‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 294 sur 672 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Du choix des mots.

Puisque la pensée et la phrase s'expliquent ordinairement l'une par l'autre , voyons si nous n'avons point encore quelque chose à remarquer dans cette partie du discours qui regarde l'expression. Or, que le choix des grands mots et des termes propres soit d'une merveilleuse vertu pour attacher et pour émouvoir, c'est ce que personne n'ignore, et sur quoi par conséquent il serait inutile de s'arrêter. En effet, il n'ya peut-être rien d'oùles orateurs, et tous les écrivains en général qui s'étudient au sublime, tirent

1 Liv. I, p. 45, sect. 105, édit. de Francfort. (Boil.)

2 Les lit devenir impuissants. — Ce passsage a fort exercé jusques ici les savants, et entre autres M. Coslar et M. de Girac, l'un prétendant que ôïiXeta voïïao; signifiait une maladie qui rendit les Scythes efféminés; l'autre, que cela voulait dire que Vénus leur envoya des hémorroïdes. Mais il parait incontestablement, par un* passage d'Hippocrate, que le vrai sens est qu'elle les rendit impuissants ; puisqu'en l'expliquant des deux autres manières , la périphrase d'Hérodote serait plutôt une obscure énigme qu'une agréable circonlocution. (Boil.)

s Liv. V, p. 741 et "42 , édit. de H. Estienne. (Boil.) 4 Le moral, selon l'ancien manuscrit. (Boil.)

TRAITK DU SUBLIME.

plus de grandeur, d'élégance , de netteté , de poids , de force et de vigueur pour leurs ouvrages , que du choix des paroles. C'est par elles que toutes ces beautés éclatent dans le discours , comme dans un riche tableau , et elles donnent aux choses une espèce d'âme et de vie. Enfin ies beaux mots sont , à vrai dire, la lumière propre et naturelle de nos pensées. Il faut prendre garde néanmoins à ne pas faire parade partout d'une vaine enflure de paroles. Car d'exprimer une chose basse en termes grands et magnifiques , c'est tout de même que si vous appliquiez un grand masque de théâtre sur le visage d'un petit enfant : si ce n'est à la vérité dans la poésie «.... Cela se peut voir encore 2 dans un passage de Théopompus, que Cécilius blâme, je ne sais pourquoi, et qui me semble au contraire fort à louer pour sa justesse, et parce qu'il dit beaucoup. « Philippe, dit « cet historien , boit sans peine les affronts que la « nécessité de ses affaires l'oblige de souffrir. » En effet, un discours tout simple exprimera quelquefois mieux la chose que toute la pompe et tout l'ornement, comme on le voit tous les jours dans les affaires de la vie. Ajoutez qu'une chose énoncée d'une façon ordinaire se fait aussi plus aisément croire. \insi, en parlant d'un homme qui, pour s'agrandir, souffre sans peine, et même avec plaisir, des indignités, ces termes boire des affronts , me semblent signifier beaucoup. Il en est de même de cette expression d'Hérodote3 : « Cléomène étant devenu « furieux , il prit un couteau dont il se hacha la « chair en petits morceaux : et s'étant ainsi déchi- « quêté lui-même, il mourut. » Et ailleurs 4 : « Py- «thès, demeurant toujours dans le vaisseau, ne « cessa point de combattre qu'il n'eut été haché en « pièces. » Car ces expressions marquent un homme qui dit bonnement les choses , et qui n'y entend point de finesse, et renferment néanmoins en elles un sens qui n'a rien de grossier ni de trivial.

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