RÉFLEXION III
« Il était enclin naturellement à reprendre le3 vices des autres n quoique aveugle pour ses propres défauts. »
Paroles de Longin, chap. m.
Il n'y a rien de plus insupportable qu'un auteur médiocre qui , ne voyant point ses propres défauts , veut trouver des défauts dans tous les plus habiles écrivains : mais c'est encore bien pis, lorsque, accusant ces écrivains de fautes qu'ils n'ont point faites, il fait lui-même des fautes, et tombe dans des ignorances grossières. C'est ce qui était arrivé quelquefois à Timée, et ce qui arrive toujours à M. P***. Il commence la censure qu'il fait d'Homère par la chose du monde la plus fausse1 , qui est que beaucoup d'excellents critiques soutiennent qu'il n'y a jamais eu au monde un homme nommé Homère , qui ait composé l'Iliade et l'Odyssée ; et que ces deux poèmes ne sont qu'une collection de plusieurs petits poèmes de différents auteurs , qu'on a joints ensemble. Il n'est point vrai que jamais personne ait avancé, au moins sur le papier, une pareille extravagance; et Élien, que M. P*** cite pour son garant , dit positivement le contraire, comme nous le ferons voir dans la suite de cette remarque.
Tous ces excellents critiques donc se réduisent à feu M. l'abbé d'Aubignac, qui avait, à ce que prétend M. p***, préparé des mémoires pour prouver ce beau paradoxe. J'ai connu M. l'abbé d'Aubignac : il était homme de beaucoup de mérite , et fort habile en matière de poétique , bien qu'il sut médiocrement le grec. Je suis sur qu'il n'a jamais conçu un si étrange dessein , à moins qu'il ne l'ait conçu les dernières années de sa vie , où l'on sait qu'il était tombé en une espèce d'enfance. Il savait trop qu'il n'y eul jamais deux poèmes si bien suivis et si bien liés que l'Iliade et l'Odyssée, ni où le même génie éclate davantage partout , comme tous ceux qui les ont lus en conviennent. M. P*** prétend néanmoins qu'il y a de fortes conjectures pour appuyer le prétendu paradoxe de cet abbé; et ces fortes conjectures se réduisent à deux , dont l'une est qu'on ne sait point la ville qui a donné naissance à Homère ; l'autre est que ses ouvrages s'appellent rhapsodies , mot qui veut dire un amas de chansons cousues ensemble :
1 Parallèle* , t. III, p. 2et»uiv. (Boa.)
d'où il conclut que les ouvrages d'Homère sont des pièces ramassées de différents auteurs, jamais aucun poète n'ayant intitulé , dit-il , ses ouvrages , rhapsodies. Voilà d'étranges preuves ! Car, pour le premier point, combien n'avons-nous pas d'écrits fort célèbres , qu'on ne soupçonne point d'être faits par plusieurs écrivains différents, bien qu'on ne sache point les villes où sont nés les auteurs, ni même le temps où ils vivaient! témoin Quinte-Curce , Pétrone, etc. A l'égard du mot de rhapsodies , on étonnerait peutêtre bien M. P***, si on lui faisait voir que ce mot ne vient point de pa^civ, qui signifie joindre , coudre ensemble ; mais de pâo^o;, qui veut dire une branche; et que les livres de l'Iliade et de l'Odyssée ont été ainsi appelés parce qu'il y avait autrefois des gens qui les chantaient, une branche de laurier à la main, et qu'on appelait, à cause de cela, les chantres delà branche , paSàw^GÛî.
La plus commune opinion pourtant est que ce mot vient de pâ-rcTctv ù^a; , et que rhapsodie veut dire un amas de vers d'Homère qu'on chantait, y ayant des gens qui gagnaient leur vie à les chanter, et non pas à les composer, comme notre censeur se le veut bizarrement persuader. 11 n'y a qu'à lire sur cela Eustathius. Il n'est donc pas surprenant qu'aucun autre poète qu'Homère n'ait intitulé ses vers rhapsodies, parce qu'il n'y a jamais eu proprement que les vers d'Homère qu'on ait chantés de la sorte. Il paraît néanmoins que ceux qui, dans la suite, ont fait de ces parodies qu'on appelait cenlons d'Homère1, ont aussi nommé ces centons rhapsodies ; et c'est peut-être ce qui a rendu le mot de rhapsodie odieux en français, où il veut dire un amas de méchantes pièces recousues. Je viens maintenant au passage d'Élien, que cite M.P***; et, afin qu'en faisant voir sa méprise et sa mauvaise foi sur ce passage, il ne m'accuse pas, à son ordinaire, de lui imposer, je vais rapporter ses propres mots. Les voici» : « Élien, dont le témoignage n'est pas fri- « vole, dit formellement3 que l'opinion des anciens « critiques était qu'Homère n'avait jamais composé « l'Iliade et l'Odyssée que par morceaux . sans unité « de dessein ; et qu'il n'avait point donné d'autres « noms à ces diverses parties , qu'il avait composées « sans ordre et sans arrangement dans la chaleur «de son imagination, que les noms des matières « dont il traitait : qu'il avait intitule la Colère d'A- « chille, le chant qui a été le premier livre de l'I liade ; « le Dénombrement des vaisseaux, celui qui est de-
i Ôu.y,pc*tvTpa. iF.
» Parallèles de M. P'", t. III. 'Bon.., Voyei Élien, V. II. XIII. ch. \i\
« venu le second livre ; le Combat de Paris et de Mé- « nélas, celui dont on a fait le troisième-, et ainsi « des autres. Il ajoute que Lycurgue de Lacédémone « fut le premier qui apporta d'Ionie dans la Grèce « ces diverses parties séparées les unes des autres; « et que ce fut Pisistrate qui les arrangea comme je « viens de dire , et qui fit les deux poèmes de l'Iliade « et de l'Odyssée , en la manière que nous les voyons «aujourd'hui, de ving-quatre livres chacun, en « l'honneur des vingt-quatre lettres de l'alphabet. » A en juger par la hauteur dont M. P*** étale ici toute cette belle érudition, pourrait-on soupçonner qu'il n'y a rien de tout cela dans Élien ? Cependant il est très-véritable qu'il n'y en a pas un mot , Élien ne disant autre chose , sinon que les oeuvres d'Homère , qu'on avait complétées en Ionie , ayant couru d'abord par pièces détachées dans la Grèce, où on les chantait sous différents titres , elles furent enfin apportées tout entières d'Ionie par Lycurgue , et données au public par Pisistrate , qui les revit. Mais , pour faire voir que je dis vrai, il faut rapporter ici les propres termes d'Élien : « Les poésies d'Homère , « dit cet auteur * , courant d'abord en Grèce par piè- « ces détachées, étaient chantées chez les anciens « Grecs sous de certains titres qu'ils leur donnaient. « L'une s'appelait le Combat proche des vaisseaux; « l'autre, Dolon surpris; l'autre, la valeur d'Aga- «memnon; l'autre, le Dénombrement des vais- « seaux; l'autre, la Patroclée ; l'autre, le corps «d'Hector racheté; l'autre, les Combats faits en « l'honneur de Patrocle ; l'autre, les Serments vio- « lés. C'est ainsi à peu près que se distribuait l'I- « liade. Il en était de même des parties de l'Odyssée : « l'une s'appelait le Voyage à Pyle; l'autre, le Pas- « sage à Lacédémone ; l'antre de Calypso;le Tais- «seau; la Fable d'Alcinoùs ; le Cyclope, la Des- « centeaux Enfers; les Bains de Circé ; le Meurtre « des amants de Pénélope ; la visite rendue à Laërte « dans son champ, etc. Lycurgue, Lacédémonien, « fut le premier qui, venant d'Ionie, apporta assez « tard en Grèce toutes les oeuvres complètes d'Ho- « mère; et Pisistrate , les ayant ramassées ensemble « dans un volume , fut celui qui donna au public « l'Iliade et l'Odyssée, en l'état que nous les avons. » Y a-t-il là un seul mot dans le sens que lui donne M. P***? Où Élien dit-il formellement que l'opinion des anciens critiques était qu'Homère n'avait composé l'Iliade et l'Odyssée que par morceaux , et qu'il n'avait point donné d'autres noms à ces diverses parties , qu'il avait composées sans ordre et sans arrangement dans la chaleur de son imagination ,
