CHAPITRE Vn
De la sublimité dans les pensées.
Bien que des cinq parties dont j'ai parlé, la première et la plus considérable , je veux dire cette élévation d'esprit naturelle , soit plutôt un présent du ciel qu'une qualité qui se puisse acquérir, nous devons , autant qu'il nous est possible , nourrir notre esprit au grand , et le tenir toujours plein et enflé , pour ainsi dire, d'une certaine fierté noble et généreuse.
Que si on demande comme il s'y faut prendre ,
» C'étaient des géants qui croissaient tous les ans d'une coudée en iar«eur, et d'une aune en longueur. Ils n'avaient pas encore quinze ans, lorsqu'ils se mirent en état d'escalader le Ciel IN se tuèrent l'un l'autre, par l'adresse de Diane. Odyss. 1 XI v 310 Aloeus était lils de Titan et de la Terre. Sa femme s'appelait Iphimédie ; elle fut violée par Neptune, dont elle eut deux enfants, Otus et Éphialte , qui furent appelés Aloïdes, à cause qu'ils furent nourris et élevés chez Aloeus, cornme ses enfants. Virgile en a parlé dans le livre sixième de VEneide, v. 582.
Hir rt Moïdas gemlnos immania vldi Cor^ru. ( BoiL. )
TRAITÉ DU SUBLIME
j'ai déjà écrit ailleurs que cette élévation d'esprit était une image de la grandeur d'âme : et c'est pourquoi nous admirons quelquefois la seule pensée d'un homme, encore qu'il ne parle point, à cause de cette grandeur décourage que nous voyons. Par exemple , le silence d'Ajax aux enfers , dans l'Odyssée '; car ce silence a je ne sais quoi de plus grand que tout ce qu'il aurait pu dire.
La première qualité donc qu'il faut supposer en un véritable orateur, c'est qu'il n'ait point l'esprit rampant. En effet, il n'est pas possible qu'un homme qui n'a toute sa vie que des sentiments et des inclinations basses et servîtes , puisse jamais rien produire qui soit merveilleux , ni digne de la postérité. Il n'y a vraisemblablement que ceux qui ont de hautes et de solides pensées, qui puissent faire des discours élevés ; et c'est particulièrement aux grands hommes qu'il échappe de dire des choses extraordinaires. Voyez, par exemple1, ce que répondit Alexandre, quand Darius lui offrit la moitié de l'Asie avec sa fille en mariage. Pour moi, lui disait Parménion , si j'étais Alexandre , j'accepterais ces offres. Et moi aussi, répliqua ce prince, si j'étais Parménion. IVest-il pas vrai qu'il fallait être Alexandre pour faire cette réponse?
Et c'est en cette partie qu'a principalement excellé Homère, dont les penséessonttoutessublimes: comme on le peut voir dans la description de la déesse Discorde, qui a, dit-il,
La tète dans les cieux , et les pieds sur la terre 5.
Caronpeutdire que cette grandeur qu'il lui donne est moins la mesure de la Discorde que de la capacité et de l'élévation de l'esprit d'Homère. Hésiode a mis un vers bien différent de celui-ci dans son Bouclier, s'il est vrai que ce poème soit de lui , quand il dit, à propos de- la déesse des ténèbres :
Une puante humeur lui coulait des narines 4.
En effet , il ne rend pas proprement cette déesse terrible, mais odieuse et dégoûtante. Au contraire, voyez quelle majesté Homère donne aux dieux :
Autanl c|if un homme , assis au rivage des mers 5 , Voit d'un roc élevé d'espace dans les airs : Autant îles immortels les coursiers intrépides En franchissent d'un saut, etc.
11 mesure l'étendue de leur saut à celle de l'uni-
1 (Test dans le onzième livre de VOdyssée, \. su, où Ulysse fait des soumissions à AJax; mais VJax ne daigne pas lui répondre. (Bon..)
" Tout ceci Jusqu'à « celle grandeur qu'il lui donne est suppléé au texte grec, qui est défectueux en cet endroit. (Boil.)
3 Iliad, lis. IV, v. 143.
* Vers 867.
4 Iliai. Ii\. V,v.770. (Bon
vers. Qui est-ce donc qui ne s'écrierait avec raison ,
en voyant la magnificence de cette hyperbole, que
si les chevaux des dieux voulaient faire un second
saut, ils ne trouveraient pas assez d'espace dans le
monde? Ces peintures aussi qu'il fait du combat des
dieux, ont quelque chose de fort grand, quan d il
dit :
Le ciel en retentit , et l'Olympe en trembla '.
