‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 257 sur 672 · ASTRATE · texte numérisé non relu

ASTRATE

Je veux voir la reine.

PLUTON

Mais admirez cet impertinent! Ne diriez-vouspas que j'ai une reine que je garde ici dans une boîte , et que je montre à tous ceux qui la veulent voir ? Qu'es-tu , toi ? As-tu jamais été?

ASTBATE.

Oui-dà , j'ai été; et il y a un historien latin qui dit de moi en propres termes : Astratus vixit; Astrate a vécu.

PLUTON

Est-ce là tout ce qu'on trouve de toi dans l'histoire?

ASTBATE.

Oui, et c'est sur ce bel argument qu'on a composé une tragédie intitulée du nom d' 'A 'strate , où les passions tragiques sont maniées si adroitement , que les spectateurs y rient à gorge déployée depuis le commencement jusqu'à la fin , tandis que moi j'y pleure toujours , ne pouvant obtenir que l'on m'y montre une reine dont je suis passionnément épris.

PLUTON

Ho bien ! va-t'en dans ces galeries voir si cette reine y est. — Mais quel est ce grand mal bâti de Romain , qui vient après ce chaud amoureux? Peuton savoir son nom?

OSTORIUS.

Mon nom est Ostorius.

PLUTON

Je ne me souviens point d'avoir jamais nulle part lu ce nom-là dans l'histoire.

OSTOBIUS.

Il y est pourtant : l'abbé de Pure assure qu'il l'y a lu.

PLUTON

Voilà un merveilleux garant! Mais , dis-moi, ap-

1 On jouait à l'hôtel de Bourgogne , dans le temps que je lis ce dialogne , VA strate de Quinault , et Y Ostorius de l'abbé de Pure. (Bon.)

PIÈCES DIVERSES

puyé de l'abbé de Pure, comme tu es, as-tu fait quelque figure dans le monde ? T'y a-t-on jamais vu?

OSTORIUS

Oui-dà; et à la faveur d'une pièce de théâtre que cet abbé a faite de moi, on m'a vu à l'hôtel de Bourgogne1.

PLUTON

Combien de fois?

OSTORIUS.

Éh i une fois.

PLUTON

Retourne-t'y-en.

OSTORTUS.

Les comédiens ne veulent plus de moi.

PLUTON

Crois-tu que je m'accommode mieux de toi qu'eux? Allons , déloge d'ici au plus vite, et va te confiner dans mes galeries. Voici encore une héroïne, qui ne se hâte pas trop, ce me semble, de s'en aller : mais je lui pardonne ; car eile me paraît si lourde de sa personne , et si pesamment armée , que je vois bien que c'est la difficulté de marcher, plutôt que la répugnance à m'obéir, qui l'empêche d'aller plus vite. Qui est-elle?

DIOGÈNE

Pouvez-vous ne pas reconnaître la Pucelle d'Orléans ?

PLUTON

C'est donc là cette vaillante fille qui délivra la France du joug des Anglais?

BIOGÈNE.

C'est elle-même.

PLUTON

Je lui trouve la physionomie bien plate, et bien peu digne de tout ce qu'on dit d'elle.

DIOGÈNE

Elle tousse, et s'approche de la balustrade. Écoutons. C'est assurément une harangue qu'elle vous vient faire, et une harangue en vers. Car elle ne parle plus qu'en vers.

PLUTON

A-t-elIe du talent pour la poésie?

DIOGÈNE

Vous râliez voir.

LA PUCELLE

O grand prince, que grand dès celte heure J'appelle, Il est vrai , le respect sert de bride a mon zèle : Mais ton illustre aspect nie redouble le cœur; Il , me le redoublant, nie redouble la peur. A ton illustre aspect mon coeur se sollicite , Et , grimpant contre mont , la dure terre quitte. Oh! (pie n'ai-je le ton désormais as-ez fort Pour aspirera toi sans te faire de tort !

■ Théâtre ou l'on jouait autrefois. (Boil.)