1 Livre XIII des Histoires diverses, chap. xiv. (Boil.)
que les noms des matières dont il traitait? Est-il seulement là parlé de ce qu'a faiy)u pensé Homère en composant ses ouvrages? Et tout ce qu'Élien avance ne regarde-t-il pas simplement ceux qui chantaient en Grèce les poésies de ce divin poète , et qui en savaient par cœur beaucoup de pièces détachées , auxquelles ils donnaient les noms qu'il leur plaisait, ces pièces y étant toutes longtemps même avant l'arrivée de Lycurgue? Où est-il parlé que Pisistrate fit l'Iliade et l'Odyssée? Il est vrai que le traducteur latin amis confecit. Mais, outre que confecit en cet endroit ne veut point direfd, mais ramassa, cela est fort mal traduit ; et il y a dans le grec i-izvn , qui signifie « les montra , les fit voir au public. » Enfin , bien loin de faire tort à la gloire d'Homère , y a-t-il rien de plus honorable pour lui que ce passage d'Élien , où l'on voit que les ouvrages de ce. grand poète avaient d'abord couru en Grèce dans la bouche de tous les hommes , qui en faisaient leurs délices, et se les apprenaient les uns aux autres; et qu'ensuite ils furent donnés complets au public par un des plus galants hommes de son siècle, je veux dire par Pisistrate , celui qui se rendit maître d'Athènes? Eustalhius cite encore, outre Pisistrate, deux des plus fameux grammairiens d'alors1, qui contribuèrent, dit-il , à ce travail ; de sorte qu'il n'y a peut-être point d'ouvrages de l'antiquité qu'on soit si sur d'avoir complets et en bon ordre que l'Iliade et l'Odyssée. Ainsi voilà plus de vingt bévues que M. P*** a faites sur le seul passage d'Élien. Cependant c'est sur ce passage qu'il fonde toutes les absurdités qu'il dit d'Homère. Prenant de là occasion de traiter de haut en bas l'un des meilleurs livres de poétique qui , du consentement de tous les honnêtes gens, aient été faits en notre langue, c'est à savoir le Traité du poème épique du père le Bossu , et où ce savant religieux fait si bien voir l'unité, la beauté et l'admirable construction des poèmes de l'Iliade, de l'Odyssée et de l'Enéide, M. P***, sans se donner la peine de réfuter toutes les choses solides que ce père a écrites sur ce sujet, se contente de le traiter d'homme à chimères et à visions creuses. On me permettra d'interrompre ici ma remarque pour lui demander dequel droit il parle avec ce mépris d'un auteur approuvé de tout le monde, lui qui trouve si mauvais que je me sois moqué de Chapelain et de Cotin , c'est-à-dire de deux auteurs universellement décriés. Ne se souvient-il point que le père le Bossu est un auteur moderne, et un auteur moderne excellent ? Assurément il s'en souvient, et c'est vraisemblablement ce qui le lui
1 Aristarqueet Zénodote, Eustath. préf. p. 5. (Boil.)
RÉFLEXIONS CRITIQUES
rend insupportable; car ce n'est pas simplement aux anciens qu'en veut M. P***, c'est à tout, ce qu'il y a jamais eu d'écrivains d'un mérite élevé dans tous ics siècles, et même dans le notre; n'ayant d'autre but que de placer, s'il lui était possible, sur le trône des belles-lettres , ses chers amis, les auteurs médiocres , afin d'y trouver sa place avec eux. C'est dans cette vue qu'en son dernier dialogue il a fait cette belle apologie de Chapelain, poète à la vérité un peu dur dans ses expressions , et dont il ne fait point, dit-il, son héros, mais qu'il trouve pourtant beaucoup plus sensé qu'Homère et que Virgile, et qu'il met du moins au même rang que le Tasse, affectant de parler de la Jérusalem délivrée et de lu PuceUe comme de deux ouvrages modernes qui ont la même cause à soutenir contre les poèmes anciens.
Que s'il loue en quelques endroits Malherbe, Racan, Molière et Corneille, et s'il les met au-dessus de tous les anciens, qui ne voit que ce n'est qu'afin de les mieux avilir dans la suite, et pour rendre plus complet le triomphe de M. Quinaull , qu'il met beaucoup au-dessus d'eux, et « qui est, dit-il en propres « termes, le pins grand poète que la France ait ja- « mais eu . pour le lyrique et pour le dramatique? » le ne veux point ici offenser la mémoire demonsieur Quinault, qui, malgré tous nosdémélés poétiques, est mort mon ami. I! avait , je l'avoue, beaucoup d'esprit , et un talent tout particulier pour faire des vers bons à mettre en chant : mais ces vers n'étaient pas d'une grande force, oi d'une grande élévation, et c'était leur faiblesse même qui les rendait d'autant plus propres pour le musicien, auquel ils doivent leur principale gloire, puisqu'il n'y a en effet, de tous ses ouvrages, que les opéras qui soient recherchés. Encore est-il bon que les notes de musique les accompagni ni. car pour les autres pièces de théâtre, qu'il a faites en fort grand nombre, il y a longtemps qu'on ne les joue plus, et on ne se souvient pas même
qu'elles aient été faites.
Du reste, il est certain que monsieur Quinault
était un très-honnéte homme, et si modeste, que je suis persuadé que. s'il était encore en \ i >, il ne serait guère moins choqué des louanges outrées que lui donne ici M. I'*", que des traits qui sont contre lui dans mes satires. Mais, pour revenir a Homère, on trouvera bon , puisque je suis en train , qu'avant que de Unir cette remarque je fasse encore voir ici cinq énormes bévues que notre censeur a laites en sept
ou huit pages, voulant reprendre ce grand pot te.
'•■' PWmière est a la page 72, ou il le raille d'avoir, par une ridicule observât ion anatomiqiie. cent. dit-d, dans le quatrième liv re de l'Iliade, que Mènent! BAI .
las avait les talons à l'extrémité des jambes. C'est ainsi qu'avec son agrément ordinaire il traduit un endroit très-sensé et très-naturel d'Homère , où le
poète, a propos du sang qui sortait de la blessure
de Ménélas, ayant apporté la comparaison de l'ivoire qu'une femme de Carie a teint en couleur de pourpre : » De même, dit-il, llénélas, ta cuisse et ta «jambe, jusqu'à l'extrémité du talon, furent alors » teintes de ton sang. »
Tcîoî roi, MevÉXas , p.t«vOr(v xtnari is-noci Eôfoéeç, /.•/r.u.y.i 7' r,$c a<pupà v.ii? farévEpSeu ' .
Taliatlbi ftfenelae, fœdata sont craore femora
Solkla , tibia; , talique pulcliri , infra.
Est-ce là dire anatomiquement que Ménélas avait les talons à {'extrémité des jambes? et le censeur est-il excusable de n'avoir pas au moins vu, dans la version latine, que l'adverbe infra ne se construisait pas avec talus, mais avec fœdata sunt? Si M. : veut voir de ces ridicules observations anatomiques , il ne faut pas qu'il aille feuilleter l'Iliade; il faut qu'il relise la PuceUe. C'est là qu'il en pourra trouver un bon nombre, et entre autres celle-ci, où son cher M. Chapelain met au rang des agréments de la belle Vgnès, qu'elle avait les doigts inégaux; ce qu'il exprime en ces jolis termes :
On voit hors (1rs deux boots de ses deux courtes manches Sortir ÈMdécou vert deux mains longues et blanches, Dont les doigts inégaux , mais tout ronds et menus , Imitent l'embonpoint «les bras ronds et charnus.
