point aperçu qu'elle se lut enlevé* hors de sa place.
Il avait un frère aine avec lequel il a toujours et en procès; et comme un de ses amis se plaignait de cette mauvaise intelligence, Malherbe lui dit qu'il ne pouvait pas en avoir avec les Turcs et les Moscovites avec qui il n'avait rien a partager. Il perdjl sa mère environ l'an 1615, c'est-à-dire étant âgé de plus de soixante ans; et comme la reine mère envoya un gentilhomme pour le consoler, il dit à ce
1 François Maynard , né en i:.sj. d'un savant conseiller an parlement de Toulouse . fui seen taire de la reine Marguerite,
et plut a la cour de e, tte princesse par son esprit et son enjoué ment. 11 se In ra avec SUl 01 B B la poésie . l'ut nomme COnseiUi i i d'État, ci mourut •
gentilhomme qu'il ne pouvait se revancher delhonneur que lui faisait la reine qu'en priant Dieu que le roi son fils pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleurait celle de sa mère.
Il ne pouvait souffrir que les pauvres demandant l'aumône dissent : Noble gentilhomme; il disait que noble était superflu, et que s'il était gentilhomme il était noble.
Quand les pauvres lui disaient qu'ils prieraient
l'alphabet : comme au premier, un ruban ou un bout de soie amaranthe; au second, un bleu; au troisième, un cramoisi , et ainsi des autres. Malherbe, approuvant ce conseil, l'exécuta à l'heure même; et le lendemain , venant dîner chez monsieur de Bellegarde, en voyant Racan, il lui dit au lieu de bonjour : J'en ai jusqu'à 17 j de quoi tout le monde fut fort surpris, et Racan même eut de la peine à concevoir d'abord ce qu'il voulait dire, ne se souvenant
Dieu pour lui , il leur répondait qu'il ne croyait pas • pas alors du conseil qu'il lui avait donné le jour qu'ils eussent grand crédit au ciel, vu le mauvais précédent.
état auquel il les laissait en ce monde, et qu'il eût II disait aussi, à ce propos, que Dieu n'avait fait mieux aimé que monsieur de Luynes , ou quelque j le froid que pour les pauvres et pour les sots , et que
autre favori, lui eût fait la même promesse.
Monsieur de Termes reprenant Racan d'un vers qu'il a changé depuis, et où il y avait, parlant d'un homme champêtre :
Le labeur de ses bras rend sa maison prospère.... Racan lui répondit que Malherbe avait usé de ce mot prospère en ce vers :
O que nos fortunes prospères '
Malherbe, qui était présent, lui dit brusquement : Eh bien , morbleu ! si je fais une sottise, en voulezvous faire une autre?
Quand on lui montrait quelque vers où il y avait des mots superflus, il disait que c'était une bride de cheval attachée avec une aiguillette.
Un homme de robe et de condition lui apporta des vers assez mal polis, qu'il avait faits à la louange d'une dame, et lui dit avant que de les lui montrer, que des considérations particulières l'avaient obligé de faire ces vers. Malherbe les lut avec mépris, et lui demanda, après qu'il eut achevé, s'il avait été condamné à être pendu ou à faire ces vers-là, parce qu'à moins de cela il ne devait point exposer sa réputation en produisant une pièce si ridicule.
S'étant vêtu un jour extraordinairement, à cause du grand froid, il avait encore étendu sur sa fenêtre trois ou quatre aunes de frise verte; et comme on lui demanda ce qu'il voulait faire de cette frise, il répondit brusquement : Je pense qu'il est avis à ce froid qu'il n'y a pas de frise dans Paris : je lui montrerai bien que si. En même temps, ayant mis à ses jambes une si grande quantité debas, presque tous noirs, qu'il ne se pouvait chausser également qu'avec des jetons, Racan arriva en sa chambre comme il était en cet état-là, et lui conseilla, pour se délivrer
ceux qui avaient le moyen de se bien chauffer, et bien habiller, ne devaient point souffrir le froid.
Quand on lui parlait des affaires d'État, il avait toujours ce mot en la bouche, qu'il a mis dans l'épître liminaire de Tite-Live adressée à monsieur de Luynes : Qu'il ne fallait point se mêler de la conduite d'un vaisseau où l'on n'était que simple passager.
Une fois le roi Henri le Grand lui montrant la première lettre que le feu roi Louis XIII avait écrite à Sa Majesté, Malherbe, ayant remarqué qu'il avait signé Loys au lieu de Louis, demanda assez brusquement au roi si monsieur le dauphin avait nom Loys. Le roi , étonné de cette demande , en voulut savoir la cause; Malherbe lui fit voir qu'il avait signé Loys, et non pas Louis, ce qui donna lieu d'envoyer quérir celui qui apprenait à écrire à monseigneur le dauphin, pour lui enjoindre de faire mieux orthographier son nom; et voilà d'où vient que Malherbe disait être cause que le défunt roi s'appelait Louis.
