DU RHÉTEUR LONGIN
Où, par occasion, on répond à plusieurs objections de monsieur p***», contre Homère et contre Pindare, et , tout nouvellement , à la dissertation de monsieur Leclerc contre Longin, et à quelques critiques faites contre monsieur Racine.
REFLEXION I
« Mais c'est à la charge, mon cher Térentianus , que nous re- « verrons ensemble exactement mon ouvrage, et que vous « m'en direz votre sentiment avec cette sincérité que nous « devons naturellement à nos amis. »
Paroles de Longin , chap. i.
Longin nous donne ici, par son exemple, un des plus importants préceptes de la rhétorique, qui est de consulter nos amis sur nos ouvrages, et de les accoutumer de bonne heure à ne nous point flatter. Horace et Quintilien nous donnent le même conseil en plusieurs endroits; et Vaugelas 3, le plus sage, à mon avis, des écrivains de notre langue , confesse que c'est à cette salutaire pratique qu'il doit ce qu'il y a de meilleur dans ses écrits. Nous avons beau être éclairés par nous-mêmes : les yeux d'autrui voient toujours plus loin que nous dans nos défauts ; et un esprit médiocre fera quelquefois apercevoir le plus habile homme d'une méprise qu'il ne voyait pas. On dit que Malherbe consultait sur ses vers jusqu'à l'oreille de sa servante ; et je me souviens que Molière m'a montré aussi plusieurs fois une vieille
1 Dans l'édition de 1713 ces Réflexions précèdent le Traité du Sublime, et sont accompagnées de l'Avis aux lecteurs suivant :
« On a jugé à propos de mettre ces Réflexions avant la traduction du sublime de Longin, parce qu'elles n'en sont point une suite , faisant elles-mêmes un corps de critique à part , qui n'a souvent aucun rapport avec cette traduction , et que d'ailleurs , si on les avait mises à la suite de Longin on les aurait pu confondre avec les notes grammaticales qui y sont , et qu'il n'y a ordinairement que les savants qui lisent; au lieu que ces Réflexions sont propres à être lues de tout le monde, et même des femmes; témoin plusieurs dames de mérite qui les ont lues avec un très-grand plaisir, ainsi qu'elles me l'ont assuré elles-mêmes. »
2 Perrault.
3 Claude Favre, seigneur de Faugelas, baron de Péroges, et l'un des premiers membres de l'Académie française , était de Bourg en Bresse, aussi bien que son père Antoine Favre, premier président du sénat de Cbambéri , mort en 1637. Vaugelas fut longtemps gentilhomme ordinaire, et puischambellan de M. Gaston. Sur la fin de sa vie, il fut gouverneur des enfants du prince Thomas de Savoie. Il a conservé un rang distingué parmi nos grammairiens ; et l'on ne peut nier qu'il n'ait rendu de grands services à notre langue, quoiqu'il se soit souvent trompé dansses Remarques. Sa traduction de Quinte-
REFLEXIONS CRITIQUES
servante ' qu'il avait chez lui, à qui il lisait, disaitil, quelquefois ses comédies; et il m'assurait que, lorsque des endroits de plaisanterie ne l'avaient point frappée, il les corrigeait, parce qu'il avait plusieurs fois éprouvé sur son théâtre que ces endroits n'y réussissaient point. Ces exemples sont un peu singuliers; et je ne voudrais pas conseiller à tout le monde de les imiter. Ce qui est de certain, c'est que nous ne saurions trop consulter nos amis.
Il parait néanmoins que M. P*** n'est pas de ce sentiment. S'il croyait ses amis, on ne les verrait pas tous les jours dans le monde nous dire, comme ils font : «■ M. P*** est de mes amis, et c'est un fort « honnête homme; je ne sais pas comment il s'est « allé mettre en tête de heurter si lourdement la « raison, en attaquant dans ses Parallèles tout ce « qu'il y a de livres anciens estimés et estimables. « Veut-il persuader à tous les hommes que depuis « deux mille ans ils n'ont pas eu le sens commun? « Cela fait pitié. Aussi se garde-t-il bien de nous « montrer ses ouvrages. Je souhaiterais qu'il se • trouvât quelque honnête homme qui lui voulût « sur cela charitablement ouvrir les yeux. »
Je veux bien être cet homme charitable. M. P*** m'a prié de si bonne grâce lui-même de lui montrer ses erreurs, qu'en vérité je ferais conscience de ne lui pas donner sur cela quelque satisfaction. J'espère donc de lui en faire voir plus d'une clans le cours de ces remarques. C'est la moindre chose que je lui dois , pour reconnaître les grands services que feu monsieur son frère le médecin 2 m'a , dit-il , rendus, en me guérissant de deux grandes maladies. Il est certain pourtant que monsieur son frère ne fut jamais mon médecin. Il est vrai que, lorsque j'étais encore tout jeune, étant tombé malade d'une lièvre assez peu dangereuse, une de mes parentes, chez qui je logeais , et dont il était médecin , me l'amena , et qu'il fut appelé deux ou trois fois en consultation par le médecin qui avait soin de moi. Depuis, c'està-dire trois ans après, cette même parente me l'amena une seconde fois, et me força de le consulter sur une difficulté de respirer que j'avais alors, et que j'ai encore. Il me tàta le pouls, et me trouva la lièvre, que sûrement je n'avais point. Cependant il nie conseilla de me faire saigner du pied, remède
Carce a longtemps pn se pour la plus parfaite des traductions françaises. \ augelas mourut à la lin de ir.iy, ou au commencement de 1650 , âgé d'environ soixante-cinq ans.