La seconde bévue est a la page suiv ante , où notre censeur accuse Homère de n'avoir point su les arts : et cela, pour avoir dit, dans le troisième livre de l'Odyssée », que le fondeur que Nestor lit venir ; dorer les cornes du taureau qu'il voulait sacrilier. vint avec son enclume, son marteau et ses tenailles. \-t-on besoin, dit M. P***, d'enclume ni de marteau pour dorer? Il es! bon pre m. 1 •ment de lui apprendre qu'il n'est point parlé la d'un fondeur, mais d'un forgeron3; et que ce forgeron, qui était en
même temps et le fondeur et le batteur d'or de la ville de l'vle, ne venait pas seulement pour d les cornes du taureau , mais pour battre l'or dont il les devait dorer, et que c'est pour cela qu'il ava.it apporté ses instruments, connue le poète le dit en propres termes : oïoîv « ^pucôv «'p^âÇero, instrumenta quibusaurum < laborabal. Il parait même que ce fut Nestor qui lui fournit l'or qu'il battit. I. vrai qu'il n'avait pas besoin pour cela d'une bit grosse enclume : aussi celle qu'il app.u-ta ctait-elle
1 Vers I e. Bon .
• \ 1 1- ,:.ei suiv. Ii"ii : XaXxeû;. (Botl ,
ŒUVRES DE BOILKAU.
si petite qu'Homère assure qu'il la tenait entre ses mains. Ainsi on voit qu'Homère a parfaitement entendu l'art dont il parlait. Mais comment justifierons-nous M. P***, cet homme d'un si grand goût, et si habile en toutes sortes d'arts, ainsi qu'il s'en vante lui-même dans la lettre qu'il m'a écrite; comment , dis-je, Pexcuserons-nous d'être encore à apprendre que les feuilles d'or dont on se sert pour dorer ne sont que de l'or extrêmement battu?
La troisième bévue est encore plus ridicule. Elle est à la même page 24 , où il traite notre poète de grossier d'avoir fait dire à Ulysse par la princesse Nausicaa, dans l'Odyssée1, qu'elle « n'approuvait « point qu'une fille couchât avec un homme avant « que de l'avoir épousé. » Si le mot grec qu'il explique de la sorte voulait dire en cet endroit coucher, la chose serait encore bien plus ridicule que ne dit notre critique , puisque ce mot est joint en cet endroit à un pluriel, et qu'ainsi la princesse Nausicaa dirait qu'elle « n'approuve point qu'une fille couche « avec plusieurs hommes avant que d'être mariée. » Cependant c'est une chose très-honnête et pleine de pudeur qu'elle dit ici à Ulysse : car dans le dessein qu'elle a de l'introduire à la cour du roi son père, elle lui fait entendre qu'elle va devant préparer toutes choses; mais qu'il ne faut pas qu'on la voie entrer avec lui dans la ville , à cause des Phéaques , peuple fort médisant , qui ne manqueraient pas d'en faire de mauvais discours, ajoutant qu'elle n'approuverait pas elle-même la conduite d'une fille qui, sans le congé de son père et de sa mère , fréquenterait des hommes avant que d'être mariée. C'est ainsi que tous les interprètes ont expliqué en cet endroit les mots àv£paai|M<r](ea6ai, vins misceatur , y en ayant même qui ont mis à la marge du texte grec , pour prévenir les P*** : « Gardez-vous bien de « croire que [«.ûryeaôat en cet endroit veuille dire « coucher. » En effet, ce mot est presque employé partout, dans l'Iliade et dans l'Odyssée, pour dire fréquenter; et il ne veut dire coucher avec quelqu'un, que lorsque la suite naturelle dû discours, quelque autre mot qu'on y joint, et la qualité de la personne qui parle ou dont on parle, le déterminent infailliblement à cette signification, qu'il ne peut jamais avoir dans la bouche d'une princesse aussi sage et aussi honnête qu'est représentée INausicaa.
Ajoutez l'étrange absurdité qui s'ensuivrait de son discours , s'il pouvait être pris ici dans ce sens , puisqu'elle conviendrait en quelque sorte, par son raisonnement, qu'une femme mariée peut coucher honnêtement avec tous les hommes qu'il lui plaira.
1 Livre VI , t. 288. (Bon..)
Il en est de même de [«oyeoéaien grec que des mot3 cog?wscereet commisceri dans le langage de l'Ecriture, qui ne signifient d'eux-mêmes que connaître et se mêler, et qui ne veulent dire figurément coucher que selon l'endroit où on les applique; si bien que toute la grossièreté prétendue du mot d'Homère appartient entièrement à notre censeur, qui salit tout ce qu'il touche, et qui n'attaque les auteurs anciens que sur des interprétations fausses, qu'il se forge à sa fantaisie , sans savoir leur langue , et que personne ne leur a jamais données.
La quatrième bévue est aussi sur un passage de l'Odyssée1. Eumée, dans le quinzième livre de ce poème, raconte qu'il est né dans une petite île appelée Syros 2, qui est au couchant de l'île d'Ortygie 3. Ce qu'il explique par ces mots :
ÔùTUWLi x.y.6'j-=i6=v, 'ih:-z',-%\ r.f/.îc.c.
Ortygià desuper, quà parte sunt conversiones solis.
« Petite ile située au-dessus d'Ortygie , du côté que le soleil « se couche. »
Il n'y a jamais eu de difficulté sur ce passage : tous les interprètes l'expliquent de la sorte; et Eustathius même apporte des exemples où il fait voir que le verbe rp i-im-j.'., d'où vient Tfo-«l, est employé dans Homère pour dire que le soleil se couche. Cela est confirmé par Hesychius , qui explique le terme de -y-.yX par celui de Mœtî , mot qui signifie incontestablement le couchant. Il est vrai qu'il y a un vieux commentateur qui a mis dans une petite note qu'Homère, par ces mots, a voulu aussi marquer « qu'il « y avait dans cette île un antre où l'on faisait voir « les tours ou conversions du soleil. » On ne sait pas trop bien ce qu'a voulu dire par là ce commentateur, aussi obscur qu'Homère est clair. Mais ce qu'il y a de certain , c'est que ni lui ni pas un autre n'ont jamais prétendu qu'Homère ait voulu dire que l'île de Syros était située sous le tropique; et que l'on n'a jamais attaqué ni défendu ce grand poëte sur cette erreur, parce qu'on ne la lui a jamais imputée. Le seul M. P*** , qui , comme je l'ai montré par tant de* preuves, ne sait point de grec, et qui sait si peu la géographie que , dans un de ses ouvrages , il a mis le fleuve de Méandre 4, et par conséquent la Phrygie et Troie , dans la Grèce ; le seul M. P*** , dis-je , vient , sur l'idée chimérique qu'il s'est mise dans l'esprit, et peut-être sur quelque misérable note d'un pédant, accuser un poëte regardé par tous les anciens géographes comme le père de la géographie , d'avoir
" Livre O, v. 403. (Boil.) — XV.
» Ile de l'Archipel , du nombre des Cyclades.
3 Cyclade, nommée depuis Délos. (Boil.)
4 Fleuve de la Phrygie. (Boil.)
RÉFLEXIONS
mis l'île de Syros et la mer Méditerranée sous le t ropique; faute qu'un petit écolier n'aurait pas faite : et non-seulement il l'en accuse, mais il suppose que c'est une chose reconnue de tout le monde, et que les interprètes ont tâché en vain de sauver en expliquant, dit-il, ce passage du cadran que Phérécyde, qui vivait trois cents ans depuis Homère, avait fait dans Pile de Syros ; quoique Kustathius, le seul commentateur qui a bien entendu Homère, ne dise rien de cette interprétation , qui ne peut avoir été donnée à Homère que par quelque commentateur de Diogène Laërce ■ , lequel commentateur je ne connais point. Voila les belles preuves par où notre censeur prétend faire voir qu'Homère nesavait point les arts; et qui ne font voir autre chose, sinon que M . 1'*** ne sait point de grec, qu'il entend médiocrement le latin, et ne connaît lui-même en aucune sorte les arts.