Comme les états généraux se tenaient à Paris », il y eut une grande contestation entre le tiers-état et le clergé, qui donna sujet à cette belle harangue de monseigneur le cardinal du Perron ; et cette affaire s'échauffant , les évèques menaçaient de se retirer, et de mettre la France en interdit. Monsieur de Bellegarde entretenant Malherbe de l'appréhension qu'il avait d'être excommunié, Malherbe lui dit, pour le consoler, qu'au contraire il s'en devait réjouir, et que devenant tout noir, comme sont les excommuniés, cela le délivrerait de la peine qu'il prenait tous les jours de se peindre la barbe et les cheveux.
Une autre fois il disait à monsieur deBelleg Vous faites bien le galant et l'amoureux des belles
de la peine de se servir de jetons, de mettre à cha- I dames : lisez-vous encore à livre ouvert? c'était sa cun de ses bas un ruban de quelque couleur, ou une j façon de parler, pour dire s'il était prêt encore à les marque de soie, qui commençât par une lettre de ' servir. Monsieur de Bellegarde lui dit que oui. Mal-
Voyez ci-après, liv. r
En 1614. Ce fut leur dernière session.
VIE DE MALHEKBE.
herbe répondit en ces mois : Parbleu, monsieur, j'aimerais mieux vous ressembler en cela qu'en votre duché et pairie.
Un jour Henri le Grand lui montra des vers que l'on lui avait donnés, et qui commençaient :
Toujours l'Iicur et la gloire Soient à votre < De vos faits la mémoire Dure à l'éternité.
Malherbe, sur-le-champ, et sans en lire davantage, les retourna de cette sorte :
Que l'épée et la dague
Soienl a votre <■ '!'■ ;
Ne courez point la bague
si \our, n'êtes botté;
et là-dessus il se retira sans faire aucun jugement.
Je ne sais si le festin qu'il fit à six de ses amis , et où il faisait le septième, pourrait avoir place ensa \ ie. D'abord il n'en avait prié que quatre, savoir : monsieur de Foucquerolles , enseigne ou lieutenant aux gardes du corps; monsieur de la Mazure, gentilhomme de Normandie, qui était a la suitede monsieur de Bellegarde; monsieur de Coulomby et monsieur Patris. Mais le jour de devant que se devait faire lefestin, ïvrande et Racan revinrent deTouraine de la maison de Racan; étant descendus chez Malherbe, sitôt qu'il les vit, il commanda à son valet d'acheter encore deux chapons, et les pria devenir le lendemain dîner chez lui; enfin, pour le faire court , tout le festin ne fut que de s?pt chapons bouillis, dont il leur en fit servir un à chacun, et leur dit: Messieurs, je vous aime tous également; c'est pourquoi je vous veux traiter de même , et ne prétends point que vous ayez d'aï antage l'un sur l'autre.
Tout son contentement était de s'entretenir avec ses amis particuliers, comme Racan, Coulomby. i1 viande et autres, du mépris qu'il faisait de toutes les choses que l'on estime le plus dans le monde. Ko voici un exemple : il disait souvent a Uacan que c'était une folie de se vanter d'être d'une ancienne noblesse; et que plus elle était ancienne, et plus elle était douteuse; qu'il ne fallait qu'une femme lascive pour pervertir le sang des I lésars, 1 1 que tel qui pensait être issu d'un de ces grands héros était peutêtre venu d'un valet de chambre ou d'un violon*.
Il ne s'épargnait pas lui-même en l'art où il excellait; il disait souvent à Racan : Voyez-vous, monsieur, si nos vers \ ivenl après nous, t ute la gloire
' On n trouve la même pensée dans Boileau : Et comment savez-vous st quelque audacieux n .1 iiuiiit Interrompu le cours de \ os aTeoi : il m leur --.iiil.' tort pu ■ jum que leur noblesse. i il , issé Jusqu'à vous de I acrece en I ui i
•><lt V. V. S\
que nous en pouvons espérer est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de svllabes : que nous avons eu une grande puissance .sur les paroles, pour les piaei r si à propos chacune en leur rang, et que non- avons tous <l ux été bien fous de passer la meilleure partie de notre âge dans un exercice si peu utile au public et a nous-mêmes . au lieu de l'employer à nous donner du bon temps, ou à penser à l'établissement de notre fortune.
