‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 295 sur 672 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Des métaphores.

Pour ce qui est du nombre des métaphores, Cécilius semble être del'avisdeceux qui n'ensouffrent

1 L'auteur, après avoir montré combien lesgrandsmotssont impertinents dans le style simple, taisait voiï que les termi s

simples avaient place quelquefois dans le Btyle noble (Bon..)

2 11 y a avant ceci dans le grec, î>irnxwrarc> xai "jc'vtucv tco' ivaxpÉovTCç; oôxÉti 0pY)»ÎY)$ imn-ii^'.u.x: ; mais Je n'ai point exprime ces paroles, ou il y a assurément île l'erreur ; le mot ÛKTuwraTcv a'élanl point grec; et, du reste, que peuvent dire cee mots : n Celle fécondité d'Anaereon ? Je ne mesOUCie <• plus de la Thracienne? » (Bon..)

3 I i\ VI, p. :;.)S, édit. ,le Francfort. (BoiL.) * Li\. \II, p. U4.IBOIL.)

pas plus de deux ou trois au plus, pour exprimer une seule chose. Mais Démosthène1 nous doit encore ici servir de règle. Cet orateur nous fait voir qu'il y a des occasions où l'on en peut employer plusieurs à la fois, quand les passions, comme un torrent rapide, les entraînent avec elles nécessairement et en foule. « Ces hommes malheureux, dit-il quelque « part, ces lâches flatteurs, ces furies delà républi- « que, ont cruellement déchiré leur patrie. Ce sont « euxqui dans la débauche ont autrefois vendu à Phi- « lippe notre liberté1, et qui la vendent encore aujour- « d'hui à Alexandre; qui, mesurant, dis-je, tout leur « bonheur aux sales plaisirs de leur ventre, à leurs « infâmes débordements, ont renversé toutes les « bornes de l'honneur, et détruit parmi nous cette « règle, où les anciens Grecs faisaient consister « toute leur félicité, de ne souffrir point de maître. » Par cette foule de métaphores prononcées dans la colère, l'orateur ferme entièrement la bouche à ces traîtres. Néanmoins Aristote et Théophraste, pour excuser l'audace de ces figures , pensent qu'il est bon d'y apporter ces adoucissements : « Pour ainsi « dire, pour parler ainsi , si j'ose me servir de ces « termes, pour m'expliquer un peu plus hardiment. » En effet, ajoutent-ils, l'excuse est un remède contre les hardiesses du discours, et je suis bien de leur avis. Mais je soutiens pourtant toujours ce que j'ai déjà dit, que le remède le plus naturel contre l'abondance et la hardiesse, soit des métaphores , soit des autres figures, c'est de ne les employer qu'à propos, je veux dire dans les grandes passions et dans le sublime. Car comme le sublime et le pathétique , par leur violence et leur impétuosité , emportent naturellement et entraînent tout avec eux , ils demandent nécessairement des expressions fortes, et ne laissent pas le temps à l'auditeur de s'amuser à chicaner le nombre des métaphores . parce qu'en ce moment il est épris d'une commune fureur avec celui qui parle.

Et même pour les lieux communs et les descriptions, il n'y a rien quelquefois qui exprime mieux les choses qu'une foule de métaphores continuées. C'est par elles que nous voyons dans Xénophon une description si pompeuse de l'édifice du corps humain. Platon3 néanmoins en a fait la peinture d'une manière encore plus divine. Ce dernier appelle la tête une citadelle. Il dit que le cou est un isthme ,

1 /><• CoronA , p. 354 . édit de Baie. Bon..)