Il a fait les autres bévues pour n'avoir pas entendu le i.rrec ; mais il est tombé dans la cinquième erreur, pour ifavoir pas entendu le latin; la voici : «Ulysse, « dans !"< >d\ >see 2, est, dit-il , reconnu par sonchien, « qui ne l'avait point vu depuis vingt ans. Cepen- « dant Pline assure que les chiens ne passent jamais « quinze ans. » .M. P*** sur cela fait le procès à Homère , comme ayant infailliblement tort d'avoir fait vivre un chien vingt ans, Pline assurant que les chiens n'en peuvent vivre que quinze. Il me permettra de lui dire que c'est condamner un peu légèrement Homère, puisque non-seulement Aristote, ainsi qu'il l'avoue lui-même, mais tous les naturalistes modernes, comme Jonston , Aldrovande etc. , assurent qu'il y a des chiens qui vivent vingt années; que même je pourrais lui citer des exemples, dans notre siècle 3, de chiens qui en ont vécujusqu'à vingtdeux; et qu'enfin Pline, quoique écrivain admirable, a étéciunameii.commechacun sait, des'être trompé plus d'une fois sur les choses de la nature: au lieu qu'Homère, avant les dialogues de M. P***, n'a jamais été même accusé sur ce point d'aucune erreur. Mais, quoi! M. I"*" est résolu de ne croire aujourd'hui que Pline, pour lequel il est, dit-il , prêt à parier. Il faut (lune le satisfaire, et lui apporter l'autorité de Pline lui-même, qu'il n'a point lu ou qu'il
1 Diogène Laërce At l'édition de M. Ménage, p. 7«du texte H p. 68 des observations. (Bon.)
' livre xvii, \. :î« m > et suiv. [Bon..)
1 I 'est le roi lui-même qui fournit cel exemple a notre auti'iu. s,i Majesté s'informanl du .sujet de la dispute de M. Despréaux avec m. Perrault, M. le marquis de Termes eu expliqua les priocipaux chefs au roi, et lui dit. entre autres choses, que M. !"■■ r.init soutenait, contre le témoignage d'Homère, nue lesemeni ne vivaient pas Jusqu'à vingt ans: Perrault se « trompe, ilit |(. roj; j-aj ,.„ un (.|U(,n (|||| „ yvcu ?jng, |r k
•»n> IllinssETTK.,
n'a point entendu, et qui dit positivement la même chose qu'Aristote et tous les autres naturalistes : c'est à savoir que les chiens nevivent ordinairement que quinze ans , mais qu'il y en a quelquefois qui vont jusqu'à vingt. Voici ses termes1 :
\ Lvunt Laconici (canes) annis dénis... ca-tera gênera, quindecim annos, aliquando viginti.
« Cette espèce (le chiens , qu'on appelle chiens de Lnronie, « ne vivent que dix ans... toutes les autres espèces de r-hiens
'< vivent ordinairement quinze ans, et vont quelquefois jusqu'à « vingt.»
Qui pourrait croire que notre censeur, voulant , sur l'autorité de Pline , accuser d'erreur un aussi grand personnage qu'Homère, ne se donne pas la peine de lire le passage de Pline, ou de se le faire expliquer ; et qu'ensuite de tout ce grand nombre de bévues, entassées les unes sur les autres dans un si petit nombre de pages, il ait la hardiesse de conclure, comme il a fait, « qu'il ne trouve point d'in- « convénient, ce sont ses ternies, qu'Homère, qui « est mauvais astronome et mauvais géographe , ne « soit pas bon naturaliste2? » Y a-t-il un homme sensé qui , lisant ces absurdités, dites avec tant de hauteur dans les dialogues île M. P***, puisse s'empêcher de jeter de colère le livre , et de dire comme Démiphon dans ïérence3 :
Ipsum .
Dari ml in conspeclum?
Je ferais un gros volume , si je voulais lui montrer toutes les autres bévues qui sont dans les sept ou huit pages que je viens d'examiner, y en ayant presque encore un aussi grand nombre que je passe, et que peut-être je lui ferai voir dans la première édition de mon livre, si je vois que les hommes daignent jeter les yeux sur ces éruditions grecques , et lire des remarques faites sur un livre que personne ne lit.
REFLEXION IV
a C'est ce qu'on peut voir dan> la description de lu dee>se Dis- « corde, qui a, dit-il ,
ii< les cioui et les pieds mit la terre '.»
Parole* </<. Longin, chap. mi
Virgile a traduit ce vers presque mot pour mot dans le quatrième livre de l'Enéide5, appliquant a la Renommée ce qu'Homère dit de la Discorde
Iimrediturijue solo et caput intet DUbila OOOdJL
' Pi un . Butor, nai. lib. \ Bon > Parallèle», t II.
i Phorm. aete i , >r. \i . \. SO. Boil , « Tliad. liv. [Y, v. 44 Bon,
\ . r~ 1 1:. 1 1 in parlant dt >rion , auquel il compati '
/eue,' . Ii\ . \ , \. 7C7.
Un si beau vers imité par Virgile, et admiré par Longin, n'a pas été néanmoins à couvert de la critique de M. P***,qui trouve cette hyperbole outrée1, et la met au rang des contes de Peau-d'Ane. Il n'a pas pris garde que , même dans le discours ordinaire, il nous échappe tous lesjoursdes hyperboles plus fortes que celle-là, qui ne dit au fond que ce qui est très-véritable: c'est à savoir que la Discorde règne partout sur la terre, et même dans le ciel entre les dieux , c'est-à-dire entre les dieux d'Homère. Ce n'est donc point la description d'un géant, comme le prétend notre censeur, que fait ici Homère; c'est une allégorie très-juste; et, bien qu'il fasse de la Discorde un personnage , c'est un personnage allégorique qui ne choque point , de quelque taille qu'il le fasse, parce qu'on le regarde eomme une idée et une imagination de l'esprit, et non point comme un être matériel subsistant dans la nature. Ainsi cette expression du psaume : • J'ai vu l'impie élevé comme un cèdre du Liban2, » ne veut pas dire que l'impie était un géant grand comme un cèdre du Liban; cela signifie que l'impie était au faîte des grandeurs humaines : et M. Racine est fort bien entré dans la pensée du Psalmiste par ces deux vers de son Esther qui ont du rapport au vers d'Homère :
Pareil au cèdre, il cachait dans les deux Son front audacieux3.
Il est donc aisé de justifier les paroles avantageuses que Longin dit du vers d'Homère sur la Discorde. La vérité est pourtant que ces paroles np sont point de Longin, puisque c'est moi qui , à l'imitation de Gabriel de Pétra , les lui ai en partie prêtées, le grec en cet endroit étant fort défectueux , et même le vers d'Homère n'y étant point rapporté. C'est ce que M. P*** n'a eu garde de voir, parce qu'il n'a jamais lu Longin, selon toutes les apparences, que dans ma traduction. Ainsi, pensant contredire Longin, il a fait mieux qu'il ne pensait , puisque c'est moi qu'il a contredit. Mais , en m'attaquant, il ne saurait nier qu'il n'ait aussi attaqué Homère, et surtout Virgile, qu'il avait tellement dans l'esprit , quand il a blâmé ce vers sur la Discorde, que, dans son discours , au lieu de la Discorde, il a écrit, sans y penser, la Renommée.
C'est donc d'elle qu'il fait cette belle critique < : » Que l'exagération du poète en cet endroit ne sau-
' Parallèles, t. III , p. 119. (Bon..)
' Psal. XXXY1, v. 35. « Yidi impium superexallatum , et
clevatum sicut cedros Libani. » (Bon,.)
