‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 287 sur 672 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Du changement de nombre.

Il ne faut pas moins dire de ce qu'on appelle diversité de cas, collections, renversements , gradations , et de toutes ces autres figures, qui , étant, comme vous savez, extrêmement fortes et véhémentes , peuvent beaucoup servir par conséquent à orner le discours , et contribuent en toutes manières au grand et au pathétique. Que dirai-je des changements de cas, de temps, de personnes, de nombre et de genre? En effet, qui ne voit combien toutes ces choses sont propres à diversifier et à ranimer l'expression ? Par exemple , pour ce qui regarde le changement de nombre, ces singuliers, dont la terminaison est singulière, mais qui ont pourtant, à les bien prendre , la force et la vertu des pluriels :

Aussitôt un grand peuple accourant sur le port , Bs tirent de leurs cris retentir le rivage x .

Et ces singuliers sont d'autant plus dignes de remarque , qu'il n'y a rien quelquefois de plus magnifique que les pluriels. Car la multitude qu'ils renferment leur donne du son et de l'emphase. Tels sont ces pluriels qui sortent de la bouche d'OEdipe dans Sophocle* :

Hymen , funeste hymen , tu m'as donné la vie ;

Mais dans ces mêmes flancs , ou je fus enfermé ,

Tu fais rentrer ce sang dont tu m'avais formé.

Et par la tu produis et des tils et des pères ,

Des frères , des maris , des femmes et des mères ,

Et tout ce que du sort la maligne fureur

Fit jamais voir au jour et de honte et d'horreur.

Tous ces différents noms ne veulent dire qu'une seule personne, c'est à savoir OEdipe d'une part, et sa mère Jocaste de l'autre. Cependant, par le moyen de ce nombre ainsi répandu et multiplié en divers pluriels, il multiplie en quelque façon les infortunes d'OEdipe. C'est par un même pléonasme qu'un poète a dit :

On voit les Sarpédons et les Hectors paraître.

Il en faut dire autant de ce passage de Platon3, à propos des Athéniens, que j'ai rapporté ailleurs : « Ce ne sont point des Pélops, des Cadmus, des « Égyptes , des Danaùs , ni des hommes nés bar- « bares, qui demeurent avec nous. ïsous sommes

1 Quoi qu'en veuille dire M. Lefèbvre, il y a ici deux vers ; et la remarque de Langbaine me parait juste. Car je ne vois pas pourquoi, en mettant 66vw , il est absolument nécessaire de mettre r.r>.\. (BoiL.)

2 Œdipe tyran, v. 1417. (BoiL.)

'PLATOM, Menexeniu, t. Il, p. 245, édit. de H Estienne.

(BOIL

« tous Grecs, éloignés du commerce et de la fré- « quentation des nations étrangères , qui habitons « une même ville , » etc.

En effet, tous ces pluriels, ainsi ramassés ensemble, nous font concevoir une bien plus grande idée des choses. Mais il faut prendre garde à ne faire cela que bien à propos , dans les endroits où il faut amplifier, ou multiplier, ou exagérer; et dans la passion, c'est-à-dire quand le sujet est susceptible d'une de ces choses , ou de plusieurs. Car d'attacher partout ces cymbales et ces sonnettes , cela sentirait trop son sophiste.

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