‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 205 sur 672 · CHANT VI · texte numérisé non relu

CHANT VI

Tandis que tout conspire à la guerre sacrée, La Piété sincère , aux Alpes : retirée, Du fond de son désert entend les tristes cris De ses sujets cachés dans les murs de Paris. Elle quitte à l'instant sa retraite divine : La Foi , d'un pas certain , devant elle chemine ; L'Espérance au front gai l'appuie et la conduit; Et la bourse à la main , la Charité la suit. Vers Paris elie vole, et d'une audace sainte , Vient aux pieds de Thémis proférer cette plainte :

« Vierge, effroi des méchants, appui de mes autels, Qui , la balance en main , règles tous les mortels , Ne viendrai-je jamais en tes bras salutaires Que pousser des soupirs, et pleurer mes misères? Ce n'est donc pas assez qu'au mépris de tes lois L'Hypocrisie ait pris et mon nom et ma voix; Que sous ce nom sacré , partout ses mains avares Cherchent à me ravir crosses, mitres, tiares : Faudra-t-il voir encor cent monstres furieux Ravager mes États usurpés à tes yeux ? Dans les temps orageux de mon naissant empire, Au sortir du baptême on courait au martyre : Chacun , plein de mon nom , ne respirait que moi : Le fidèle , attentif aux règles de sa loi , Fuyant des vanités la dangereuse amorce , Aux honneurs appelé, n'y montait que par force : Ces cœurs, que les bourreaux ne faisaient point fré- A l'offre d'une mitre étaient prêts à gémir; [mir, Et, sans peur des travaux , sur mes traces divines Couraient chercher le ciel au travers des épines : Mais , depuis que l'Église eut , aux yeux des mortels , De son sang en tous lieux cimenté ses autels , Le calme dangereux succédant aux orages , Une lâche tiédeur s'empara des courages : De leur zèle brillant l'ardeur se ralentit ; Sous le joug des péchés leur foi s'appesantit :

ture. Le coadjutear, qui le vit à pied, s'arrêta, tourna brusquement de son coté, affecta de lui donner une grande bénédiction, et, après la lui avoir donnée, mit le bonnet a la main , et le salua profondément. (Extrait du Bolœana.)

1 La Grande-Cbartreuse. (Bon..) — Située a quatre lieues de Grenoble. C'est la que saint Bruno, dans le onzième siècle, construisit un oratoire et Jeta les fondements de son ordre.

Le moine secoua le cilice et la haire;

Le chanoine indolent apprit à ne rien faire;

Le prélat , par la brigue aux honneurs parvenu ,

Ne sut plus qu'abuser d'un ample revenu ,

Et pour toutes vertus fit, au dos d'un carrosse,

A côté d'une mitre armorier sa crosse.

L'Ambition partout chassa l'Humilité,

Dans la crasse du froc logea la Vanité :

Alors de tous les cœurs l'union fut détruite.

Dans mes cloîtres sacrés la Discorde introduite

Y bâtit de mon bien ses plus surs arsenaux,

Traîna tous mes sujets au pied des tribunaux.

En vain à ses fureurs j'opposai mes prières;

L'insolente, à mes yeux , marcha sous mes bannières.

Pour comble de misère, un tas de faux docteurs

Vint flatter les péchés de discours imposteurs;

Infectant les esprits d'exécrables maximes,

Voulut faire à Dieu même approuver tous les crimes.

Une servile peur tint lieu de charité;

Le besoin d"aimer Dieu passa pour nouveauté;

Et chacun à mes pieds, conservant sa malice,

N'apporta de vertu que l'aveu de son vice.

« Pour éviter l'affront de ces noirs attentats, Je vins chercher le calme au séjour des frimas , Sur ces monts entourés d'une éternelle glace, Où jamais au printemps les hivers n'ont fait place. Mais , jusque dans la nuit de mes sacrés déserts , Le bruit de mes malheurs fait retentir les airs. Aujourd'hui même encor une voix trop fidèle M'a d'un triste désastre apporté la nouvelle : [rois1 J'apprends que, dans ce temple où le plus saint des Consacra tout le fruit de ses pieux exploits , Et signala pour moi sa pompeuse largesse , L'implacable Discorde et l'infâme Mollesse, Foulant aux pieds les lois, l'honneur et le devoir, Usurpent en mon nom le souverain pouvoir. Souffriras-tu , ma sœur, une action si noire? Quoi ! ce temple à ta porte , élevé pour ma gloire , Où jadis des humains j'attirais tous les vœux, Sera de leurs combats le théâtre honteux! Non, non, il faut enfin que ma vengeance éclate : Assez et trop longtemps l'impunité les flatte. Prends ton glaive , et , fondant sur ces audacieux , Viens aux yeux des mortels justifier les cieux. »

Ainsi parle à sa sœur cette vierge enflammée : La grâce est dans ses jeux d'un feu pur allumée. Thémis sans différer lui promet son secours, La flatte, la rassure et lui tient ce discours :

« Chère etdivine sœur, dont les mains secourables Ont tant de fois séché les pleurs des misérables ,

' Saint Louis , fondateur de la Sainte-Chapelle. ( Bon.. > — Elle fut consacrée en 1248.

