CHAPITRE I
Servant de préface à tout l'ouvrage.
Vous savez bien, mon cher Térentianus1, que lorsque nous lûmes ensemble le petit traité que Cecilius3 a fait du sublime, nous trouvâmes que la bassesse de son style-* répondait assez mal à la dignité de son sujet ; que les principaux points de cette
1 Voyez les Remarques de Voltaire sur cette première scène de la tragédie de Pompée.
' Legi ion cherPosthumius Térentianus :» mais
j'ai retranché Posthumius; le nom de Térentianus n'étant déjà
que trop long. Au leste, on ne sait pas trop bien qui était ce Térentianus. Ce qu'il y a de constant , c'est que c'était un Latin , comme son nom le fait assez connaître , et comme Longin le témoigne luwincme dans le chapitre \. (BoiL.)
3 C'était un rie leur sicilien. 11 vivait sous Auguste, et était contemporain il'' Denys d'Halicarnasse , avec qui il fut Lié même d'une amitié assez étroite. (Bon»)
i C'est ainsi qu'il faut entendre TaireivoTspov. Je ne me souviens point d'avoir Jamais vu ri' mot employé dans le sens que lui veut donner M. Dacier;et quand il s'en trouverait quelque exemple, il faudrait toujours , a ne m a\ is, revenir au sens le plus naturel, qui est celui flue Je lui ai donne. Car, pour ce qui est des paroles qui suivent , tt; SXïtf uiccOtaicù; ,cela veut dire style est partout inférieur à son sujet, y avant beaucoup d'exemples en grec de ces adjectifs mis pour l'adverbe. (Bon.)
matière n'y étaient pas touchés , et qu'en un mot , cet ouvrage ne pouvait pas apporter un grand profit aux lecteurs , qui est néanmoins le but ou doit tendre tout homme qui veut écrire. D'ailleurs, quand on traite d'un art, il y a deux choses à quoi il se faut toujours étudier. La première est de bien faire entendre son sujet ; la seconde, que je tiens au fond la principale, consiste à montrer comment et par quels moyens ce que nous enseignons se peut acquérir. Cécilius s'est fort attaché a l'une de ces deux choses : car il s\'fforce de montrer par une infinité de paroles ce que c'est que le grand et le sublime , comme si c'était un point fort ignoré ; mais i 1 ne dit rien des moyens qui peuvent porter l'esprit a ce grand et à ce sublime. Il passe cela , je ne sais pourquoi, comme une chose absolument inutile. Après tout, cet auteur peut-être n'est-il pas tant à reprendre pour ses fautes, qu'à louer pour son travail et pour le dessein qu'il a eu de bien faire ' . Toutefois, puisque vous voulez que j'écrive aussi du sublime, voyons, pour l'amour de vous, si nous n'avons point fait sur cette matière quelque observation raisonnable, et dont les orateurs 2 puissent tirer quelque sorte d'utilité.
Mais c'est à la charge, mon cher Térentianus, que nous reverrons ensemble exactement mon ouvrage, et que vous m'en direz votre sentiment avec cette sincérité que nous devons naturellement à nos amis; car, comme un sage 3 dit fort bien : Si nous avons quelque voie pour nous rendre semblables aux dieux, c'est de faire du bien et de dire la vérité.
Au reste, comme c'est a vous que j'écris, c'est-àdire, à un homme instruit de toutes les belles connaissances 4, je ne m'arrêterai point sur beaucoup de choses qu'il m'eût fallu établir avant que d'entrer en matière, pour montrer que le sublime est en effet ce qui forme l'excellence et la souveraine perfection du discours; que c'est par lui que les grands
1 II faut prendre le mot d' mvoi % .comme il est pris en beaucoup d'endroits, pour une simple pensée. Céciiitu u'estpsu tant à blâmer pour ses propre» défauts, gu' à louer pour la
pensée qu'il ,i eue, ]'<>ur le dessein qu'il a eu de Lien faire. 11 se pn nd aussi quelquefois pour mvi ntion ; mais il ne s'agit pas d'invention dans un traite de rhétorique : c'est de la raison et du bon sens dont il est besoin. vBoil.)
2 Le grec porte, àv^paai iroXtnxoîç, virispoliticis, c'està-dire, les orateurs, en tant qu'ils sont op] l i amateurs, et a ceux qui font des discours de simple • >stent.Mion.
Ceux qui ont lu Hermogène savent ee que c'est que «oXmxôc *o'"ïOç , oui veut proprement dire un si vie d'usage, et propre aux affaires, a la différence du style .le- déclamaleurs, qui n'est qu'un style d'apparal , où souvent l'on sort de la nature pour éblouir les yeux. l 'auteur donc, par vins poUtkos, entend ceux qui mettent en pratique - rmonem politicum. (Bon..;
3 Pythagore. bon..;»
' Je n'ai point expnin . , irce qu'il me semble tout
a f lit inutile en cet endroit. Bon..)
poètes et les écrivains les plus fameux ont remporté le prix , et rempli toute la postérité du bruit de leur gloire ».
Car il ne persuade pas proprement , mais il ravit , il transporte, et produit en nous une certaine admiration, mêlée d'étonnement et de surprise, qui est tout autre chose que de plaire seulement , ou de persuader. Nous pouvons dire à l'égard de la persuasion que, pour l'ordinaire, elle n'a sur nous qu'autant de puissance que nous voulons. Il n'en est pas ainsi du sublime. Il donne au discours une certaine vigueur noble 2, une force invincible qui enlève l'âme de quiconque nous écoute. Il ne suffit pas d'un endroit ou deux dans un ouvrage, pour vous faire remarquer la finesse de l'invention, la beauté de l'économie et de la disposition ; c'est avec peine que cette justesse se fait remarquer par toute la suite même du discours. Mais quand le sublime vient à éclater où il faut, il renverse tout, comme un foudre, et présente d'abord toutes les forces de l'orateur ramassées ensemble. Mais ce que je dis ici, et tout ce que je pourrais dire de semblable, serait inutile pour vous , qui savez ces choses par expérience, et qui m'en feriez, au besoin, à moimême des leçons.