CHAPITRE XIII
Des Images.
Ces images, que d'autres appellent peintures, ou fictions , sont aussi d'un grand artifice pour donner du poids , de la magnificence et de la force au discours. Ce mot à' image se prend en général pour toute pensée propre à produire une expression, et qui fait une peinture à l'esprit de quelque manière que ce soit. Mais il se prend encore dans un sens plus particulier et plus resserré , pour ces discours que l'on fait, « lorsque par un enthousiasme et un « mouvement extraordinaire de l'âme , il semble que « nous voyons les choses dont nous . parlons , et « quand nous les mettons devant les yeux de ceux « qui écoutent. »
Au reste, vous devez savoir que les images, dans la rhétorique, ont tout un autre usage que parmi les poètes. En effet, le but qu'on s'y propose dans la poésie, c'est l'étonnement et la surprise; au lieu que dans la prose , c'est de bien peindre les choses et de les faire voir clairement. Il y a pourtant cela de commun , qu'on tend à émouvoir en l'une et en l'autre rencontre.
Mère cruelle , arrête , éloigne de mes yeux Ces tilles de l'enfer, ces spectres odieux ! Ils viennent : je les vois : mon supplice s'apprête. Quels horribles serpents leur sifflent sur la tète z !
Et ailleurs :
Où fui rai-je? Elle vient. Je la vois. Je suis mort'. Le poète en cet endroit ne voyait pas les furies : cependant il en fait une image si naïve, qu'il les fait presque voir aux auditeurs. Et véritablement je ne saurais pas bien dire si Euripide est aussi heureux à exprimer les autres passions : mais pour ce qui regarde l'amour et la fureur, c'est à quoi il s'est
1 C'est ainsi qu'il faut entendre ce passage. Le sens que lui donne M. Dacier s'accommode assez bien au grec : mais il fait dire une chose de mauvais sens à Longin , puisqu'il n'est point vrai qu'un homme qui se délie que ses ouvrages aillent à la postérité, ne produira jamais rien qui en soit digne, et qu'au contraire cette défiance même lui fera faire des efforts pour mettre ses ouvrages en état d'y passer avec éloge. (Boil. )
2 Paroles d'Euripide, dans son O reste , v. 255. (Boil.) 5 Euripide, Iphigénie en Tauride , v. 290. (Boil. )
TRAITÉ DU SUBLIMK.
étudié particulièrement, et il y a fort bien réussi. Et même en d'autres rencontres il ne manque pas quelquefois de hardiesse à peindre les choses. Car bien que son esprit de lui-même ne soit pas porté au grand , il corrige son naturel , et le force d'être tragique et relevé, principalement dans les grands sujets; de sorte qu'on lui peut appliquer ces vers du poëte :
A l'aspect du péril , au combat il s'anime ; Elle poil hérissé, les yeux éhncelants * ; De sa queue il se bat les cotés et les flancs 2.
Comme on le peut remarquer dans cet endroit, où le soleil parle ainsi à Phaéton, en lui mettant entre les mains les rênes de ses chevaux :
Prends garde qu'une ardeur Irop funeste à ta \ ie
Ne t'emporte au-dessus de l'aride Libye.
Là jamais d'aucune eau le sillon ai n isé
Ne rafraîchit mon char dans sa course embrasé 3.
Et dans ces vers suivants :
Aussitôt devant toi s'offriront sept étoiles :
Dresse par là ta course , et suis le droit chemin.
Phaéton , à ces mois , prend les rênes en main;
De ses chevaux ailés il bat les flancs agiles,
Les coursiers du soleil a sa voix sont dociles.
Ils vont •. le char s'éloigne , el , plus prompt qu'un éclair,
Pénètre en un moment les vastes champs de l'air.
Le père cependant , plein d'un trouble funeste,
Le VOil rouler de lui n sur la plaine céleste;
Lui montre encorsa route, el . du plus haut des deux4, Le suit , autant qu'il peul , de la voix el des yeux. Va par la, lui dit-il; reviens, détourne, arréle.
Ne diriez-vous pas que l'âme du poëte monte sur le char avec Phaéton, qu'elle partage tous ses périls, et qu'elle vole dans l'air avec les chevaux? car s'il ne les suivait pas dans les cieux , s'il n'assistait à tout ce qui s'y passe, pourrait-il peindre la chose comme il fait ? II en est de même de l'endroit de sa Cassandre5 qui commence par
Mais, ô braves Troyens , etc.
Eschyle a quelquefois aussi des hardiesses et des imaginations tout à fait nobles el héroïques, comme on le peut voir dans sa tragédie intitulée Les Sept devant Thèbes6, où un courrier venant apporter à
« .l'ai ajouté ce vers, que j'ai pris dans le texte d'Homère. (Bon.. I * Iliad. liv. XX, v. 170. (Bon,.)