Et ailleurs :
L'enfer s'émeut au bruit de Neptume en furie *. Pluton sort de son trône , il pâlit , il s'écrie . 11 a peur que ce dieu , dans cet affreux séjour. D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour; Et , par le centre ouvert de la terre ébranlée , Ne fasse voir du Stj x la rive désolée ; Ne découvre aux vivants cet empire odieux, Abhorré des mortels , et craint même de» dieux.
Voyez-vous , mon cher Térentianus, la terre ouverte jusqu'en son centre, l'enfer prêt a paraître, et toute la machine du monde sur le point d'être détruite et renversée, pour montrer que, dans ce combat, le ciel, les enfers, les choses mortelles et immortelles, tout enfin combattait avec les dieux, et qu'il n'y avait rien dans la nature qui ne fût t a danger? .Mais il faut prendre toutes ces pen dans un sens allégorique; autrement elles ont je ne sais quoi d'affreux, d'impie et de peu convenable à la majesté des dieux. Et pour moi , lorsque je vois dans Homère les plaies, les ligues!, les suppli les larmes , les emprisonnements des dieux . 1 1 ces autres accidents où ils tombent sans cesse, il me semble qu'il s'est efforcé, autant qu'il a pu , de faire des dieux de ces hommes qui furent au s de Troie; et qu'au contraire, des dieux mêmes il en a fait des hommes. Encore les fait-il de pire condition : car à l'égard de nous, quand nous sommes malheureux, au moins avons-nous la mort, qui est comme un port assuré pour sortir de nos misères : au lieu qu'en représentant les dieux de cette sorte, il ne les rend pas proprement immortels, mais éternellement misérables.
Il a donc bien mieux réussi . lorsqu'il nous a peint un dieu tel qu'il est dans toute sa majesté et sa grandeur, et sans mélange des choses terrestres comme dans cet endroit qui a été remarque par plusi avant moi, où il dit, en parlant de Neptune :
Neptune ainsi marchant dans ces vast scai Fait trembler sous ses i>ini-. et forets et ! ..
Et dans un autre endroit :
il attelé Bon char, ''t. montant fièrement ' .
Lui fait fendre lis Unis de l'humide élément
■ niad. li\. XX! .
» Ibid. liv. X\. v. 61. Bon..
5 Ibid. liv. XIII. <
< Ibid. Hv. Y, ï 25 Bon..)
Dès qu'on le voit marcher sur ces liquides plaines, D'aise on entend sauter les pesantes baleines. L'eau frémit sous le dieu qui lui donne la loi » , Et semble avec plaisir reconnaître son roi. Cependant le char vole , etc.
Ainsi le législateur des Juifs , qui n'était pas un homme ordinaire , ayant fort bien conçu la grandeur et la puissance de Dieu, l'a exprimée dans toute sa dignité , au commencement de ses lois, par ces paroles, Dieu dit: Que la lumière se fasse, et la lumière se fit ; Que la terre se fasse, la terre fut faite.
Je pense, mon cher Térentianus, que vous ne serez pas fâché que je vous rapporte encore ici un passage de ce poëte, quand il parle des hommes, afin de vous faire voir combien Homère est héroïque lui-même en peignant le caractère d'un héros. Une épaisse obscurité avait couvert tout d'un coup l'armée des Grecs, et les empêchait de combattre. En cet endroit, Ajax,ne sachant plus quelle résolution prendre, s'écrie :
Grand dieu , chasse la nuit qui nous couvre les yeux , Et combats contre nous à la clarté des cieux 2.
Voila les véritables sentiments d'un guerrier tel qu'Ajax. Il ne demande pas la vie ! un héros n'était pas capable de cette bassesse : mais comme il ne voit point d'occasion de signaler son courage au milieu de l'obscurité , il se fâche de ne point combattre : il demande donc en hâte que le jour paraisse, pour faire au moins une fin digne de son grand cœur, quand il devrait avoir à combattre Jupiter même. En effet", Homère, en cet endroit, est comme un vent favorable qui seconde l'ardeur des combattants. Car il ne se remue pas avec moins de violence, que s'il était épris aussi de fureur.
Tel que Mars en courroux au milieu des batailles 3 : Ou comme on voit un feu, jetant partout l'horreur,
VAu travers des forêts promener sa fureur. De colère il écume , etc.
