CHAPITRE XVIII
Des hyperbates.
Il faut donner rang aux hyperbates. L'hyperhate n'est autre chose que « la transposition des pensées « ou des paroles dans l'ordre et la suite d'un dis- « cours. » Et cette figure porte avec soi le caractère véritable d'une passion forte et violente. En effet, voyez tous ceux qui sont émus de colère, de frayeur, de dépit, de jalousie, ou de quelque autre passion que ce soit , car il y en a tant que l'on n'en sait pas le nombre : leur esprit est dans une agitation continuelle. A peine ont-ils formé un dessein, qu'ils en conçoivent aussitôt un autre; et au milieu de celui-ci, s'en proposant encore de nouveaux, où il n'y a ni raison ni rapport, ils reviennent souvent à leur première résolution. La passion en eux est comme un vent léger et inconstant, qui les entraîne et les fait tourner sans cesse de côté et d'autre ; si bien que, dans ce flux et ce reflux perpétuel de sentiments opposés , ils changent à tous moments de pensée et de langage , et ne gardent ni ordre ni suite dans leurs discours.
Les habiles écrivains , pour imiter ces mouvements de la nature, se servent des hyperbates. Et à dire vrai, l'art n'est jamais dans un plus haut degré de perfection que lorsqu'il ressemble si fort à la nature qu'on If prend pour la nature même : et au contraire la nature ne réussit jamais mieux que quand l'art est cacbé.
Nous voyons un bel exemple de cette transposition dans Hérodote1 , où Denis Phocéen parle ainsi aux Ioniens : « En effet, nos affaires sont réduites « à la dernière extrémité, messieurs. Il faut néces-
1 Uemdntc, liv. VI. p. 33h, édit. de Francfort. (.Bon..
« sairement que nous soyons libres, ou esclaves, « et esclaves misérables. Si donc vous voulez éviter « les malheurs qui vous menacent, il faut, sans « différer, embrasser le travail et la fatigue , et « acheter votre liberté par la défaite de vos enne- « mis. » S'il eût voulu suivre l'ordre naturel, voici comme il eût parlé : « Messieurs, il est maintenant « temps d'embrasser le travail et la fatigue. Car « enfin nos affaires sont réduites à la dernière ex- « trémité, » etc. Premièrement donc, il transpose ce mot messieurs, et ne l'insère qu'immédiatement après leur avoir jeté la frayeur dans l'âme, comme si la grandeur du péril lui avait fait oublier la civilité qu'on doit à ceux à qui l'on parle en commençant un discours. Ensuite il renverse l'ordre des pensées. Car avant que de les exhorter au travail, qui est pourtant son but, il leur donne la raison qui les y doit porter : En effet, nos affaires sont réduites a la dernière extrémité, afin qu'il ne semble pas que ce soit un discours étudié qu'il leur apporte, mais que c'est la passion qui le force à parler sur-lechamp. Thucydide a aussi des hyperbates fort remarquables, et s'entend admirablement à transporter les choses qui semblent unies du lien le plus naturel , et qu'on dirait ne pouvoir être séparées. Démosthène est en cela bien plus retenu que lui. En effet, pour Thucydide jamais personne ne les a répandues avec plus de profusion, et on peut dire qu'il en soûle ses lecteurs. Car, dans la passion qu'il a de faire paraître que tout ce qu'il dit est dit sur-le-champ, il traîne sans cesse l'auditeur par les dangereux détours de ses longues transpositions. Assez souvent donc il suspend sa première pensée, comme s'il affectait tout exprès le desordre : et, entremêlant au milieu de son discours plusieurs choses différentes, qu'il va quelquefois chercher même hors de son sujet, il met la frayeur dans l'âme de l'auditeur, qui croit que tout ce discours va tomber, et l'intéresse maigre lui dans le péril où il pense voir l'orateur. Puis tout d'un coup , et lorsqu'on ne s'y attendait plus , disant à propos ce qu'il y avait si longtemps qu'on cherchait . par cette transposition également hardie et dangereuse, il touche bien davantaue que s'il eût garde un ordre dans ses paroles. Il y a tant d'exemples de ce que je dis , que je me dispenserai d'en rapporter.