3 Acte III , scène dernière.
* Parallèles, t. III, p. us. (Bon..;
« rait faire une idée bien nette. Pourquoi? C'est, « ajoute-t-il, que, tant qu'on pourra voir la tête « de la Renommée , sa tête ne sera point dans le « ciel; et que si sa tête est dans le ciel, on ne sait « pas trop bien ce que l'on voit. » O l'admirable raisonnement! mais où est-ce qu'Homère et Virgile disent qu'on voit la tête de la Discorde ou de la renommée ? Et afin qu'elle ait la tête dans le ciel , qu'importeque l'on l'y voie, ou qu'on ne l'y voie pas ? rs est-ce pas ici le poète qui parle, et qui est supposé voir tout ce qui se passe , même dans le ciel , sans que pour cela les yeux des autres hommes le découvrent? En vérité , j'ai peur que les lecteurs ne rougissent pour moi de me voir réfuter de si étranges raisonnements. .Notre censeur attaque ensuite une autre byperbole d'Homère , à propos des cbevaux des dieux; mais, comme ce qu'il dit contre cette hyperbole n'est qu'une fade plaisanterie , le peu que je viens de dire contre l'objection précédente suffira, je crois, pour répondre à toutes les deux.
RÉFLEXION V
« Il en est de môme de ces compagnons d'Ulysse changés en « pourceaux « , que Zoïle appelle de petits cochons lar- « moyanls. »
Paroles de Longin, chap. vui.
Il paraît , par ce passage de Longin , que Zoïle, aussi bien que M. P***, s'était égayé à faire des railleries sur Homère : car cette plaisanterie des petits cochons larmoyants a assez de rapport avec les comparaisons à longue queue que notre critique moderne reproche à ce grand poète. Et puisque, dans notre siècle, la liberté que Zoïle s'était donnée de parler sans respect des plus grands écrivains de l'antiquité se met aujourd'hui à la mode parmi beaucoup de petits esprits, aussi ignorants qu'orgueilleux et pleins d'eux-mêmes, il ne sera pas hors de propos de leur faire voir ici de quelle manière cette liberté a réussi autrefois à ce rhéteur, homme fort savant, ainsi que le témoigne Denvs d'Haï icarnasse , et à qui je ne vois pas qu'on puisse rien reprocher sur les mœurs, puisqu'il fut toute sa vie très-pauvre, et que, malgré l'animosité que ses critiques sur Homère et sur Platon avaient excitées contre lui , on ne l'a jamais accusé d'autre crime que de ces critiques mêmes , et d'un peu de misanthropie.
Il faut donc premièrement voir ce que dit de lui Vitruve, le célèbre architecte; car c'est lui qui en parle le plus au long; et, afin que M. P*** ne m'ac-
« Ocli/ss. liv. X , v. 239 et suiv. (Boil.)
RÉFLEXIONS
cuse pas d'altérer le texte de cet auteur, je mettrai ici les mots mêmes de M. son frère le médecin , qui nous a donné Vitruve en français. « Quelques an- ■ nées après ( c'est Vitruve qui parle dans la traduc- « tiondece médecin ), Zoïle, qui se faisait appeler « le fléau d'Homère, vint de Macédoine à Alexan- « drie et présenta au roi les livres qu'il avait com- « posés contre l'Iliade et contre l'Odyssée. Ptolé- «mée, indigné que l'on attaquât si insolemment « le père de tous les poètes, et que l'on maltraitât « ainsi celui que tous les savants reconnaissent pour «leur maître, dont toute la terre admirait les «écrits, et qui n'était pas là présent pour se dé- « fendre, ne fit point de réponse. Cependant Zoïle « ayant longtemps attendu, et étant pressé de la • nécessité, fit supplier le roi de lui donner quel- « que chose. A quoi l'on dit qu'il fit cette réponse : « Que puisque Homère, depuis mille ans qu'il y «avait qu'il était mort, avait nourri plusieurs « milliers de personnes, Zoïle devait bien avoir « l'industrie de se nourrir, non-seulement lui, mais « plusieurs autres encore, lui qui faisait profession « d'être beaucoup plus savant qu'Homère. Sa mort « se raconte diversement. Les uns disent que Pto- « lémée le lit mettre en croix; d'autres, qu'il fut «lapidé; et d'autres, qu'il fut brûlé tout vif à « Smyriie. Mais, de quelque façon que cela soit, « il est certain qu'il a bien mérité cette punition , <■ puisqu'on ne la peut pas mériter pour un crime « plus odieux qu'est celui de reprendre un écrivain « qui n'est pas en état de rendre raison de ce qu'il - a écrit. »
Je ne conçois pas comment M. P*** le médecin, qui pensait d'Homère et de Platon à p^u près les in 'mes choses que M. son frère et que Zoïle, a pu aller jusqu'au bout en traduisant ce passage. La \. rite est qu'il l'a adouci autant qu'il lui a été possible , tâchant d'insinuer (pie ce n'étaient que les savants; c'est-à-dire, au langage de MM. p***, les pédants, qui admiraient les ouvrages d'Homère; car dans le texte latin il n'y a pas un seul mot qui un • au mot de savant; et, à l'endroit où M. !>• médecin traduit, « celui quêtons les savants re- • connaissent pour leur maître,., il va, « celui « que tous ceux qui aiment les h lies-lettres recon-
« naissent pour leur chef. » En effet, bien qu'lto- 111 !re ait mi beaucoup de choses, il n'a jamais passe pour le maître des sa\ auts '. l'tolt niée ne dit point non plus ;, Zoïle dans le texte latin, .. qu'il devait • bien avoir l'industrie de se nourrir, lui qui faisait «profession d'être beaucoup plus savant qu'Ho- « mère. >• Il y a, « lui qui se vantail d'avoir plus 1 " Phllologia ornai* ducem. » (Bon..)
« d'esprit qu'Homère1. » D'ailleurs Vitruve ne dit pas simplement « que Zoïle présenta ses livres « contre Homère à Ptolémée, mais qu'il les lui ré- « cita 2 : » ce qui est bien plus fort, et qui fait voir que ce prince les blâmait avec connaissance de cause.
M. le médecin ne s'est pas contenté de ces adoucissements; il a fait une note, où il s'efforce d'insinuer qu'on a prêté ici beaucoup de choses à Vitruve : et celafondésurcequec'estun raisonnement indigne de Vitruve, de dire qu'on ne puisse reprendre un écrivain qui n'est pas en état de rendre raison de ce qu'il a écrit ; et que , par cette raison, ce serait un crime digne du feu que de reprendre quelque chose dans les écrits que Zoïle a faits contre Homère, si ou les avait à présent. Je répon Is premièrement que , dans le latin , il n'y a pas simplement, reprendre un écrivain, mais citer 3, appeler enjugemt ut des écrivains, c'est-à-dire les attaquer dans les formes sur tous leurs ouvrages ; que, d'ailleurs, par ces écrivains, Vitruve n'entend pas des écrivains ordinaires, mais des écrivains qui ont été l'admiration de tous les siècles, tels que Platon et Homère, dont nous devons présumer, quand nous trouvons quelque chose à redire dans leurs écrits, que, s'ils étaient là présents pour se défendre, nous serions tout étonnés que c'est nous qui nous trompons; qu'ainsi il n'y a point de parité avec Zoïle, homme décrié dans tous les siècles, et dont les ouvrages n'ont pas même eu la gloire que, grâce à mes remarques , vont avoir les écrits de M. 1'"* , qui est qu'on leur ait répondu quelque chose.