H avait aussi un grand mépris pour tous les hommes en général; etaprès avoir fait le récit du péché de Caïn et de la mort d'Abel son livre, il disait a peu près : Voila un beau début : ils n'étaient que trois ou quatre au monde, et l'un d'eux va tuer son fi que Dieu pouvait-il espéri rdes hommes . n'eût-il pas mieux fait d'éteindredès l'heure même, pour jamais, l'engeance? Voilà les discours ordinaires qu'il tenait avec ses plus familiers amis ; mais il- ne se peuvent exprimer avec la grâce qu'il les prononçait, parce qu'ils tiraient leur plus grand ornement de son L'esté et du son de sa voix.
Monsieur l'archevêque de Rouen ' l'ayant prié d'entendre un sermon qu'il devait faire en une s près de son logis, au sortir de table, il s'endormit dans une eh use; et comme monseigneur de Rouen voulut le réveiller pour le mener au sermon, il le pria de l'en dispenser, disant qu'il dormirait bien sans cela.
Il parlait fort ingénument de toutes choses, et avait un grand mépris pour toutes les £ par-
ticulièrement pour celles qui ne servent qu'au plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique el même la poésie: sur quoi Bordier se plaignant a lui qu'il n'y avait des récompi nsi - ijue pour ceux qui servaient le roi dans les arme dans les affaires, et qu'on abandonnait ceux qui excellaient dans bs belles-lettres, il repondit qui tait en user fort sagement, et qu'il y avait d sottise de faire un métier de la poésie; qu'on n'en devait point espérer d'autre récompense que son plaisir, et qu'un bon poète n'était | tile a
l'État qu'un bon joueur de quilles.
rtain jour qu'il se retirait fort tard de chez monsieur de Bellegarde, avec un flambeau allumé devant lui. il rencontra monsieur de Saint-Paul, gentilhomme de condition , parent de monsieur de Bellegarde, qui le voulait entretenir de quelques nouvelles de peu d'importanc s; il lui art,
en lui disant : Adieu, adieu, vous me faites briller
1 Franc ils de H irlay, morl le 23 mars 1619. S m neveu ,qaJ portail le même nom, fui r("he-
vêchéde Rouen, 1 1 mourut an bevêq IMS.
si Mu
oeuvres de Malherbe.
pour cinq sous de flambeau , et tout ce que vous me dites ne vaut pas six blancs.
Dans ses beures, il avait effacé des litanies des saints tous les noms particuliers, disant qu'il était superflu de les nommer tous les uns après les autres, et qu'il suffisait de les nommer en général : omnes sancti et sanctx Dei , orate pro nobis '. Il avait aussi effacé plus de la moitié de son Ronsard , et en cotait à la marge les raisons. Un jour, Yvrande, Racan, Coulomby et quelques autres de ses amis, le feuilletaient sur sa table, et Racan lui demanda s'il approuvait ce qu'il n'avait point effacé : Pas plus que le reste , dit-il. Cela donna le sujet à la compagnie , et entre autres à Coulomby, de lui dire que , si l'on trouvait ce livre après sa mort, on croirait qu'il aurait pris pour bon ce qu'il n'aurait pas efface; sur quoi il lui répondit qu'il disait vrai, et tout à l'heure il acheva d'effacer le reste.
Il était assez mal meublé, logeant ordinairement en chambre garnie; il n'avait même que sept ou huit chaises de paille; et comme il était fort visité de ceux qui aimaient les belles-lettres, quand les chaises étaient toutes remplies , il fermait sa porte par dedans ; et si quelqu'un venait y heurter, il lui criait : Attendez, il n'y a plus de chaises; estimant qu'il valait mieux ne les point recevoir que de leur donner l'incommodité d'être debout.
Une fois, en entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux hommes qui jouaient au trictrac, et qui disputant d'un coup , se donnaient tous deux au diable qu'ils avaient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que dire : Viens, diable, viens, tu ne saurais faillir ; il y en a l'un ou l'autre à toi.