Pour toi pulssé-Je avoir une mortelle pointe, Vers où l'épaule gauche à la gorge est conjointe; Que le coup brisât l'os, et lit pleuvoir le sang De la tempe , du dos , de l'épaule et du flanc l !

PLUTON

Quelle langue vient-elle de parler?

DIOGÈNE

Belle demande ! française.

PLUTON

Quoi! c'est du français qu'elle a dit! Je croyais que ce fût du bas-breton, ou de l'allemand. Qui lui a appris cet étrange français-Jà?

DIOGÈNE

C'est un poëte», chez qui elle a été en pension quarante ans durant.

PLUTON

Voilà un poëte qui l'a bien mal élevée.

DIOGÈNE

Ce n'est pas manque d'avoir été bien payé , et d'avoir exactement touché ses pensions.

PLUTON

Voilà de l'argent bien mal employé. Hé, Pucelle d'Orléans, pourquoi vous êtes-vous chargé la mémoire de ses grands vilains mots, vous qui ne songiez autrefois qu'à délivrer votre patrie, et qui n'aviez d'objet que la gloire?

La PUCELLR.

La gloire?

Un seul endroit y mène; et de ce seul endroit Droite et roide i...

PLUTON

Ah! elle m'écorche les oreilles.

LA PUCELLE

Droite et roide est la côte et le sentier étroit. PLUTON.

Quels vers, juste ciel! je n'en puis pas entendre prononcer un , que ma tête ne soit prête à se fendre.

LA PUCELLE

De flèches toutefois aucune ne l'atteint ,

Ou , pourtant l'atteignant , de son sang ne se teint.

PLUTON

Encore! J'avoue que de toutes les héroïnes qui ont paru en ce lieu , celle-ci me paraît de beaucoup la plus insupportable. Vraiment, elle ne prêche pas la tendresse! Tout en elle n'est que dureté et que sécheresse; et elle me paraît plus propre à glacer l'âme qu'à inspirer l'amour.

DIOGÈNE

Elle en a pourtant inspiré au vaillant Dunois.

■ Vers extraits de la Pucelle. (BOIL.)

» Chapelain.

s La Pucelle, lir. V

PLUTON

Elle, inspirer de l'amour au cœur deDunois!

DIOGENE

Oui , assurément.

Au grand cœur de Dunois. le plus grand de la terre, Grand cœur, qui dans lui seul deux grands amours enserre.

Mais il faut savoir quel amour. Dunois s'en explique ainsi lui-même, en un endroit du poëme fait pour cette merveilleuse fille :

Pour ces célestes yeux , pour ce front magnanime , Je n'ai que du respect, je n'ai que de l'estime : Je n'en souhaite rien ; et si j'en suis amant, D'un amour sans désir je l'aime seulement. Et soit. Consumons-nous d'une flamme si belle : Brûlons en holocauste aux yeux de la Pucelle *.

Ne voilà-t-il pas une passion bien exprimée, et le mot à' holocauste n'est-il pas tout à fait bien placé dans la bouche d'un guerrier comme Dunois?

PLUTON

Sans doute ; et cette vertueuse guerrière peut innocemment , avec de tels vers , aller tout de ce pas , si elle veut, inspirer un pareil amour à tous les héros qui sont dans ces galeries. Je ne crains pas que cela leur amollisse l'âme. Mais du reste , qu'elle s'en aille; car je tremble qu'elle ne me veuille encore réciter quelques-uns de ses vers, et je ne suis pas résolu de les entendre. La voilà enfin partie! Je ne vois plus ici aucun héros, ce me semble? — Mais non : je me trompe. En voici encore un qui demeure immobile derrière cette porte. Vraisemblablement il n'a pas entendu que je voulais que tout le monde sortit. Le connais-tu, Diogène?

DIOGÈNE

C'est Pharamond, le premier roi des Français ».

PLUTON

Que dit-il? Il parle en lui-même.

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