Mais je vous prie de remarquer, pour plusieurs raisons , combien il est affaibli dans son Odyssée , où il fait voir en effet que c'est le propre d'un grand
1 II y a dans le grec, que « l'eau, en voyant Neptune, se « ridait, et semblait sourire de joie. >> Mais cela serait trop dur en notre langue. Au reste, j'ai cru que, « l'eau reconnaît son roi-, » serait quelque chose de plus sublime que de mettre comme il y a dans le grec, que « les baleines reconnaissent leur roi. » J'ai taché, dans les passages qui sont rapportés d'Homère . a enchérir sur lui , plutôt que de le suivre trop scrupuleusement a la piste. (BoiL.)
- Iliad. liv. XVII, v. 045. — Il y a dans Homère : « Et « après cela, fais-nous périr si tu veux à la clarté des cieux. » Mais cela aurait été faible en notre langue , et n'aurait pas si bien mis en jour la remarque de Longin , que, et combats contre nous, etc. Ajoutez que de dire à Jupiter : Combats contre nous, c'est presque la même chose que fais-nous périr, puisque dans un combat contre Jupiter, on ne saurait éviter de périr. (Bon..)
3 llia,!. liv. XV, V. &60. (BOIL.)
esprit, lorsqu'il commence à vieillir et à décliner, de se plaire aux contes et aux fables. Car, qu'il ait composé l'Odyssée depuis l'Iliade, j'en pourrais donner plusieurs preuves. Et premièrement il est certain qu'il y a quantité de choses dans l'Odyssée , qui ne sont que la suite des malheurs qu'on lit dans l'Iliade, et qu'il a transportées dans ce dernier ouvrage, comme autant d'épisodes de la guerre de Troie. Ajoutez que les accidents1 qui arrivent dans l'Iliade sont déplorés souvent par les héros de l'Odyssée, comme des malheurs connus et arrivés il y a déjà longtemps. Et c'est pourquoi l'Odyssée n'est , à proprement parler, que l'épilogue de l'Iliade.
Là git le grand Ajax, et l'invincible Achille; Là de ses ans Patrocle a vu borner le cours; Là mon fils , mou cher fils a terminé ses jours 2.
De là vient, à mon avis, que comme Homère a composé son Iliade durant que son esprit était en sa plus grande vigueur, tout le corps de son ouvrage est dramatique et plein d'action ; au lieu que la meilleure partie de l'Odyssée se passe en narrations , qui est le génie de la vieillesse ; tellement qu'on le peut comparer, dans ce dernier ouvrage, au soleil quand il se couche, qui a toujours sa même grandeur, mais qui n'a plus tant d'ardeur ni de force. En effet , il ne parle plus du même ton; on n'y voit plus ce sublime de l'Iliade, qui marche partout d'un pas égal, sans que jamais il s'arrête ni se repose. On n'y remarque point cette foule de mouvements et de passions entassées les unes sur les autres. Il n'a plus cette même force; et, s'il faut ainsi parler, cette même volubilité de discours, si propre pour l'action, et mêlée de tant d'images naïves des choses. >"ous pouvons dire que c'est le reflux de son esprit , qui , comme un grand océan, se retire et déserte ses rivages. A tout propos il s'égare dans des imaginations3 et des fables incroyables. Je n'ai pas oublié pourtant les descriptions des tempêtes qu'il fait, les aventures qui arrivent à Ulysse chez Polyphème, et quelques autres endroits qui sont sans doute fort beaux. Mais cette vieillesse dans Homère , après tout, c'est la vieillesse d'Homère : joint qu'en tous
i La remarque de M. Dacier sur cet endroit est fort savante et fort subtile; mais je m'en tiens toujours à mon sens. (Bon..) — Voyez ci-après les notes de M. Dacier.
2 Ce sont des paroles de Nestor dans Y Odyssée, liv. III, v. 109. (Bon.)
3 Voilà, à mon avis , le véritable sens de ttaxvcc. Car pour ce qui est de dire qu'il n'y a pas d'apparence que Longin ait accusé Homère de tant d'absurdités, cela n'est pas vrai, puisque à quelques lignes de là il entre même dans le détail de ces absurdités. Au reste, quand il dit, des fables incroyables , il n'entend point des fables qui ne sont point vraisemblable* ; mais des fables qui ne sont point vraisemblablement contées, comme ladisette d'Ulysse, qui fut dix jours sans manger.