1 Nommée la Forêt. Un Jour Molière, puni- éprouver le goûl de relie servante, lui lut quelques scènes d'une pièce qu'il disait être de lui, mais qui étail du comédien Brécourt La servante tic prit point le change, et après avoir oui quelques mots elle soutint «pic son mattre n'avait pas fait cet ouvrage. (Bbossi l il
1 Claude Perrault, de l'Académie de.- sciences.
assez bizarre pour l'asthme dont j'étais menacé. Je fus toutefois assez fou pour faire son ordonnance des le soir même. Ce qui arriva de cela, c'est que ma difficulté de respirer ne diminua point; et que, le lendemain, ayant marché mal à propos, le pied m'enfla de telle sorte, que j'en fus trois semaines dans le lit. C'est là toute la cure qu'il m'a jamais faite, que je prie Dieu de lui pardonner en l'autre monde '.
Je n'entendis plus parler de lui depuis cette belle consultation, sinon lorsque mes Satires parurent, qu'il me revint de tous côtés que, sans que j'en aie jamais pu savoir la raison, il se déchaînait à outrance contre moi, ne m'accusant pas simplement d'avoir écrit contre des auteurs , mais d'avoir glissé dans mes ouvrages des choses dangereuses, et qui regardaient l'État. Je n'appréhendais guère ces calomnies, mes satires n'attaquant que les méchants livres, et étant toutes pleines des louanges du roi, et ces louanges mêmes en faisant le plus bel ornement. Je lis néanmoins avertir monsieur le médecin qu'il prit garde à parler avec un peu plus de retenue ; mais cela ne servit qu'à l'aigrir encore davantage. Je m'en plaignis même alors à monsieur son frère l'académicien , qui ne méjugea pas digne de réponse. J'avoue que c'est ce qui me fit faire dans monArt poétique 2 la métamorphose du médecin de Florence en architecte; vengeance assez médiocre de toutes les infamies que ce médecin avait dites de moi. Je ne nierai pas cependant qu'il ne fût homme de trèsgrand mérite, et fort savant, surtout dans les matières de physique. Messieurs de l'Académie des sciences néanmoins ne conviennent pas tous de l'excellence de sa traduction de Vitruve, ni de toutes les choses avantageuses que monsieur son frère rapporte de lui. Je puis même nommer un des plus célèbres de l'Académie d'architecture 3, qui s'offre de lui faire voir, quand il voudra, papier sur table, que c'est le dessin du fameux monsieur le Vau * qu'on a suivi dans la façade du Louvre; et qu'il n'est point vrai que ni ce grand ouvrage d'architecture, ni l'Observatoire, ni l'arc de triomphe, soient des ouvrages d'un médecin de la faculté. C'est une querelle que je leur laisse démêler entre eux, et où je déclare que je ne prends aucun intérêt; mes voeux même, si j'en fais quelques-uns, étant pour le médecin. Ce qu'il y a de vrai, c'est que ce médecin était
i laude Perrault était mort en i6S8,cinq ans avant la publication des premières Réflexion*.
1 ( liuil l\. v. I cl Miiv.
) M. dTJruay. Bon,. — Il était Parisien . èTère de le Vau , et mourut en 1689.
4 Louis le Vau, premier architecte du roi, a eu la direction des bâtiments royaux depuis l'année 1633 Jusqu'en i6?o.
de même goût que monsieur son frère sur les anciens, et qu'il avait pris en haine, aussi bien que lui, tout ce qu'il y a de grands personnages dans l'antiquité. On assure que ce fut lui qui composa cette belle défense de l'opéra d'Alceste, où, voulant tourner Euripide en ridicule, il Gtces étranges bévues que monsieur Racine a si bien relevées dans la préface de son Iphigénie. C'est donc de lui , et d'un autre frère ' encore qu'ils avaient , grand ennemi comme eux de Platon, d'Euripide et de tous autres bons auteurs, que j'ai voulu parler quand j'ai dit qu'il y avait de la bizarrerie d'esprit dans leur famille 2 , que je reconnais d'ailleurs pour une famille pleine d'honnêtes gens, et où il y en a même plusieurs, je crois , qui souffrent Homère et Virgile.
