‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 272 sur 672 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des moyens en général pour connaître le subi..

Il faut savoir, mon cher Térentianus, que, dans la vie ordinaire, on ne peut point dire qu'une chose ait rien de grand , quand le mépris qu'on fait de cette chose tient lui-même du grand. Telles sont les richesses , les dignités , les honneurs , les empires , et tous ces autres biens en apparence , qui n'ont qu'un certain faste au dehors , et qui ne passeront jamais pour de véritables biens dans l'esprit d'un sage : puisqu'au contraire ce n'est pas un petit avantage que de les pouvoir mépriser. D'où vient aussi qu'on admire beaucoup moins ceux qui les possèdent que ceux qui, les pouvant posséder, les rejettent par une pure grandeur d'àme.

IVous devons fairele même jugement àl'égarddes ouvrages des poètes et des orateurs. Je veux dire, qu'il faut bien se donner de garde d'y prendre pour sublime une certaine apparence de grandeur, bâtie ordinairement sur de grands mots assemblés au hasard, et qui n'esta la bien examiner qu'une vaine enflure de paroles, plus digne en effet de mépris que d'admiration. Car tout ce qui est véritablement sublime a cela de propre quand on l'écoute, qu'il élève l'âme, et lui fait concevoir une plus haute opinion d'elle-même, la remplissant de joie et de je ne sais quel noble orgueil, comme si c'était elle qui eût produit les choses qu'elle vient simplement d'entendre1.

Quand donc un homme de bon sens et habile en ces matières nous récitera quelque endroit d'un ou vrage , si, après avoir ouï cet endroit plusieurs fois , nous ne sentons point qu'il nous élève lame, et nous laisse dans l'esprit une idée qui soit même au-dessus de ce que nous venons d'entendre: mais si au contraire, en le regardant avec attention, nous trouvons qu'il tombe et ne se soutienne pas. il n'y a point là de grand, puisque enfin ce n'est qu'un son de paroles, qui frappe simplement l'oreille, et dont il ne demeure rien dans l'esprit. La marque infaillible du sublime, c'est quand nous sentons qu'un discours nous laisse beaucoup àpenser'. qu'il fait d'abord un effet sur nous, auquel il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de résister; et qu'ensuite le souve-

1 Le prince de Condé entendant lire cet endroit, sYeria • « Voila le sublime! voila ton véritable caractère! »

1 Ou t.Ojx u.î-1 ivofavpwnc i dont li contemplation fit fort étendue, qui nout remplit d'une grande idée. A Pégarddc KaTtÇavKomoïc, il est vrai que es m<>t ne se rencontre nulle part dans les auteurs urées . m lis le sens <|iiejelui donne est celui, a mon avis; qui lui convient le mieux; et lorsque je puis trouver un sens au mol d'un auteur. Je n'aime point a corriger le texte. Bon

nir nous en dure et ne s'efface qu'avec peine. En un mot, figurez-vous qu'une chose est véritablement sublime , quand vous voyez qu'elle plaît universellement, et dans toutes ses parties. Car lorsqu'en un grand nombre de personnes différentes de profession et d'âge, et qui n'ont aucun rapport ni d'humeurs, ni d'inclinations , tout le monde vient à être frappé également de quelque endroit d'un discours1, ce jugement et cette approbation uniforme de tant d'esprits si discordants d'ailleurs , est une preuve certaine et indubitable qu'il y a là du merveilleux et du grand.

Page 1