Il y eut une grande contestation entre ceux du pays <T .ldiousias } qui étaient tous ceux de delà la Loire, et ceux du pays de deçà, qu'il appelait du pays de Dieu vous conduise , savoir s'il fallait appeler le petit vase dont on se sert pour manger du potage cuiller ou cuillère. La raison de ceux du pays ftÂdiousias, d'où était Henri le Grand, ayant été nourri en Béarn, était que ce mot étant féminin , il devait avoir une terminaison féminine. Le pays de Dieu vous conduise alléguait , outre l'usage , qu'il n'était pas sans exemple de voir des mots féminins avoir des terminaisons masculines , et qu'ainsi l'on
1 Ce passage et quelques autres de ces Mémoires ont fait soupçonner Malherbe d'avoir peu de religion; mais il me semble que c'est assez mal à propos, et que celte accusation ne serait pas mieux fondée sur cette anecdote qu'on lit dans le Ménagiana : « M. de Racan allant voir Malherbe un samedi, lendemain delà Chandeleur, à huit heures du matin, te trouve mangeant du jambon : Ali! monsieur, dit-il, la Vierge n'est plus en couche. Oh ! repartit Malherbe, les dames De se lèvent pas si matin. » (St-Makc)
dit : une perdrix et une met1 à boulanger. Enfin , cette dispute dura si longtemps, qu'elle obligea le roi d'en demander à Malherbe son sentiment; et son avis fut qu'il fallait dire cuiller. Le roi néanmoins ne se rendant point à ce jugement, il lui dit ces mêmes mots : Sire, vous êtes le plus absolu roi qui ait jamais gouverné la France, et avec tout cela vous ne sauriez faire dire de deçà la Loire, une cuillère , à moins de faire défense, à peine de cent livres d'amende, de la nommer autrement.
Monsieur de Bellegarde, qui était Gascon, lui envoyant demander lequel était mieux dit de dépensé ou dépendu, il répondit sur-le-champ que dépensé était plus français; mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain mot, qui lui vinrent à la bouche, étaient plus propres pour les Gascons.
Quand on lui demandait son avis de quelques vers français, ilrenvoyait ordinairement aux erocheteurs du port au foin, et disait que c'étaient ses maîtres pour le langage; ce qui peut-être a donné lieu a Régnier de dire :
Comment! il faudrait donc, pour faire une œuvre grande,
Qui de la calomnie et du temps se défende ,
Et qui nous donne rang parmi les bons auteurs,
Parler comme à Saint-Jean 2 parlent les erocheteurs !
Comme il récitait des vers à Racan, qu'il avait nouvellement faits, il lui en demanda son avis. Racan s'en excusa, disant qu'il ne les avait pas bien entendus, et qu'il en avait mangé la moitié. Malherbe, qui ne pouvait souffrir qu'on lui reprochât le défaut qu'il avait de bégayer, se sentant pique des paroles de Piacan, lui dit en colère : Morbleu! si vous me fâchez, je les mangerai tous; ils sont à moi , puisque je les ai faits ; j'en puis faire ce que je voudrai.
Il ne voulait pas qu'on fit autrement des vers qu'en sa langue ordinaire; il soutenait que l'on ne saurait entendre la finesse des langues que l'on n'a apprises que par art; et, à ce propos, pour se moquer de ceux qui faisaient des vers latins , il disait que si Virgile et Horace revenaient au monde, ils donneraient le fouet à Bourbon et à Sirmond.
Il disait souvent, et principalement quand on le reprenait de ne pas bien suivre le sens des auteurs qu'il traduisait ou paraphrasait, qu'il n'apprêtait pas les viandes pour les cuisiniers : comme s'il eût voulu dire qu'il se souciait fort peu d'être loué des gens de lettres qui entendaient les livres qu'il avait traduits, pourvu qu'il le fût des gens de la cour; et c'était de cette même sorte que Racan se défendait
1 Mail, ou ma ici, mactra : huche. (St-Makc.) :' l.a place de Grève. (St-Makc.
VI K DE MALHERBE
de ses censures, en avouant qu'elles étaient fort justes; mais que les tantes dont il le reprenait n'étaient connues que de trois ou quatre personnes qui le hantaient, et qu'il faisait ses vers pour être lus dans le cabinet du roi et dans les ruelles, plutôt que dans sa chambre ou dans celle des autres savants en poésie.
Il avait pour ses écoliers les sieurs de Touvant , Coulomby, Maynard et Racan. Il jugeait d'eux fort diversement : il disait, en termes généraux, que Touvant faisait fort bien des vers, sans dire en quoi il excellait; que Coulomby avait bon esprit, mais qu'il n'avait point le iiénie à la poésie; que Maynard était celui de tous qui faisait les meilleurs vers, mais qu'il n'avait point de force; qu'il s'était adonné à un genre de poésie auquel il n'était pas propre, voulant parler de ses épigrammes, et qu'il ne réussirait pas, parce qu'il manquait de pointes. Pour Kacan, qu'il avait de la force, mais qu'il ne travaillait pas assez ses vers ; que le plus souvent, pour s'aider d'une bonne pensée, il prenait de trop grandes licences, et que de ces deux derniers on ferait un grand poëte.
Racan ayant des sa plus tendre jeunesse fait connaissance avec Malherbe, il le respectait comme son père; et Malherbe, de son côté, vivait avec lui comme avec son fils; cela donna sujet a Racan, à son retour de Calais, ou il fut porter les armes en sortant de page, de lui demander, en confidence, de quelle sorte il se devait gouverner dans le inonde. Il lui proposa quatre ou cinq sortes de vies qu'il pouvait faire.
