‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 258 sur 672 · PHARAMOND · texte numérisé non relu

PHARAMOND

Vous le savez bien , divine Rosemonde , que pour vous aimer je n'attendis pas que j'eusse le bonheur de vous connaître ; et que c'est sur le seul récit de vos charmes , fait par un de mes rivaux , que je devins si ardemment épris de vous.

PLUTON

11 semble que celui-ci soit devenu amoureux avant que de voir sa maîtresse.

DIOGÈNE

Assurément; il ne l'avait point vue.

PLUTON

Quoi ! il est devenu amoureux d'elle sur son portrait?

1 La Pucelle , liv. II.

" Faramond, ou l'Histoire de France, roman de la Calprenède, 7 vol. in-8*, continué et achevé eu 5 vol., par Pierre itnrtigue de Faumoriére.

DIOGENE

Il n'avait pas même vu son portrait.

Si ce n'est là une vraie folie, je ne sais pas ce qui peut l'être. Mais dites-moi, vous, amoureux Pharamond, h'êtes-vous pas content d'avoir fondé le plus florissant royaume de l'Europe, et de pouvoir compter au rang de vos successeurs le roi qui y règne aujourd'hui? Pourquoi vous êtes-vous allé mal à propos embarrasser l'esprit de la princesse Rosemonde!

PHARAMOMD.

II est vrai , seigneur. Mais l'amour...

PLUTON

Ho ! l'amour ! l'amour ! Va exagérer, si tu veux , les injustices de l'amour dans mes galeries. Mais pour moi , le premier qui m'en viendra encore parler, je lui donnerai de mon sceptre tout au travers du visage. En voilà un qui entre. Il faut que je lui casse la tête.

Prenez garde à ce que vous allez faire? Ne voyezvous pas que c'est Mercure?

PLUTON

Ah, Mercure! je vous demande pardon. Mais ne venez-vous point aussi me parler d'amour?

MEBCURE.

Vous savez bien que je n'ai jamais fait l'amour pour moi-même. La vérité est que je l'ai fait quelquefois pour mon père Jupiter, et qu'en sa faveur autrefois j'endormis si bien le bon Argus, qu'il ne s'est jamais réveillé. Mais je viens vous apporter une bonne nouvelle : c'est qu'à peine l'artillerie que je vous amène a paru , que vos ennemis se sont rangés dans le devoir. Vous n'avez jamais été roi plus paisible de l'enfer que vous l'êtes.

Divin messager de Jupiter, vous m'avez rendu la vie. Mais, au nom de notre proche parenté, ditesmoi, vous qui êtes le dieu de l'éloquence, comment vous avez souffert qu'il se soit glissé dans l'un et dans l'autre monde une si impertinente manière de parler, que celle qui règne aujourd'hui , surtout en ces livres qu'on appelle romans, et comment vous avez permis que les plus grands héros de l'antiquité parlassent ce langage?

MERCURE

Hélas! Apollon et moi, nous sommes des dieux qu'on n'invoque presque plus, et la plupart des écrivains d'aujourd'hui ne connaissent pour leur véritable patron qu'un certain Phébus , qui est bien le plus impertinent personnage qu'on puisse voir. Du reste, je viens vous avertir qu'on vous a joue une pièce.

PIECES DIVERSES

PLUTON

Une pièce à moi! Comment?

MERCURE

Vous croyez que les vrais héros sont venus ici?

PLUTON

Assurément je le crois, et j'en ai de bonnes preuves, puisque je les tiens encore ici tous renfermés dans les galeries de mon palais.

MERCURE

Vous sortirez d'erreur, quand je vous dirai que c'est une troupe de faquins, ou plutôt de fantômes chimériques, qui, n'étant que de fades copies de beaucoup de personnages modernes , ont eu pourtant l'audace de prendre le nom des plus grands héros de l'antiquité; mais dont la vie a été fort courte, et qui errent maintenant sur les bords du Cocyte et du Styx. Je m'étonne que vous y ayez été trompé. Ne voyez-vous pas que ces gens-là n'ont nul caractère du héros? Tout ce qui les soutient aux yeux des hommes, c'est un certain oripeau et un faux clinquant de paroles, dont les ont habillés ceux qui ont écrit leur vie, et qu'il n'y a qu'à leur ôter pour les faire paraître tels qu'ils sont. J'ai même amené des Champs-Elysées, en venant ici, un Français pour les reconnaître quand ils seront dépouillés. Car je me persuade que vous consentirez sans peine qu'ils le soient.

PLUTON

J'y consens si bien, que je veux que sur-lechamp la chose soit ici exécutée. Et pour ne point perdre de temps, gardes, qu'on les fasse de ce pas sortir tous de mes galeries par les portes dérobées , et qu'on les amène tous dans la grande place. Pour nous, allons nous mettre sur le balcon de cette fenêtre basse , d'où nous pourrons les contempler, et leur parler tout à notre aise. Qu'on y porte nos sièges. Mercure, mettez-vous à ma droite; et vous, Minus, à ma gauche : et que Diogène se tienne derrière nous.

MINOS

Les voilà qui arrivent en foule.

PLUTON

Y sont-ils tous?

Page 1