On me pardonnera si je prends encore ici l'occasion de désabuser le public d'une autre fausseté que M. P*** a avancée dans la lettre bourgeoise qu'il m'a écrite, et qu'il a fait imprimer, où il prétend qu'il a autrefois beaucoup servi à un de mes frères 3 auprès de monsieur Colbert , pour lui faire avoir l'agrément de la charge de contrôleur de l'argenterie. Il allègue pour preuve que mon frère , depuis qu'il eut cette charge , venait tous les ans lui rendre une visite , qu'il appelait de devoir, et non pas d'amitié. C'est une vanité dont il est aisé de faire voir le mensonge , puisque mon frère mourut dans l'année qu'il obtint cette charge, qu'il n'a possédée, comme tout le monde le sait, que quatre mois; et que même, en considération de ce qu'il n'en avait point joui, mon autre frère 4, pour qui nous obtînmes l'agrément de la même charge , ne paya point le marc d'or, qui montait à une somme assez considérable. Je suis honteux de conter de si petites choses au public ; mais mes amis m'ont fait entendre que , ces reproches de M. P*** regardant l'honneur, j'étais obligé d'en faire voir la fausseté.
RÉFLEXION II
« Notre esprit, même dans le sublime, a besoin d'une méthode « pour lui enseigner à ne dire que ce qu'il faut et à le dire « en son lieu. »
Paroles de Longin, chap. U.
Cela est si vrai , que le sublime hors de son lieu non-seulement n'est pas une belle chose, mais devient quelquefois une grande puérilité. C'est ce qui est arrivé à Scudéri 5 dès le commencement de son poème d'Alaric, lorsqu'il dit :
1 Pierre Perrault.
2 Voyez le Discours sur V Ode.
5 Gilles Boileau.
4 Pierre Boileau de Puimorin.
5 Voyez Y Art poétique , cb. ni.
Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.
Ce vers est assez noble , et est peut-être le mieux tourné de tout son ouvrage; mais il est ridicule de crier si haut , et de promettre de si grandes choses dès !e premier vers. Virgile aurait bien pu dire, en commençant son Enéide : « Je chante ce fameux hé- « ros fondateur d'un empire qui s'est rendu maître « de toute la terre. » On peut croire qu'un aussi grand maître que lui aurait aisément trouvé des expressions pour mettre cette pensée en son jour ; mais cela aurait senti son déclamateur. Il s'est contenté de dire : « Je chante cet homme rempli de piété, « qui , après bien des travaux , aborda en Italie. » Un exorde doit être simple et sans affectation. Cela est aussi vrai dans la poésie que dans les discours oratoires , parce que c'est une règle fondée sur la nature , qui est la même partout ; et la comparaison du frontispice d'un palais , que M. P*** allègue pour ' défendre ce vers d'Alaric , n'est point juste. Le frontispice d'un palais doit être orné, je l'avoue; mais l'exorde n'est point le frontispice d'un poème. C'est plutôt une avenue, une avant-cour, qui y conduit, et d'où on le découvre. Le frontispice fait une partie essentielle du palais, et on ne le saurait ôter qu'on n'en détruise toute la symétrie. Mais un poème subsistera fort bien sans exorde; et même nos romans, qui sont des espèces de poèmes , n'ont point d'exorde.
Il est donc certain qu'un exorde ne doit point trop promettre, et c'est sur quoi j'ai attaqué le vers d'Alaric , à l'exemple d'Horace, qui a aussi attaqué dans le même sens le début du poème d'un Scudéri de son temps, qui commençait par :
Fortunam Priami cantabo , et nobile hélium.
«- Je chanterai les diverses fortunes de Priam , et toute la a noble Guerre de Troie. »
Car le poète, par ce début, promettait plusquel'Iliade et l'Odyssée ensemble. Il est vrai que, par occasion , Horace se moque aussi fort plaisamment de l'épouvantable ouverture de bouche qui se fait en prononçant ce futur cantabo; mais au fond, c'est de trop promettre qu'il accuse ce vers. On voit donc où se réduit la critique de M. P*** , qui suppose que j'ai accusé le vers d'Alaric d'être mal tourné , et qui n'a entendu ni Horace, ni moi. Au reste, avant que de finir cette remarque, il trouvera bon que je lui apprenne qu'il n'est pas vrai que Va de cano , dans arma virumque cano, se doive prononcer comme l'a de cantabo; et que c'est une erreur qu'il a sucée dans le collège , où l'on a cette mauvaise méthode
1 Parallèles des Anciens et des Modernes , t. m , p. 267.
RÉFLEXIONS CRITIQUES
de prononcer les brèves , dans les dissyllabes latins , comme si c'étaienyles longues. Mais c'est un abus qui n'empêche pas le bon mot d'Horace : car il a écrit pour des Latins, qui savaient prononcer leur langue , et non pas pour des Français.