La première et la plus honorable était de suivre les armes; mais d'autant qu'il n'y avait point pour lors de guerre plus près qu'en Suède ou en Hongrie . il n'avait pas moyen de la chercher si loin, à moins que de vendre tout son bien pour s'équiper et pour fournir aux frais du voyage.
La deuxième était de demeurer dans Paris, pour liquider ses affaires qui étaient fort brouillées; et celle-là lui plaisait le moins.
La troisième était de se marier, dans l'espérance qu'il avait de trouver un bon parti , en vue de la SUC cession de madame de Bellegarde . qui ne lui pouvait manquer : sur quoi il disait que cette succession si rait peut-être longue a venir, et que cependant,
épousant une femme qui l'obligerait, il serait COn-
tr.imi d'en souffrir, en cas qu'elle (Vit de ma i humeur.
Il proposait encore de se retirer aux champs; mais cela ne lui semblait pas séanl .1 un homme de son Age et de sa condition.
Sur toutes ces propositions faites par Racan, Malherbe, au lieu de répondre directement, com-
mença par une fable en ces mots : T'n bonhomme, âgé environ de cinquante ans, ayant un fils de treize ou quatorze ans au plus, n'avait qu'un petit âne pour le porter lui et son tils dans un long voyage qu'ils entreprenaient ensemble. Le père monta le premier sur l'âne; après deux ou trois lieues de chemin . le fils, qui commençait à se lasser, le suivit a pied d loin, et avec beaucoup de peine, ce qm donna sujet .1 eux qui le voyaient passer de dire que ce bonhomme avait tort de laisser aller a pied cet enfant , et qu'il aurait mieux porté cette fatigue là que lui : le bonhomme mit son fils sur l'àne, et suivit a pied Cela fut trouvé encore étranire par d'autres qui disaient que ce fils était bien ingrat, et de mauvais naturel, de voir fatiguer son père, pendant qu'il et, ut lui-même a sou aise: il- s'ai isère t don-- de monter tous deux sur l'âne, et alors ou y trouva encore dire. Ils sont bien cruels, disaient i monter ainsi tous deux, sur cette pauvre petib : qui a peine serait assez forte pour en porter un. Comme ils eurent ouï cela, ils descendirent tous deux de dessus, et le touchèrent devant eux Ceux qui les voyaient aller de cette sorte se moquaient de les voir a pied quand l'un et l'autre pouvaient alternativement se senir de l'âne; ainsi ils ne surent jamais se mettre au gré de tout le monde : c'e-t pourquoi ils résolurent de faire a leur volonté . • I de laisser a chacun la liberté d'en jujer a Sa fantaisie. Faites en de même, dit Malherbe a Racan, pour ' conclusion; car, quoi que vous puissii / faire, vous ne serez jamais généralement approuvé de tout le monde, et l'on trouvera toujours à redire a conduite.
Monsieur de la Fontaine a mis cet apologue en vers ' , et l'a ajuste de cette man.
L'invention des .iris étant un droit d'une -
>uii^ devons l'apologue .1 rancienni I •
Mai> ce champ ne se peul tellement moissonner,
Que les derniers venus n'j troni eut .1 glaner.
La feinte est un pays plein de terres désert
Tous les Jours nos auteurs] font des découd
Je t'en veux dire un Irait assez bien inventé :
Autrefois a Racan Malherbe l'a conté.
Ces deux rivaux d'Horace , héi itiers de sa Ij re .
Disciples d'Apollon, dos maîtres pour mieux dire,
Se rencontrant on jour, tout seuls et sans témoins,
1 m. il- -.■ confiaient li ors pensera et leurs soins
Racan commence ainsi . Dites-moi, Je va isprie, \ ous qui devez savoir les choses delà vie, Qui par tous s.'- d grés avei déj ipaj K.i que rien I".i fuiri n ce! ig> avancé,
\ 1 1 1 ne résoudrai-je? H est temps quej^ p n ■
\ ous connaissez mon bien, mon talent, ma naiass
dans la proi nue établir mon séjour?
Prendre emploi dans l'armée , 00 bien charge . 1
Tool au monde est mêle d'amertume et de rhani I
l a gui rre a ses douceurs, l'hymen a tes alarmes. -• la première fable du trofsiènu livre.
ŒUVRES DE MALHERBE
Si Je suivais mon goût , je saurais où buter ;
Mais j'ai les miens , la cour, le peuple a contenter.
Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde !
Écoutez ce récit avant que je réponde.
