CHAPITRE XXIX
De Platon et de Lysias , et de l'excellence de l'esprit humain.
Pour ce qui est de Platon , comme j'ai dit , il y a bien de la différence; car il surpasse Lysias, nonseulement par l'excellence , mais aussi par le nombre de ses beautés. Je dis plus: c'est que Platon n'est pas tant au-dessus de Lysias par un plus grand nombre de beautés , que Lysias est au-dessous de Platon par un plus grand nombre de fautes.
Qu'est-ce donc qui a porté ces esprits divins à mépriser cette exacte et scrupuleuse délicatesse , pour ne chercher que le sublime dans leurs écrits? En voici une raison : c'est que la nature n'a point regardé l'homme comme un animal de basse et de vile condition; mais elle lui a donné la vie et l'a fait venir au monde comme dans une grande assemblée , pour être spectateur de toutes les choses qui s'y passent ; elle l'a , dis-je , introduit dans cette lice comme un courageux athlète qui ne doit respirer que la gloire. C'est pourquoi elle a engendré d'abord en nos âmes une passion invincible pour tout ce qui nous parait de plus grand et de plus divin. Aussi voyons-nous que le inonde entier ne suffit pas à la vaste*étendue de l'esprit de l'homme. Nos pensées
1 Je n'ai point exprimé evôïv et Év6sv<fc , de peur de trop embarrasser la période. (Bon)
vont souvent plus loin que les cieux, et pénètrent au delà de ces bornes qui environnent et qui terminent toutes choses.
Et certainement si quelqu'un fait un peu de réflexion sur un homme dont la vie n'ait rien eu dans tout son cours que de grand et d'illustre , il peut connaître parla à quoi nous sommes nés. Ainsi nous n'admirons pas naturellement de petits ruisseaux, bien que l'eau en soit claire et transparente , et utile même pour notre usage; mais nous sommes véritablement surpris quand nous regardons le Danube, le Nil, le Rhin et l'Océan surtout. Nous ne sommes pas fort étonnés de voir une petite flamme que nous avons allumée conserver long-temps sa lumière pure ; mais nous sommes frappés d'admiration quand nous contemplons ces feux qui s'allument quelquefois dans le ciel , bien que pour l'ordinaire ils s'évanouissent en naissant; et nous ne trouvons rien de plus étonnant dans la nature que ces fournaises du mont Etna , qui quelquefois jettent du profond de ses abîmes
Des pierres, des rochers et des fleuves de flammes1.
De tout cela il faut conclure que ce qui est utile et même nécessaire aux hommes, souvent n'a rien de merveilleux, comme étant aisé à acquérir; mais que tout ce qui est extraordinaire est admirable et surprenant.