Mais, pour achever le portrait de cet homme, il est bon de mettre aussi en cet endroit ce qu'en a écrit l'auteur que M. P*** cite le plus volontiers; c'est à savoir Élien. C'est au livre XI de ses Histoires diVi rses , chapitre x : « Zoïle, celui qui a .< écrit contre Homère, contre Platon et contre « plusieurs autres grands personnages, étaftd'Am- « phipolis*, et fut disciple de ce Polycrate qui a « fait un discours en forme d'accusation contr Son crate. Il fut appelé le chien de la rhéti o Voici à peu près sa liu'iire : 11 avait une grande « barbe qui lui desc nd lit sur le menton . mais nul « poil à la tète, qu'il se rasait jusqu'au cuir. Son « manteau lui pendait ordinairement sur ses ge- « noux. Il aimait à mal parler de tout . et ne se < plaisait qu'a contredire. En un mot, il n'y eut ja- « mais d'homme .si hargneux que ce misérable, rin
■ Qui meliorl iogeniose profiteretor. » (Bon..) * a Regl recitavit. Bon .
1 I citai eoa quorum, ■ i te. Bon..) ' \ iùe de Thrace. | Bon , — Suidas la place dans la Mâoéd
« très-savant homme lui ayant demandé un jour « pourquoi il s'acharnait de la sorte à dire du mal « de tous les grands écrivains : C'est, répliqua-t-il , « que je voudrais bien leur en faire, mais je n'en « puis venir à bout. »
Je n'aurais jamais fait, si je voulais ramasser ici toutes les injures qui lui ont été dites dans l'antiquité, où il était partout connu sous le nom du vil esclave de Thrace. On prétend que ce fut l'envie qui l'engagea à écrire contre Homère , et que c'est ce qui a fait que tous les envieux ont été depuis appelés du nom de zoïïes, témoin ces deux vers d'Ovide « :
Ingpnium magni livor detrectat Homeri :
Quisquis es, ex illo, Zoïle, nomen habes.
Je rapporte ici tout exprès ce passage, afin de faire voir à M. P*** qu'il peut fort bien arriver, quoi qu'il en puisse dire , qu'un auteur vivant soit jaloux d'un écrivain mort plusieurs siècles avant lui. Et, en effet, je connais plus d'un demi-savant qui rougit lorsqu'on loue devant lui avec un peu d'excès ou Cicéron ou Démosthène, prétendant qu'on lui fait tort.
Mais , pour ne me point écarter de Zoïle , j'ai cherché plusieurs fois en moi-même ce qui a pu attirer contre lui cette animosité et ce déluge d'injures ; car il n'est pas le seul qui ait fait des critiques sur Homère et sur Platon. Longin, dans ce traité même, comme nous le voyons, en a fait plusieurs; et Denys d'Halicarnasse n'a pas plus épargné Platon quelui. Cependant on ne voit point que ces critiques aient excité contre eux l'indignation des hommes. D'où vient cela? En voici la raison, si je ne me trompe. C'est qu'outre que leurs critiques sont fort sensées, il paraît visiblement qu'ils ne les font point pour rabaisser la gloire deces grands hommes, mais pour établir la véritéde quelque précepte important ; qu'au fond, bien loin de disconvenir du mérite de ces héros ( c'est ainsi qu'ils les appellent ) , ils nous font partout comprendre, même en les critiquant, qu'ils les reconnaissent pour leurs maîtres en l'art de parler, et pour les seuls modèles que doit suivre tout homme qui veut écrire; que , s'ils nous y découvrent quelques taches, ils nous y font voir en même temps un nombre infini debeautés : tellement qu'on sort de la lecture de leurs critiques convaincu de la justesse d'esprit du censeur, et encore plus de la grandeur du génie de l'écrivain censuré. Ajoutez qu'en faisant ces critiques ils s'énoncent toujours avec tant d'égards , de modestie et de circonspection, qu'il n'est pas possible de leur en vouloir du mal.
' Remed. amor. v. 365.
Il n'en était pas ainsi de Zoïle , homme fort atrabilaire, et extrêmement rempli de la bonne opinion de lui-même; car, autant que nous en pouvons juger par quelques fragments qui nous restent de ses critiques, et par ce que les auteurs nous en disent , il avait directement entrepris de rabaisser les ouvrages d'Homère et de Platon , en les mettant l'un et l'autre au-dessous des plus vulgaires écrivains. Il traitait les fables de l'Iliade et de l'Odyssée de contes de vieille, appelant Homère un diseur de sornettes1. Il faisait de fades plaisanteries des plus beaux endroits de ces deux poèmes; et tout cela avec une hauteur si pédantesque, qu'elle révoltait tout le monde contre lui. Ce fut , à mon avis , ce qui lui attira cette horrible diffamation , et qui lui fit faire une fin si tragique.
Mais, à propos de hauteur pédantesque, peutêtre ne sera-t-il pas mauvais d'expliquer ici ce que j'ai voulu dire par là , et ce que c'est proprement qu'un pédant; car il me semble que M. P*** ne conçoit pas trop bien toute l'étendue de ce mot. En effet, si l'on en doit juger par tout ce qu'il insinue dans ses dialogues, un pédant, selon lui, est un savant nourri dans un collège, et rempli de grec et de latin ; qui admire aveuglément tous les auteurs anciens; qui ne croit pas qu'on puisse faire de nouvelles découvertes dans la nature, ni aller plus loin qu'Aristote, Épicure, Hippocrate, Pline; qui croirait faire une espèce d'impiété s'il avait trouvé quelque chose à redire dans Virgile; qui ne trouve pas simplement Térence un joli auteur, mais le comble de toute perfection ; qui ne se pique point de politesse ; qui nonseulement ne blâme jamais aucun auteur ancien, mais qui respecte surtout les auteurs que peu de gens lisent, comme Jason, Barthole, Lycophron, Macrobe, etc.
Voilà l'idée du pédant qu'il paraît que M. P*** s'est formée. Il serait donc bien surpris si on lui disait qu'un pédant est presque tout le contraire de ce tableau; qu'un pédant est un homme plein de luimême; qui, avec un médiocre savoir, décide hardiment de toutes choses; qui se vante sans cesse d'avoir fait de nouvelles découvertes; qui traite de haut en bas Aristote, Épicure, Hippocrate, Pline; qui blâme tous les auteurs anciens; qui publie que Jason et Barthole étaient deux ignorants ; Macrobe , un écolier ; qui trouve, à la vérité , quelques endroits passables dans Virgile, mais qui y trouve aussi beaucoup d'endroits dignes d'être sif/lés; qui croit à peine Térence digne du nom de joli ; qui , au milieu de tout cela , se pique surtout de politesse ; qui
1 <ÎHXou.u6ov. (Boil)
RÉFLEXIONS CRITIQUES
tient que la plupart des anciens n'ont ni ordre ni économie dans leurs discours; en un mot, qui compte pour rien de heurter sur cela le sentiment de tous les hommes.
M. P*** me dira peut-être que ce n'est point la le véritable caractère d'un pédant. 11 faut pourtant lui montrer que c'est le portrait qu'en fait le célèbre Régnier, c'est-à-dire le poète français qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu, avant Molière, les mœurs et le caractère des hommes. C'est dans sa dixième satire, où décrivant cet énorme pédant qui , dit-il ,
Faisait par son savoir, comme il faisait entendre , La ligue sur le uez au pédant d'Alexandre ,
il lui donne ensuite ces sentiments :
Qu'il a , pour enseigner, une belle manière :
Qu'en son globe il a \ u la matière première :
Qu'Épicure est h rogne; Hippocrate un bourreau :
Que Bartbole et Jason ignorent le barreau :
Que \ irgilc est passable , encor qu'en quelques pages
Il méritai au Louvre être sifflé des pages :
Que Pline est inégal ; Térence un peu joli :
Mais surtout il estime un langage poli.
Ainsi sur chaque auteur il trouve de quoi mordre.
L'un n'a point de raison, et l'autre n'a point d'ordre :
L'un avorte avant temps des œuvres qu'il conçoit.
Souvent il prend Maerobe et lui donne le fouit , etc.