J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils ,
L'un vieillard , l'autre enfant , non pas des plus petits ,
Mais garçon de quinze ans , si j'ai bonne mémoire ,
Allaient vendre leur àne un certain jour de foire.
Alin qu'il fut plus frais et de meilleur débit ,
On lui lia les pieds , on vous le suspendit;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre
Pauvres gens ! idiots ! couple ignorant et rustre !
Le premier qui les vit de rire s'éclata :
Quelle farce, dit-il , vont jouer ces gens-là?
Le plus àne des trois n'est pas celui qu'on pense.
Le meunier, à ces mots , connaît son ignorance ;
Il met sur pied sa béte, et la fait détaler.
L'àne , qui goûtait fort l'autre façon d'aller,
Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure ;
Il fait monter son fils , il suit ; et , d'aventure ,
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut ;
Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put :
Holà , ho ! descendez'; que l'on ne vous le dise ,
Jeune homme , qui menez laquais à barbe grise.
C'était à vous de suivre , au vieillard de monter.
Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter.
L'enfant met pied à terre , et puis le vieillard monte ,
Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte
Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils ,
Tandis que ce nigaud , comme un évèque assis ,
Fait le veau sur son àne , et pense être bien sage.
Il n'est , dit le meunier, plus de veaux à mon âge ;
Passez votre chemin , la fille, et m'en croyez.
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés ,
L'homme crut avoir tort , et mit son fils en croupe.
Au bout de trente pas une troisième troupe
Trouve encore à gloser. L'un dit : Ces gens sont fous !
Le baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
Hé quoi ! charger ainsi cetle pauvre bourrique!
N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique?
Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau.
Parbleu ! dit le meunier, est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Essayons toutefois si par quelque manière
Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux.
L'àne se prélassant marche seul devant eux.
Un quidam les rencontre, et dit : Est-ce la mode
Que baudet aille à l'aise et meunier s'incommode?
Qui de l'àne ou du maître est fait pour se lasser?
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
Ils usent leurs souliers , et conservent leur àne :
Nicolas, au rebours; car, quand il va voir Jeanne,
Il monte sur sa bète, et la chanson le dit.
Beau trio de baudets! Le meunier repartit :
Je suis àne , il est vrai , j'tn conviens , je l'avoue ;
Mais que dorénavant on me blâme , on me loue , Qu'on dise quelque chose , ou qu'on ne dise rien , J'en veux faire à ma tète. Il le fit et fit bien. Quant à vous , suivez Mars , ou l'Amour, ou le prince; Allez , venez , courez , demeurez en province ; Prenez femme , abbaye , emploi , gouvernement, Les gens en parleront , n'en doutez nullement.
Encore qu'il reconnût, comme nous avons déjà dit , que Racan eut de la force dans ses vers , il disait néanmoins qu'il était hérétique en poésie, pour ne se tenir pas assez étroitement attaché à ses observations. Voici particulièrement de quoi il le blâmait : premièrement, de rimer indifféremment à toutes les terminaisonsenoH/etév^, comme innocence et puissance, apparent et conquérant, grand et prend.
Il le reprenait aussi de rimer le simple et le composé comme temps et printemps , séjour et jour. Il lui défendait encore de rimer les mots qui ont quelque convenance, comme montagne et campagne. Il ne voulait pas non plus que l'on rimât les dérivés, comme admettre , commettra, promettre, et autres de même nature, qui tous dérivent de mettre. Il ne pouvait souffrir pareillement que l'on rimât les noms propres les uns aux autres , comme Thessalie et Italie, Castille et Bastille; et sur la lin il était devenu si rigide en ses rimes , qu'il avait même peine à souffrir qu'on rimât des mots qui eussent tant soit peu de convenance , parce que, disait-il , on trouvede plus beaux vers en rapprochant des mots éloignés, qu'en joignant ceux qui n'ont quasi qu'une même signification. Il s'étudiait encore à chercher des rimes rares et stériles , dans la créance qu'il avait qu'elles le conduisaient à de nouvelles pensées, outre qu'il disait que rien ne sentait davantage son grand poète que de tenter des rimes difficiles; il ne souffrait point qu'on rimât bonheur et malheur, disant que les Parisiens ne prononçaient que Vu de l'un et de l'autre. Il reprenait encore Racan de rimer eu avec vertu, parce qu'il disait qu'on prononçait à Paris eu en deux syllabes.
