‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 240 sur 672 · LA SERRE, CHAPELAIN · texte numérisé non relu

LA SERRE, CHAPELAIN

LA SERRE

Enfin , vous l'emportez ! et la faveur du roi Vous accable de dons qui n'étaient dus qu'à moi. On voit rouler chez vous tout l'or de la Castille.

CHAPELAIN

Les trois fois mille francs qu'il met dans ma famille Témoignent mon mérite, et font connaître assez Qu'on ne hait pas mes vers pour être un peu forcés.

la serre. [sommes;

Pour grands que sont les rois , ils sont ce que nous Ils se trompent en vers comme les autres hommes; El ce choix sert de preuve à tous les courtisans , Qu'a de méchants auteurs ils font de beaux présents.

CHAPELAIN

Ne parlonspoint du choix dont votre esprit s'irrite :

La cabale l'a fait plutôt que le mérite,

\ nus choisissant, peut-être on eût pu mieux choisir :

Mais le roi m'a trouvé plus propre à son désir.

A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre.

Unissons désormais ma cabale à la vôtre, [quents,

J'ai mes preneurs aussi , quoiqu'un peu moins fré-

Depuis que uns sonnets ont détrompé les gens.

Si vous me célébrez , je dirai que la Serre

Volume sur volume incessamment desserre :

Je parlerai de vous avec monsieur Colbert;

El \ous éprouverez si mon amitié sert.

Ma nièce même en vous peut rencontrer un gendre.

LA SERRE

A de plus hauts partis Phlipote peut prétendre!

Voyez la lettre de Boileau à BrosseUe.du 10 déoembre 1701 j elle Ménagiana, tome i , p. uo. (Èdit. de 1716.)

Et le nouvel éclat de cette pension Lui doit bien mettre au cœur une autre ambition ! Exerce nos rimeurs , et vante notre prince; Va te faire admirer chez les gens de province; Fais marcher en tous lieux les rimeurs sous ta loi ; Sois des flatteurs l'amour, et des railleurs l'effroi : Joins à ces qualités celle d'une àme vaine, Montre-leur comme il faut endurcir une veine , Au métier de Phébus bander tous les ressorts, Endosser nuit et jour un rouge justaucorps, Pour avoir de l'encens donner une bataille, Ne laisser de sa bourse échapper une maille : Surtout sers-leur d'exemple ; et ressouviens-toi bien De leur former un style aussi dur que le tien.

CHAPELAIN

Pour s'instruire d'exemple, en dépit de Linière, Ils liront seulement ma Jeanne tout entière. Là, dans un long tissu d'amples narrations, Ils verront comme il faut berner les nations, Duper, d'un grave ton , gens de robe et d'armée Et sur l'erreur des sots bâtir sa renommée.

LA SERRE

L'exemple de la Serre a bien plus de pouvoir ! Un auteur dans ton livre apprend mal son devoir. Et qu'a fait après tout ce grand nombre de pages, Que ne puisse égaler un de mes cent ouvrages ? Si tu fus grand flatteur, je le suis aujourd'hui ; Et ce bras de la presse est le plus ferme appui. Rilaine et de Sercy sans moi seraient des drilles ; Mon nom seul au Palais nourrit trente familles; [moi; Les marchands fermeraient leurs boutiques sans Et s'ils ne m'avaient plus , il n'auraient plus d'emploi. Chaque heure, chaque instant fait sortir de ma plume Cahiers dessus cahiers, volume sur volume. Mon valet écrivant ce que j'aurais dicte. Ferait un livre entier, marchant à mon côté; Et loin de ces durs vers qu'à mon style on préfère , Il de\ tendrait auteur en me regardant faire.

CHAPELAIN

Tu me parles en vain de ce que je connoi; Je't'ai vu rimailler et traduire sous moi. Si j'ai traduit Guzman , si j'ai fait sa préface , Ton galimatias a bien rempli ma place.

Enfin pour épargner ces discours superflus, Si je suis grand flatteur, tu l'es et tu le fus. Tu vois bien cependant qu'en cette conenrrenoe Un monarque entre nous met de la différence.

LA SKRRE.

Ce que je méritais, tu me l'as emporté.

CHVITl. \iv

Qui l'a gagné sur toi Pavail mieux mérité.

LA SERRE

Qui sait mieux composer en est bien le plus diunc.

CHAPELAIN

En être refusé n'en est pas un bon signe .

LA SERRE

Tu l'as gagné par brigue étant vieux courtisan.

CHAPELAIN

L'éclat de mes grands vers fut mon seul partisan.

LA SERRE

Parlons-en mieux : le roi fait honneur à ton âge.

CHAPELAIN

Le roi , quand il en fait , le mesure à l'ouvrage.

LA SERRE

Et par là je devais emporter ces ducats.

CHAPELAIN

Qui ne les obtient point ne les mérite pas.

LA SERRE

Ne les mérite pas , moi ?

CHAPELAIN

Toi.

LA SERRE

Ton insolence', Téméraire vieillard , aura sa récompense. ( // lui arrache sa perruque. )

CHAPELAIN

Achève , et prends ma tête après un tel affront, Le premier dont ma muse a vu rougir son front.

LA SERRE

Et que penses-tu faire avec tant de faiblesse?

CHAPELAIN

O dieu ! mon Apollon en ce besoin me laisse !

LA SERRE

Ta perruque est à moi ; mais tu serais trop vain , Si ce sale trophée avait souillé ma main. Adieu ; fais lire au peuple , en dépit de Linière , De tes fameux travaux l'histoire tout entière : D'un insolent discours ce juste châtiment Ne lui servira pas d'un petit ornement.

CHAPELAIN

Rends-moi donc ma perruque.

LA SERRE

Elle est trop malhonnête.

De tes lauriers sacrés va te couvrir la tête.

CHAPELAIN

Rends la calotte , au moins !

LA SERRE

Va, va, tes cheveux d'ours Ne pourraient sur ta tête encor durer trois jours.

Page 1