Je laisse à M. P*** le soin de faire l'application de cette peinture, et de juger qui Régnier a décrit par ces vers; ou un homme de. l'université, qui a un sincère respect pour tous les grands écrivains de l'antiquité, et qui en inspire autant qu'il peut l'estime à la jeunesse qu'il instruit; ou un auteur présomptueux, qui traite tous les anciens d'ignorants, de grossiers, de visionnaires, d'insensés, et qui, étant déjà avancé en Age, emploie le reste de ses jours et s'occupe uniquement à contredire le sentiment de tous les hommes.
RÉFLEXION VI
« En effet, de trop s'arrêter aux petites choses, cela gâte tout.»
Panilis de Loii'/iii , cbap. vm.
H n'\ ,i rien de plus vrai, surtout dans les vers; et c'est un des grands défauts de Saint-Amant. Ce poète avait assez de génie pour les ouvrages de débauche et de satire outrée; et il a même quelquei • des boutades assez, heureuses dans le sérieux : 'mais il gâte tout par les basses circonstances qu'il \ m£le. C'est ce qu'on peut voir dans son ode intitulée la Solitude, qui est son meilleur ouvrage, où, parmi un fort grand nombre d'images trèsagréables, il vient présenter mal a propos aux yeux les choses du monde les plus affreuses; des cra-
36fJ
pauds et des limaçons qui bavent, le squelette d'un pendu, etc.
Là branle le squelette horrible D'un pauvre amant qui se pendit.
Il est surtout bizarrement tombé dans ce défaut en son Moïse sauvé, à l'endroit du passage de la mer Rouge : au lieu de s'étendre sur tant de grandes circonstances qu'un sujet si majestueux lui présentait, il perd le temps à peindre le petit enfant qui va, saute , revient , et, ramassant une coquille, la va montrer à sa mère; et met en quelque sorte, comme j'ai dit dans ma poétique, les poissons aux fenêtres, par ces deux vers :
Et là , prés des remparts que l'œil peut transpercer. Lis poissons ébahis les regardent passer.
Il n'y a que M. P*** au monde qui puisse ne pa» sentir le comique qu'il y a dans ces deux \ers, où il semble en effet que les poissons aient loué des fenêtres pour voir passer le peuple hébreu. Cela est d'autant plus ridicule que les poissons ne voient presque rien au travers de l'eau, et ont les yeux placés d'une telle manière, qu'il était bien difficile, quand ils auraient eu la tête hors de ces remparts, qu'ils pussent bien découvrir cette marche. M. P*** prétend néanmoins justifier ces deux vers ; mais c'est par des raisons si peu sensées, qu'en vérité je croirais abuser du papier si je l'employais a y repondre. Je me contenterai donc de le renvoyer à la comp raison que Longin rapporte ici d'Homère. Il y pourra voir l'adresse de ce grand poète à choisir et à ramasser les grandes circonstances. Je doute pourtant qu'il convienne de cette vérité; car il en veut surtout aux comparaisons d'Homère, et il ci fait le principal objet de ses plaisanteries dans son dernier dialogue. On me demandera peut-être ce que c'est que ces plaisanteries, M. 1'"' n'étant pas en réputation d'être fort plaisant: et, comme vraisemblablement on n'ira pas les chercher dans l'original, je veux bien, pour la curiosité des lecteurs, en rapporter ici quelques traits. Mais pour cela il faut commencer par faire entendre ce que c'est que les dialogues de M. P***.
C'est une conversation qui se passe entre trois personnages dont le prend» r, grand enni mi «1rs anciens, et surtout de Platon, est M. 1'*" lui-même, comme il le déclare dans sa préface. Il s'y donne le nom d'abbé : et je ne sais pas trop pourquoi il a pris ce titre ecclésiastique, puisqu'il n'esl pai le dans ce dialogue quede choses très-profanes . que lesromans j sonl loués par excès, et que l'opéra y est regarde comme le comble de la perfection où la poésie pou- \ .ut arriver en notre langue. Le second de ces per-
sonnages est un chevalier admirateur de M. l'abbé, qui est là comme son Tabarin pour appuyer ses décisions, et qui le contredit même quelquefois à dessein , pour le mieux faire valoir. M. P*** ne s'offensera pas sans doute de ce nom de Tabarin que je donne ici à son chevalier, puisque ce chevalier luimême déclare en un endroit qu'il estime plus les dialogues de Mondor et de Tabarin que ceux de Platon. Enfin, le troisième de ces personnages, qui est beaucoup le plus sot des trois, est un président protecteur des anciens , qui les entend encore moins que Y abbé ni que le chevalier, qui ne saurait souvent répondre aux objections du monde les plus frivoles, et qui défend quelquefois si sottement la raison, qu'elle devient plus ridicule dans sa bouche que le mauvais sens. En un mot , il est là comme le faquin de la comédie, pour recevoir toutes les nasardes. Ce sont là les acteurs de la pièce. Il faut maintenant les voir en action.
M. l'abbé, par exemple, déclare en un endroit qu'il n'approuve point ces comparaisons d'Homère où le poète, non content de dire précisément ce qui sert à la comparaison , s'étend sur quelque circonstance historique de la chose dont il est parlé ; comme lorsqu'il compare la cuisse de Ménélas blessé à de l'ivoire teint en pourpre par une femme de Méonie ou de Carie, etc. Cette femme de Méonie ou de Carie déplaît à M. l'abbé, et il ne saurait souffrir ces sortes de comparaisons à longue, queue; mot agréable qui est d'abord admiré par M. le chevalier, lequel prend de là occasion de raconter quantité de jolies choses qu'il dit aussi à la campagne, l'année dernière , à propos de ces comparaisons à longue queue.
Ces plaisanteries étonnent un peu M. le président , qui sent bien la finesse qu'il y a dans ce mot de longue queue. Il se met pourtant à la fin en devoir de répondre. La chose n'était pas sans doute fort malaisée, puisqu'il n'avait qu'à dire ce que tout homme qui sait les éléments de la réthorique aurait dit d'abord : que les comparaisons, dans les odes et dans les poèmes épiques, ne sont pas simplement mises pour éclaircir et pour orner le discours, mais pour amuser et pour délasser l'esprit du lecteur, en le détachant de temps en temps du principal sujet, et le promenant sur d'autres images agréables à l'esprit : que c'est en cela qu'a principalement excellé Homère , dont non-seulement toutes les comparaisons , mais tous les discours sont pleins d'images de la nature si vraies et si variées, qu'étant toujours le même il est néanmoins toujours différent, instruisant sans cesse le lecteur, et lui faisant observer, dans les objets mêmes qu'il a tous les jours devant les yeux , des choses qu'il ne s'avisait pas d'y remar-
quer : que c'est une vérité universellement reconnue qu'il n'est point nécessaire, en matière de poésie, que les points de la comparaison se répondent si juste les uns aux autres; qu'il suffit d'un rapport général, et qu'une trop grande exactitude sentirait son rhéteur.
C'est ce qu'un homme sensé aurait pu dire sans peine à M. l'abbé et à M. le chevalier; mais ce n'est pas ainsi que raisonne M. le président. Il commence par avouer sincèrement que nos poètes se feraient moquer d'eux s'ils mettaient dans leurs poèmes de ces comparaisons étendues , et n'excuse Homère que parce qu'il avait le goût oriental , qui était , dit-il , le goût de sa nation. Là-dessus il explique ce que c'est que le goût des Orientaux , qui , à cause du feu de leur imagination et de la vivacité de leur esprit, veulent toujours, poursuit-il, qu'on leur dise deux choses à la fois , et ne sauraient souffrir un seul sens dans un discours; au lieu que, nous autres Européens, nous nous contentons d'un seul sens, et sommes bien aises qu'on ne nous dise qu'une seule chose à la fois. Belles observations que M. le président a faites dans la nature, et qu'il a faites tout seul! puisqu'il est très-faux que les Orientaux aient plus de vivacité d'esprit que les Européens et surtout que les Français , qui sont fameux par tout pavs pour leur conception vive et prompte ; le style figuré qui règne aujourd'hui dans l'Asie Mineure et dans les pays voisins, et 'qui n'y régnait point autrefois, ne venant que de l'irruption des Arabes et des autres nations barbares qui , peu de temps après Héraclius , inondèrent ces pays et y portèrent , avec leur langue et avec leur religion, ces manières de parler ampoulées. En effet, on ne voit point que les Pères grecs de l'Orient , comme saint Justin , saint Basile , saint Chrvsostome, saint Grégoire de Nazianze, et tant d'autres, aient jamais pris ce style dans leurs écrits; et ni Hérodote , ni Denys d'Halicarnasse , ni Lucien , ni Josèphe, ni Philon le Juif, ni aucun auteur grec, n'a jamais parlé ce langage.