Outre les réprimandes qu'il lui faisait pour ses rimes, il le reprenait encore de beaucoup de choses touchant la construction de ses vers , et de quelques façons de parler hardies , qui seraient trop longues à déduire, et qui auraient meilleure grâce dans un art poétique que dans sa vie; c'est pourquoi je me contenterai de faire encore une remarque sur ce sujet. Au commencement que Malherbe vint à la cour, c'est-à-dire en 1605 , il n'observait pas encore de faire une pause au troisième vers des stances de six ; il demeura toujours en cette négligence durant le règne de Henri le Grand, comme il se voit en la pièce qui commence :
Que n'ètes-vous lassées '. On en peut remarquer autant en la seconde stance qu'il fit pour madame la Princesse, et je ne sais s'il n'a point encore continué dans cette même négligence, en 1612, aux vers qu'il fit pour la place Royale, tant y a que le premier qui s'aperçut que cette observation était nécessaire pour la perfection desstances de six, fut Maynard; et c'est peut-être pour cette raison que Malherbe le considérait comme l'homme de France qui savait le mieux faire des vers. D'abord , Racan , qui jouait un peu du luth , se rendit en faveur des musiciens, qui ne peuvent faire leur reprise aux stances de six, s'il n'y a repos au
1 Liv.III, n° o.
VIE DE MALHERBE
troisième vers; mais quand Malherbe et Maynard • voulurent qu'aux stances de dix, outre le repos du quatrième vers, on en fit encore un au septième, : Racan s'y opposa, et ne l'a presque jamais observe. Sa raison était que les stances de dix ne se chantent presque jamais, et que, quand on les chanterait, ce ne serait pas en trois reprises; c'est pourquoi il soutenait que c'était assez d'en faire une pause au quatrième vers. Voilà la plus grande contestation qu'il ait eue contre Malherbe et ses écoliers; et c'est pour cela qu'on l'appelait hérétique en poésie. Malherbe voulait aussi que les élégies eussent un sens parfait de quatre en quatre vers, même de deux en deux vers, s'il se pouvait; à quoi jamais Racan ne s'est accordé. Il ne voulait pas qu'on nombràt en vers de ces nombres values, comme cent ou mille; et il disait assez plaisamment, quand il voyait nombrer quelqu'un de cette sorte : Peut-être n'y en avait-il que quatre-vingt-dix-neuf ; mais il estimait qu'il y avait de la grâce à nombrer nécessairement , comme en ce vers de Racan :
Vieilles forets de trois siècles figues.
C'est encore une des censures à quoi Racan ne pouvait se rendre , et néanmoins il n'a osé s'en licencier qu'après sa mort.
Ses amis particuliers, qui voyaient de quelle manière il travaillait, disent avoir remarqué trois sortes de styles en sa prose.
Le premier était en ses lettres familières qu'il écrivait à ses amis, sans préméditation; et néanmoins, toutes négligées qu'elles étaient, on y remarquait toujours quelque chose d'agréable, qui sentait son honnête homme.
Le deuxième était en celles qu'il ne travaillait qu'à demi, où l'on trouvait beaucoup de dureté et dépensées indigestes, qui n'avaient aucun agrément.
Le troisième et ait dans les choses que. par un long travail, il mettait dans leur perfection; el là sans doute il s'élevait auedessusde tous les écrivains de son temps.
De ces trois divers styles, le premier se remarque en ses lettres familièresà Racan el à ses autres amis; le second, en ses lettres d'amour, qui n'ont jamais été beaucoup estimées; el le troisième, en la consolation de madame la princesse de Conti ■ , qui est presque le seul ouvrage qu'il ait achevé.
Il se moquait de ceux qui disaient que la prose avait ses nombres; et il s'était sibieamisdans l'esprit que de faire des périodes nombreuses c'était faire des vers en prose, que plusieurs, par oette
1 Lettres choi lies, n 15.
seule considération, ont cru mie les épitres de s. -
neque n'étaient point de lui, parce que les n!
et l'harmonie sont observés dans leurs périodes. Celle pour qui il a fait des vers sous le nom de Ca-
liste était la vicomtesse d' kuchy, dont le bel esprit a paru jusques a sa mort: et sa Rodante était madame la marquise de Rambouillet. Voici la raison pour laquelle il lui donna ce nom-la.
Racan et lui s'entretenaient un jour de leurs amours, c'est-a-dire du dessein qu'ils avaient de< lu sir quelque dame de mérite et de qualité . pour âtTfl le sujet de leurs vers. Malherbe nomma madame de Rambouillet , et Racan madame de Ternes, qui était alors veuve; il se trouva que toutes deux avaient nom Catherine, savoir : la première, qu'avait choisie Malherbe, Catherine de Vivonne ; el celle de Racan, Catherine Chabot. Le plaisir que prit Malherbe dans cette conversation lui fit promettre d'en faire une églogue, sous les nomsde Melibee pour lui. et il' Ircaspour Racan; et je suis étonné qu'il ne s'en est point trouvé quelques commencements manuscrits, car je lui en ai ouï réciter près de quarante vers.