LE LUTRIN

Pourquoi toi-même, en proie à tes vives douleurs , Cherches-tu sans raison à grossir tes malheurs? En vain de tes sujets l'ardeur est ralentie : D'un ciment éternel ton Édise est bâtie ; Et jamais de l'enfer les noirs frémissements N'en sauraient ébranler les fermes fondements. Au milieu des combats, des troubles, des querelles, Ton nom encor chéri vit au sein des fidèles. [mer, Crois-moi : dans ce lieu même où l'on veut t'oppri- Le trouble qui t'étonne est facile à calmer; Et, pour y rappeler la paix tant désirée, Je vais t'ouvrir, ma sœur, une route assurée. Prête-moi donc l'oreille, et retiens tes soupirs.

« Vers ce temple fameux , si cher à tes désirs , Où le ciel fut pour toi si prodigue en miracles , ISon loin de ce palais où je rends mes oracles, Est un vaste séjour des mortels révéré , Et de clients soumis à toute heure entouré. Là, sous lefaix pompeux de ma pourpre honorable, Veille au soin de ma gloire un homme incomparable1 : Ariste, dont le Ciel et Louis ont fait choix Pour régler ma balance et dispenser mes lois. Par lui dans le barreau sur mon trône affermie, Je vois hurler en vain la chicane ennemie : Par lui la vérité ne craint plus l'imposteur, Et l'orphelin n'est plus dévoré du tuteur. Mais pourquoi vainement t'en retracer l'image? Tu le connais assez : Ariste est ton ouvrage. C'est toi qui le formas dès ses plus jeunes ans : Son mérite sans tache est un de tes présents. Tes divines leçons, avec le lait sucées, A Humèrent l'ardeur de ses nobles pensées. Ainsi son cœur, pour toi brillant d'un si beau feu, iNVn fit point dans le monde un lâche désaveu; Et son zèle hardi, toujours prêt à paraître , N'alla point se cacher dans les ombres d'un cloître. Va le trouver, ma sœur : à ton auguste nom , Toul s'ouvrira d'abord en sa sainte maison, l'on visage esl connu de sa noble famille; Tout y garde tes lois, enfants , sœur, femme, fille. I < 3 yeux d'un seul regard sauront le pénétrer; El , pour obtenir tout, tu n'as qu'à te montrer. »

Là s'arrête Théniis. l.a Piété charmée Sent renaître la joie en son âme calmée. Elle court chez Ariste; et s'olïrant a ses \eux :

•< Que me sert , lui dit-elle , \ riste , qu'en tous lieux

1 M. de Lamoignon , premier président. | Bon . ) - Ces! de lui que Louis \tv a dit : « SI fa vais connu un plus homme de • l'i'n , et un plus digne sujet , je l'aurais choisi »

Tu signales pour moi ton zèle et ton courage , Si la Discorde impie à ta porte m'outrage? Deux puissants ennemis , par elle envenimés , Dans ces murs, autrefois si saints, si renommés, A mes sacrés autels font un profan ■ insulte ; Remplissenttoutd'effroi, de trouble et de tumulte. Deleurcrimeà leurs veux va-t'en peindre l'horreur: Sauve-moi , sauve-les de leur propre fureur. »

Elle sort à ces mots. Le héros en prière Demeure tout couvert de feux et de lumière. De la céleste fille il reconnaît l'éclat, Et mande au même instant le chantre et le prélat. Muse , c'est à ce coup que mon esprit timide Danssacourseélevéea besoinqu'on le guide, [vaux, Pour chanter par quels soins, par quels nobles tra- Un mortel sut fléchir ces superbes rivaux.

Mais plutôt , toi qui fis ce merveilleux ouvrage , Ariste, c'est à toi d'en instruire notre âg Seul , tu peux révéler par quel art tout-puissant Tu rendis tout à coup le chantre obéissant '. Tu sais par quel conseil rassemblant le chapitre , Lui-même, de sa main reporta le pupitre; Et comment le prélat, de ses respects content, Le fit du banc fatal enlever à l'instant. Parle donc : c'est à toi d'eclaircir ces merveilles. Il me suffit , pour moi , d'avoir su , par mes veilles , Jusqu'au sixième chant pousser ma fiction, Et fait d'un vain pupitre un second [lion. Finissons. Aussi bien, quelque ardeur qui m'inspire, Quand je songe au héros qui me reste a décrire, Qu'il faut parler de toi , mon esprit éperdu Demeure sans parole, interdit , confondu.

Ariste, c'est ainsi qu'en ce sénat illustre OùThémispartes soins reprend son premier lustre, Quand, la première fois, un athlète nouveau [reau, Vient combattre en champ clos aux jout .s du bar- Souvent, sans y penser, ton auguste présence Troublant par trop d'éclat sa timide éloquence, Le nouveau Cicéron, tremblant , décoloré, Cherche en vain son discours, sur sa la igue cLraré : En vain, pour gagner temps, dans >e> transes affreu- Tralne d'un dernier mol les sv llabes honteuses; [ses, Il hésite, il bégaye, et le triste orateur Demeure enfin muet aux yeux du spectateur.

1 Le premier président lit comprendre au tn -orier que ce pupitre D'ayant, dans l'origine, été élevé que pour la rommodité du chantre . celui-ci ne pouvait êtn assuj ni a le conserver. Toutefois , el par Bonne de satisfaction, il lit consentir le chantre à laisser replacer ce pupitre disant lui, mais pouxuo Jour seulement

Page 1