Mais pour revenir aux comparaisons à longue queue, M. le président rappelle toutes ses forces pour renverser ce mot, qui fait tout le fort de l'argument de M. l'abbé, et répond enfin que, comme dans les cérémonies on trouverait àredire aux queues des princesses si elles ne traînaient jusqu'à terre, de même les comparaisons, dans le poème épique, seraient blâmables si elles n'avaient des queues fort traînantes. Voilà peut-être une des plus extravagantes réponses qui aient jamais été faites; car quel rapport ont les comparaisons à des princesses? Cependant M. le chevalier, qui jusqu'alors n'avait rien approuvé de tout ce que le président avait dit , est
RÉFLEXIONS CRITIQUES
ébloui de la solidité de cette réponse, et commence ii avoir peur pour M. l'abbé, qui , frappé aussi du grand sens de ce discours, s'en tire pourtant avec assez de peine, en avouant, contre son premier sentiment, qu'a la vérité on peut donner de longues queues aux comparaisons, mais soutenant qu'il faut, ainsi qu'aux robes des princesses, que ces queues soient de même étoffe que la robe, ce qui manque, dit-il, aux comparaisons d'Homère, OÙ les queues Bont de deux étoffes différentes : de sorte que, s'il arrivait qu'en France, comme cela peut fort bien arriver, la mode vînt de coudre des queues de différentes étoffes aux robes des princesses , voila le président qui aurait entièrement cause gagnée sur les comparaisons. C'est ainsi que ces trois messieurs manient entre eux la raison humaine : l'un faisant toujours l'objection qu'il nedoit point faire; l'autre approuvant ce qu'il nedoit point approuver; et l'autre répondant ce qu'il ne doit point répondre.
Une si le président a eu ici quelque avantage sur l'abbé, celui-ci a bientôt sa revanche, à propos d'un autre endroit d'Homère. Cet endroit est dans le douzième li\ re de l'Odyssée1, ou Homère, selon la traduction île M. !'***, raconte « qu'Ulysse étant porté «sur son mU brise vers la Charybde, justement « dans le temps que l'eau s'élevail , et craignant de « tomber au fond quand l'eau viendrait à redescen- « die, il se prit a un figuier sauvage qui sortait du « baut du rocher, où il s'attacha comme une chauve- « souris, et où il attendit , ainsi suspendu, que son « mât, qui était aile a fond , revint sur l'eau; » ajoutant (pie, lorsqu'il le vit revenir, « il fut aussi aise « qu'un juge qui se lève de dessus son siège pour aller « dîner après avoirjugé plusieurs procès. » M!, l'abbé insulte fort a M. le président sur cette comparaison bizarre du juge qui va dîner; et voyant le président embarrassé . Est-ce , ajoute-t-il , que je ne traduis « pas fi lèlementletexted'Homère? » ce que ce grand défenseur des anciens n'oserait nier, aussitôt M. le
chevalier revient a la charge; et. sur ceque le président répond que le poëte donne à to t cela un tour si agréable qu'on ne peut pas n'en être point charme: Vous vous moquez, poursuit le chevalier; « dès le moment qu'Homère, tout Homère qu'il esl . « veut trouver de la ressemblance entre un homme « qui se réjouit de voir son mât revenir sur l'eau, et un juge qui se lève pour aller dîner après avoir jugé plusieurs procès, il ne saurait dire qu'une " impertinence.
Voilà donc le pauvre président fort accablé; el cela faute d'avoir su que M. l'abbé fait ici une des
1 Vers 420 et suiv. (Bon..)
plus énormes bévues qui aient jamais été faites, prenant une date pour une comparaison. Car il n'y a en effet aucune comparaison en cet endroit d'Homère. Ulysseracon t<-< pi". - voyant le mat et la quille « de son vaisseau , sur lesquels il s'était sauve . qui « s'engloutissaient dans la Charybde, il s'accrocha, « comme un oiseau de nuit, a un grand figuier qui « pendait la d'un rocher, et qu'il y demeura long- « temps attaché, dans l'espérance que le rellux ve- « nant, la Charybde pourrait enfin revomir les dé* « bris de son vaisseau ; qu'en effet ce qu'il avait prévu « arriva, et qu'environ vers l'heure qu'un magistrat, « ayant rendu la justice, quitte sa séance pour al- « 1er prendre sa réfection, c'est-à-dire environ sur « les trois heures après midi, ces débris parurent « hors de la Charybde, et qu'il se remit dessus. » Celte date est d'autant plus juste, qu'Kustathius assure que c'est le temps d'un des rellux de la Charybde, qui en a trois en vingt-quatre heures; et qu'autrefois en Grèce on datait ordinairement les heures de la journée par le temps ou les magistrats entraient au conseil, par celui ou ils y demeuraient et par celui ou ils en sortaient. Cet endroit n'a jamais été entendu autrement par aucun interprète, et le traducteur latin l'a fort bien rendu. Par la on peut voir a qui appartient l'impertinence de la comparaison prétendue, ou a Homère qui ne l'a point faite, ou a .M. l'abbé, qui la lui fait faire si mal à propos.
Mais, avant que de quitter la conversation de ces trois messieurs, M. l'abbé trouvera bon que je ne donne pas les mains a la réponse décisive qu'il fait à M. le chevalier, qui lui avait dit : « Mais, a prop « comparaisons, on dit qu'Homère comp I « qui se tourne dans son lit, au boudin qu'on rôtit « sur le gril. » A quoi M. l'abbé répond, Cela esl « vrai; » et à quoi je réponds . Cela est si faux que, même le mut gr< C qui veut dire boudin n'était point encore inventé du temps d'Homère, où il n'y avait ni boudins ni ragodts. La vérité esl que, dans le vingtième livre de l'Odyssée1, il compare Ulysse qui se tourne ça et la dans son ht . brûlant d'impat de se soûler, comme dit Eustathius . du sang de* amants de Pénélope , a un homme affame qui s'agite pour faire cuire sur un grand feu le ventre sanglant et plein de graisse d'un animal dont il brûle de se rassasier, le tournant sans ci -><• décote et
d'autr .
En effet, tout le monde sait que le Ventre de certains animaux . elle/ les anciens, était un de leurs plus délicieux mets; que le smni il , c'est-a-dire le
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ventre de la truie, parmi les Romains, était vanté par excellence , et défendu même , par une ancienne loi censorienne, comme trop voluptueux. Ces mots, plein de sang et de graisse, qu'Homère a mis en parlant du ventre des animaux, et qui sont si vrais de cette partie du corps, ont donné occasion à un misérable traducteur, qui a mis autrefois l'Odyssée en français, de se figurer qu'Homère parlait là de boudin, parce que le boudin de pourceau se fait communément avec du sang et de la graisse; et il l'a ainsi sottement rendu dans la traduction. C'est sur la foi de ce traducteur que quelques ignorants , et M. l'abbé du dialogue , ont cru qu'Homère comparait Ulysse à un boudin , quoique ni le grec ni le latin n'en disent rien , et que jamais aucun commentateur n'ait fait cette ridicule bévue. Cela montre bien les étranges inconvénients qui arrivent à ceux qui veulent parler d'une langue qu'ils ne savent point.