■ Il y a dans le grec -:-.-;-<•./.-,?;; , comme qui dirait « ont bu nuire liberté a la santé 'le Philippe. . Chacun sait ce que veut dire icpomvttt en ^rec, mais on no Icpeut pas exprimer par un mot français. (Bon

Unis le Titttée, p. 69 et suivantes, édit de H. Estienne. .Bon .)

qui a été mis entre elle et la poitrine. Que les vertèbres sont comme des gonds sur lesquels elle tourne. Que la volupté est l'amorce de tous les malheurs qui arrivent aux hommes. Que la langue est le juge des saveurs. Que le cœur est la source des veines , la fontaine du sang qui de là se porte avec rapidité dans toutes les autres parties; et qu'il est disposé comme une forteresse gardée de tous côtés. Il appelle les pores des rues étroites. « Les dieux , pour- « suit-il, voulant soutenir le battement du cœur, « que la vue inopinée des choses terribles, ou le « mouvement de la colère , qui est de feu , lui cau- « sent ordinairement, ilsont mis sousluile poumon, « dont la substance est molle, et n'a point de sang : « mais ayant par dedans de petits trous en forme « d'épongé, il sert au cœur comme d'oreiller, afin « que quand la colère est enflammée, il ne soit « point troublé dans ses fonctions. » Il appelle la partie concupiscible, l'appartement de la femme; et la partie irascible, l'appartement de l'homme. Il dit que « la rate est la cuisine des intestins; et « qu'étant pleine des ordures du foie, elle s'enfle, « et devient bouffie. Ensuite, continue-t-il, les « dieux couvrirent toutes ces parties de chair, qui « leur sert comme de rempart et de défense contre « les injures du chaud et du froid, et contre tous « les autres accidents. Elle est, ajoute-t-il, comme « une laine molle et ramassée, qui entoure douce- « ment le corps. » Il dit que « le sang est la pâture de « la chair. Et afin, poursuit-il, que toutes lespar- « ties pussent recevoir l'aliment, ils y ont creusé, « comme dans un jardin, plusieurs caaaux, afin « que les ruisseaux des veines sortant du cœur « comme de leur source, pussent couler dans ces « étroits conduits du corps humain. » Au reste, quand la mort arrive, il dit que « les organes se dénouent « comme les cordages d'un vaisseau, et qu'ils lais- « sent l'âme en liberté. » Il y en a encore une infinité d'autres ensuite de la même force; mais ce que nous avons dit suffit pour faire voir combien toutes ces figures sont sublimes d'elles-mêmes; combien , dis-je, les métaphores servent au grand, et de quel usage elles peuvent être dans les endroits pathétiques et dans les descriptions.

Or, que ces figures, ainsi que toutes les autres élégances du discours, portent toujours les choses dans l'excès , c'est ce que l'on remarque assez sans que je le dise. Et c'est pourquoi Platon même ' n'a pas été peu blâmé de ce que souvent, comme par une fureur de discours, il se laisse emporter à des métaphores dures et excessives, et à une vaine

1 Des Lois, liv. XT, p. 773, édit. de H. Estiennc (Bon..)

pompe allégorique. « On ne concevra pas aisément , « dit-il en un endroit , qu'il en doit être de même « d'une ville comme d'un vase, où le vin qu'on «verse, et qui est d'abord bouillant et furieux, « tout d'un coup entrant en société avec une autre « divinité sobre qui le châtie, devient doux et bon « à boire. » D'appeler l'eau une divinité sobre, et de se servir du terme châtier pour tempérer : en un mot , de s'étudier si fort à ces petites finesses , cela sent, disent-ils, son poète, qui n'est pas luimême trop sobre. Et c'est peut-être ce qui a donné sujet à Cécilius de décider si hardiment , dans ses commentaires sur Lysias, que Lysias valait mieux en tout que Platon, poussé par deux sentiments aussi peu raisonnables l'un que l'autre : car, bien qu'il aimât Lysias plus que soi-même, il haïssait encore plus Platon qu'il n'aimait Lysias; si bien que porté de ces deux mouvements , et par un esprit de contradiction, il a avancé plusieurs choses de ces deux auteurs, qui ne sont pas des décisions si souveraines qu'il s'imagine. De fait, accusant Platon d'être tombé en plusieurs endroits , il parle de l'autre comme d'un auteur achevé, et qui n'a point de défauts, ce qui, bien loin d'être vrai , n'a pas même une ombre de vraisemblance. Et en effet, où trouverons-nous un écrivain qui ne pèche jamais, et où il n'y ait rien à reprendre?

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