‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 297 sur 672 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Comparaison d'Hypéiide et de Déniostliène.

Que si au reste l'on doit juger du mérite d'un ouvrage par le nombre plutôt que par la qualité et l'excellence de ses beautés, il s'ensuivra qu'Hypéride doit être entièrement préféré à Démosthène. En effet, outre qu'il est plus harmonieux, il a bien plus de parties d'orateur, qu'il possède presque toutes en un degré éminent; semblable à ces athlètes qui réussissent aux cinq sortes d'exercices , et qui n'étant les premiers en pas un de ces exercices, passent en tous l'ordinaire et le commun. En effet , il a imité Démosthène en tout ce que Démosthène a de beau, excepté pourtant dans la composition et l'arrangement des paroles. Il joint a cela les douceurs et les gracesdeLysias.il sait adoucir ou il faut la rudesse et la simplicité du discours, et ne dit pas toutes les choses d'un même air comme Démosthène. Il excelle à peindre les mœurs. Son style a, dans sa naïveté, une certaine douceur agréable et fleurie. Il y a dans ses ouvrages un nombre infini de choses plaisamment dites. Sa manière de rire et de se moquer est fine, et a quelque chose de noble. Il a une facilité merveilleuse à manier l'ironie. Ses railleries ne sont point froides ni recherchées, comme celles de ces faux imitateurs du style attique, mais vives et pressantes. Il est adroit à éluder les objections qu'on lui fait , et à les rendre ridicules en les amplifiant. Il a beaucoup de plaisant et de comique, et est tout plein de jeux et de certaines pointes d'esprit qui frappent toujours où il vise. Au reste, il assaisonne toutes ces choses d'un tour et d'une grâce inimitables. Il est né pour toucher et émouvoir la pitié. Il est étendu dans ses narrations fabuleuses. Il aune flexibilité admirable pour les digressions; il se détourne, il reprend haleine où il veut, comme on le peut voir dans ces fables qu'il conte de Eatone. Il a fait une oraison funèbre qui est écrite avec tant de pompe et d'ornement, que je ne sais si pas un autre l'a jamais égalé en cela.

\u contraire, Démosthène ne s'entend pas fort bien à peindre les mœurs. Il n'est point étendu dans son style. Il a quelque chose de dur, et n'a ni pompe ni ostentation. En un mot, il n'a presque aucune des parties dont nous venons de parler. S'il s'efforce d'être plaisant, ii se rend ridicule plutôt qu'il ne fait rire, et s'éloigne d'autant plus du plaisant, qu'il tache d'en approcher. Cependant , parc*' qu'a mon a\ is toutes ces beautés , qui sont en foule dans Iiypéride, n'ont rien de grand; qu'on y voit, pour ainsi dire, un orateur toujours à jeun, et une lan-

gueur d'esprit qui n'échauffe, qui ne remue point l'âme , personne n a jamais été fort transporté de la lecture de ses ouvrages ; au lieu que Dérnosthène x ayant ramassé en soi toutes les qualités d'un orateur \ entablement né au sublime, et entièrement perfectionné par l'étude, ce ton de majesté et de grandeur, ces mouvements animés, cette fertilité , cette adresse, cette promptitude, et, ce qu'on doit surtout estimer en lui , cette force et cette véhémence dont jamais personne n'a su approcher; par toutes ces divines qualités, que je regarde en effet comme autant de rares présents qu'il avait reçus des dieux , et qu'il ne m'est pas permis d'appeler des qualités humaines, il a effacé tout ce qu'il y a eu d'orateurs célèbres dans tous les siècles, les laissant comme abattus et éblouis, pour ainsi dire, de ses tonnerres et de ses éclairs; car dans les parties où il excelle, il est tellement élevé au-dessus d'eux, qu'il répare entièrement par là celles qui lui manquent. Et certainement il est plus aisé d'envisager fixement , et les yeux ouverts, les foudres qui tombent du ciel, que de n'être point ému des violentes passions qui régnent en foule dans ses ouvrages.

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