Prévoyant donc que ce nom de Catherin' . H n ml à tous deux . ferait de la ci m fusion danscetteéglogue qu'il se promettait défaire, il passa tout le n l'apres-dineeavec Racan à chercher des anagrammes sur ce nom, qui eussent assez de douceur pour pouvoir entrer dans des vers; ils n'en trouvèrent que trois: Arthénice, Éracinthe, etCharintée. Le premier fut jugé plus beau : mais Racan s'< oél int servi dans sa pastorale qu'il lit incontinent aineherbe méprisa les deux autres, et se détermina a Rodante, ne se souciant plus de pr. n Ire un nom qui fût anagramme.
Malherbe était alors marie, et fort ai c'est pourquoi son amour ne produisit que quelque peu de vers, entre autres ceux qui commencent :
t hère I k iuté, que mon Ime ravis, «te. '.
et ces autres, que Boissel mit i n air :
il- B'en vont eea rota de nu vie J
Il lit aussi quelques lettres sous lenomd Ro dante; mais Racan, qui avait trente-quatre ans moins que lui . el qui i tait ali rs in □ . son amour poétique < n un amour véritable 1 1 l< ultime, et lit quelques voyag s en Bourgogi cet effet. C'esl ce qui donna lieu à Malherbe de lui eenre une li ttre . où d v a desvi ps pour le divertir
1 x <im / ii après . liv . lll . n B
'• x oyej i' n ssdi - Lettn e choisies
OEUVRES DE MALHERBE
de cette passion, sur ce qu'il avait appris que madame de Termes se laissait cajoler par M. Viguier, qui l'a épousée depuis; comme aussi, d'autre côté, quand il sut que Racan était résolu de se marier en son pays , il le manda aussitôt à madame de Termes, en une lettre qui est imprimée.
Il mourut à Paris vers la fin du siège de la Rochelle ' , où Racan commandait la compagnie de M. Deffiat; ce qui fut cause qu'il n'assista point à sa mort, et qu'il n'en a su que ce qu'il en a ouï dire à M. de Porchères d'Arbaud2. Il ne lui a point celé que, pendant sa maladie, il n'eût eu beaucoup de difficulté à le faire résoudre de se confesser, lui disant qu'il n'avait accoutumé de le faire qu'à Pâques. Il était pourtant fort soumis aux commandements de l'Église. Quoiqu'il fut fort avancé en âge , il ne mangeait pas volontiers de la viande aux jours défendus, sans permission; il allait à la messe toutes les fêtes et tous les dimanches, et ne manquait point à se confesser et communier à Pâques, à sa paroisse; il parlait toujours de Dieu et des choses saintes avec grand respect; et un de ses amis lui fit un jour avouer, devant Racan, qu'il avait une fois fait vœu d'aller à Aix, à la Sainte-Baume, tête nue, pour la maladie de sa femme; néanmoins il lui échappait de dire que la religion des honnêtes gens était celle du prince : c'est pourquoi Bacan s'enquitfort soigneusement de quelle sorte il était mort. Il apprit que celui qui l'acheva de résoudre fut Yvrande, gentilhomme qui avait été nourri page de la grande écurie, et qui était son écolier en poésie, aussi bien que Racan. Ce qu'il lui dit pour le persuader de recevoir les sacrements, fut qu'ayant toujours fait profession de vivre comme les autres hommes, il fallait aussi mourir comme eux; et Malherbe lui demandant ce que cela voulait dire , Yvrande lui dit que quand les autres mouraient ils se confessaient, communiaient et recevaient les sacrements de l'Église. Malherbe avoua qu'il avait raison , et envoya quérir le vicaire de Saint-Germain, qui l'assista jusqu'à la mort. Il avait souvent ces mots à la bouche, à l'exemple de AI. Coeffeteau 3 : Bonus animus , bonus cleus, bonus cuit us.
On dit qu'une heure avant de mourir, après avoir été à l'agonie, il se réveilla comme en sursaut pour reprendre son hôtesse, qui lui servait de garde, d'un mot qui n'était pas bien français à son gré ; et comme son confesseur lui en fit réprimande, il lui dit qu'il
1 En 1628.
2 Cousin de Malherbe , et son premier éditeur.
3 Nicolas Coeffeteau, évéque de Marseille, auteur d'une Histoire romaine, d'un Traité des passions, et de quelques autres ouvrages bien écrits pour le temps. (St-Marc.)
ne pouvait s'en empêcher, et qu'il voulait défendre jusqu'à la mort la pureté de la langue française.