3 Euripide, dans son Phaéton, tragédie perdue. Roil. )
4 Le grec porte, « au-dessus de la Canicule : sitioôe vûra <- Zstpiou fJeëùç, 1--vjî ; le Soleil a cheval mona au-dessus de « la Canicule. «Je ne vois pas pourquoi Rutgersius , ni M. Le-
feln re, \eulen1 changer Cel endroit , puisqu'il est fort clair, et
ne veut dire autre chose, sinon que le soleil monta au-dessus «le la Canicule, c'est-à-dire dans le centre du ciel, où les astrologues Uennent que cet astreest place, el comme j'ai mis, au
« plus haut des cieux. •• pour voir marcher Phaéton, et que de la il lui criait encore : Va par la, reviens, détour; ( Bon .
5 Pièce perdue, i Bon.. |
• 13 Bon
Étéocle la nouvelle de ces sept chefs, qui avaient tous impitoyablement juré, pour ainsi dire, leur propre mort, s'explique ainsi :
Sur un bouclier noir sept chefs impitoyables
Épouvantent les dieux d rments effroyables.
Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger, Tous, la main dans le sang, jurent de se venger. Ils en jurent la Peur, le dieu Mars et Belli me.
Au reste , bien que ce poëte , pour vouloir trop s'élever, tombe assez souvent dans des pensées rudes, grossières et mal polies, Euripide néanmoins, par une noble émulation, s'expose quelquefois aux mêmes périls. Par exemple, dans Eschyle, le palais de Lycurgue est ému, et entre en fureur à la vue de Bacchus :
Le palais en fureur mugit à son aspect ' .
Euripide emploie cette même pensée d'une autre manière, en l'adoucissant néanmoins :
La montagne à leurs cris répond en mugissant.
Sophocle n'est pas moins excellent à peindre les choses, comme on le peut voir dans la description qu'il nous a laissée d'OEdipe mourant , et s'ensevelissant lui-même au milieu d'une tempête prodigieuse : et dans cet autre endroit, où il dépeint l'apparition d' Achille sur son tombeau, dans le moment que les Grecs allaient lever l'ancre. Je doute néanmoins, pour cette apparition, que jamais personne en ait fait une description plus vive que Simonide. Mais nous n'aurions jamais fait, si nous voulions étaler ici tous les exemples que nous pourrions rapporter à ce propos.
Pour retourner à ce que nous disions , les images dans la poésie sontpleines ordinairementd'accidents fabuleux et qui passent toute sorte de croyance; au lieu que dans la rhétorique le beau des images c'est de représenter la chose comme elle s'esl passée, et telle qu'elle est dans la vérité. Car une invention poétique et fabuleuse, dans une oraison , traîne m cessairement avec soi des digressions grossières et hors de propos , et tombe dans une extrême absurdité. C'est pourtant ce que cherchent aujourd'hui nos orateurs; ils voient quelquefois les furies. grands orateurs, aussi bien que les poëtesxragiques ; et les bonnes gens ne prennent pas garde que lorsque Oreste dit dans Euripide :
Toi, qui dans les enfers me \eu\ précipiter2,
Déesse, cesse enfin de me persécuter,
il offs'îmagine voir toutes ces choses, que parce qu'il n'est pas dans son boa -eus. Quel est donc l'effet des imag< s dans la rhétorique: Cesl qu'outre plusieurs
1 lycurgue, tragédie perdue. | Bon..) " Oreste, b I n
autres propriétés , elles ont cela, qu'elles animent et échauffent le discours , si bien qu'étant mêlées avec art dans les preuves, elles ne persuadent pas seulement, mais elles domptent, pour ainsi dire, elles soumettent l'auditeur. « Si un homme , dit un « orateur, 'a entendu un grand bruit devant le palais, « et qu'un autre en même temps vienne annoncer « que les prisons sont ouvertes et que les prison- « niers de guerre se sauvent, il n'y a point de vieil- « lard si chargé d'années , ni de jeune homme si « indifférent, qui ne coure de toute sa force au se- « cours. Que si quelqu'un, sur ces entrefaites, leur « montre l'auteur de ce désordre, c'est fait de ce « malheureux : il faut qu'il périsse sur-le-champ , « et on ne lui donne pas le temps de parler. »
Hypéride s'est servi de cet artifice dans l'oraison où il rend compte de l'ordonnance qu'il fit faire, après la défaite de Chéronée, qu'on donnerait la liberté aux esclaves. « Ce n'est point, dit-il, un ora- « teur qui a fait passer cette loi; c'est la bataille, « c'est la défaite de Chéronée. » Au même temps qu'il prouve la chose par raison , il fait une image, et par cette proposition qu'il avance , il fait plus que persuader et que prouver. Car comme en toutes choses on s'arrête naturellement à ce qui brille et éclate davantage, l'esprit de l'auditeur est aisément entraîné par cette image qu'on lui présente au milieu d'un raisonnement, et qui , lui frappant l'imagination, l'empêche d'examiner de si près la force des preuves, à cause de ce grand éclat dont elle couvre et environne le discours. Au reste , il n'est pas extraordinaire que cela fasse cet effet en nous, puisqu'il est certain que de deux corps mêlés ensemble , celui qui a le plus de force attire toujours à soi la vertu et la puissance de l'autre. Mais c'est assez parlé de cette sublimité qui consiste dans les pensées , et qui vient, comme j'ai dit, ou de la grandeur d'âme, ou de l'imitation, ou de l'imagination.