CHANT V
L'aurore cependant , d'un juste effroi troublée, Des chanoines levés voit la troupe assemblée, Et contemple longtemps, avec des yeux confus, Ces visages fleuris qu'elle n'a jamais vus. Chez Sidrac aussitôt Brontin, d'un pied fidèle, Du pupitre abattu va porter la nouvelle. Le vieillard de ses soins bénit l'heureux succès, Et sur un bois détruil bâtit mille procès.
1 i spoir d'un doux tumulte échauffant son courage,
1 L'abbaye de Saint-Nlcaise de Reims était unie au chapitre de la SaInte-CbapeUe.
1 Peopta deSarmatie, voisins da Borystbène. (Boil.1 « b chante) les suivants furent publies en 1081, sept ans après lei premiers.
bat daa ehaotres et des chanoines, lu à Colbert au ht de mort, égaya ta derniers instants.
Il ne sent plus le poids n i les glaces de l'âge ; Et chez le trésorier, de ce pas , à grand bruit , Vient étaler au jour les crimes de la nuit.
Au récit imprévu de l'horrible insolence , Le prélat hors du lit impétueux s'élance. Vainement d'un breuvage à deux mains apporté Gilotin avant tout le veut voir humecté : Il veut partir à jeun. Il se peigne , il s'apprête ; L'ivoire trop hâté deux fois rompt sur sa tête , Et deux fois de sa main le buis tombe en moreeaui : Tel Hercule filant rompait tous les fuseaux. Il sort demi-paré. Mais déjà sur sa porte Il voit de saints guerriers une ardente cohorte, Qui tous remplis pour lui d'une égale vigueur, Sont prêts, pour le servir, à déserter le chœur. Mais le vieillard condamne un projet inutile. Nos destins sont , dit-il , écrits chez la Sibylle : Son antre n'est pas loin; allons la consulter, Et subissons la loi qu'elle nous va dicter. Il dit : à ce conseil, où la raison domine, Sur ses pas au barreau la troupe s'achemine, Et bientôt, dans letemple, entend, non sans frémir. De l'antre redouté les soupiraux gémir.
Entre ces vieux appuis dont l'affreuse grand'sal le Soutient l'énorme poids de sa voûte infernale , Est un pilier fameux1 , des plaideurs respecté, Et toujours de Normands à midi fréquenté. Là , sur des tas poudreux de sacs et de pratique , Hurle tous les matins une Sibylle étique : On l'appelle Chicane ; et ce monstre odieux Jamais pour l'équité n'eut d'oreilles ni d'yeux. La Disette au teint blême, et la triste Famine, Les Chagrins dévorants , et l'infâme Ruine , Enfants infortunés de ses raffinements, Troublent l'air d'alentour de longs gémissements. Sans cesse feuilletant les lois et la coutume, Pour consumer autrui , le monstre se consume ; Et , dévorant maisons , palais , châteaux entiers , Rend [tour des monceaux d'or de vains tasde papiers. Sous le coupable effort de sa noire insolence, Tbémis a vu cent fois chanceler sa balance. Incessamment il va de détour en détour : Comme un hibou , souvent il se dérobe au jour : Tantôt, les yeux en feu . c'est un lion superbe; Tantôt, humble serpent, il se glisse sous l'herbe. En vain , pour le dompter, le plus juste des rois Fit régler le chaos des ténébreuses lois : Ses griffes, vainement par Pussort • accourcies,
> Le pilier des consultations. (Bon..)
2 Monsieur Pussort . conseiller d'Étal , est celui qui a le plu» contribué a faire le Code. Bon . — par le Code, Bolleau entend iei les ordonnances: de itiOT et igto, sur tes procédure* civile et criminelle.
Se rallongent déjà , toujours d'encre noircies ; Et ses ruses perçant et digues et remparts , Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts.
Le vieillard humblement l'aborde et le salue; Et faisant , avant tout briller l*or à sa vue :
« Reine des longs procès , dit-il , dont le savoir Rend la force inutile et les lois sans pouvoir, Toi pour qui dans le Mans le laboureur moissonne , PourquinaissentàCaentouslesfruitsde l'automne , Si , dès mes premiers ans , heurtant tous les mortels , L'encre a toujours pour moi coulé sur tes autels , Daigne encor me connaître en ma saison dernière. D'un prélat qui t'implore exauce la prière. Un rival orgueilleux , de ma gloire offensé , A détruit le lutrin par nos mains redressé. Épuise en sa faveur ta science fatale : Du Digeste et du Code ouvre-nous le dédale ; Et montre-nous cet art , connu de tes amis , Qui , dans ses propres lois , embarrasse Thémis. »
La Sibylle , à ces mots , déjà hors d'elle-même , Fait lire sa fureur sur son visage blême, Et , pleine du démon qui la vient oppresser, Par ces mots étonnants tâche à le repousser :
« Chantres , ne craignez plus une audace insensée. Je vois , je vois au chœur la masse replacée : Mais il faut des combats. Tel est l'arrêt du sort. Et surtout évitez un dangereux accord. »
Là bornant son discours , encor toute écumante , Elle souffle aux guerriers l'esprit qui la tourmente , Et dans leurs cœurs brûlants de la soif de plaider Verse l'amour de nuire , et la peur de céder.
Pour tracer à loisir une longue requête , A retourner chez soi leur brigade s'apprête. Sous leurs pas diligents le chemin disparaît , Et le pilier, loin deux , déjà baisse et décroît.
Loin du bruit cependant les chanoines à table
Immolent trente mets à leur faim indomptable.
Leur appétit fougueux , par l'objet excité ,
Parcourt tous les recoins d'un monstrueux pâté ;
Par le sel irritant la soif est allumée';
Lorsque d'un pied léger la prompte Renommée ,
Semant partout l'effroi , vient auchantre éperdu
Conter l'affreux détail de l'oracle rendu.
Il se lève , enflammé de muscat et de bile ,
Et prétend à son tour consulter la Sibylle.
Evrard a beau gémir du repas déserté ,
Lui-même est au barreau par le nombre emporté.
Par les détours étroits d'une barrière oblique. ,
Ils gagnent les degrés , et le perron antique
Où sans cesse , étalant bons et méchants écrits ,
Barbin vend aux passants des auteurs à tout prix '.
1 Barbin se piquait de savoir vendre des livres, quoique méchants. (Bon..
Là le chantre à grand bruit arrive et se fait place, Dans le fatal instant que , d'une égale audace , Le prélat et sa troupe , à pas tumultueux, Descendaient du Palais l'escalier tortueux. L'un et l'autre rival , s'arrêtant au passage , Se mesure des yeux , s'observe , s'envisage ; Une égale fureur anime leurs esprits :
Tels deux fougueux taureaux x , de jalousie épris, Auprès d'une génisse , au front large et superbe, Ojbliant tous les jours le pâturage et l'herbe, A l'aspect l'un de l'autre embrasés , furieux , Déjà le front baissé, se menacent des yeux. Mais Evrard, en passant coudoyé par Boirude, Ne sait point contenir son aigre inquiétude : Il entre chez Barbin, et, d'un bras irrité, Saisissant du Cyrus un volume écarté, Il lance au sacristain le tome épouvantable. Boirude fuit le coup : le volume effroyable Lui rase le visage , et , droit dans l'estomac , Va frapper en sifflant l'infortuné Sidrac; Le vieillard , accablé de l'horrible Artamène » , Tombeaux pieds duprélat , sans pouls et sans haleine. Sa troupe le croit mort , et chacun empressé Se croit frappé du coup dont il le voit blessé. Aussitôt contre Evrard vingt champions s'élancent ; Pour soutenir leur choc les chanoines s'avancent. La Discorde triomphe , et du combat fatal Par un cri donne en l'air l'effroyable signal.
Chez le libraire absent tout entre, tout se mêle : Les livres sur Evrard fondent comme la grêle Qui, dans un grand jardin, à coups impétueux, Abat l'honneur naissant des rameaux fructueux. Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre : L'un tient le Nœud d'Amour, l'autre en saisit la Mon- L'un prend le seul Jonas qu'on ait vu relié ; [tre i L'autre un Tasse français 4 en naissant oublié. L'élève de Barbin, commis à la boutique, Veut en vain s'opposer à leur fureur gothique ; Les volumes , sans choix à la tête jetés , Sur le perron poudreux volent de tous côtés. Là, près d'un Guarini5Térence tourne à terre; Là Xénophon dans l'air heurte contre un la Serre. Oh! que d'écrits obscurs, de livres ignorés, Furent en ce grand jour de la poudre tirés! Vous en fûtes tirés, Almérinde et Simandre : Et toi , rebut du peuple , inconnu Caloandre 6 ,
• Virgile, Géor. liv. III, v. 21. (Boil.)
2 Roman de mademoiselle de Scudéri.
3 De Bonnecorse. ( Bon.. )
4 Traduction de le Clerc. ( Boil. ) —Il ne publia queles cinq premiers chants de la Jérufplem délivrée.
5 Guarini est l'auteur du Pastorfido. Il naquit à Ferrare en
,; Romau italien traduit par Scudéri. ( Boil. ) — L'auteur de
LE LUTRIN