‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 308 sur 672 · RÉFLEXION VIII · texte numérisé non relu

RÉFLEXION VIII

* Il n'en est pas ainsi de Pindare et de Sophocle; car, au mite lieu de leur plus grande violence, durant qu'ils tonnent « et foudroient pour ainsi dire , souvent leur ardeur vient à « s'éteindre; et ils tombent malheureusement. »

.Paroles de Longin , chap. xxvn.

Longin donne ici assez à entendre qu'il avait trouvé des choses à redire dans Pindare. Et dans quel auteur n'en trouve-t-on point ? Mais en même temps il déclare que ces fautes qu'il y a remarquées ne peuvent point être appelées proprement fautes , et que ce ne sont que de petites négligences où Pindare est tombé à cause de cet esprit di vin dont il est entraîné , et qu'il n'était pas en sa puissance de régler comme il voulait. C'est ainsi que le plus grand et le plus sévère de tous les critiques grecs parle de Pindare, même en le censurant.

Ce n'est pas là le langage de M. P*** , homme qui sûrement ne sait point de grec. Selon lui • , Pindare non-seulement est plein de véritables fautes , mais c'est un auteur qui n'a aucune beauté , un diseur de galimatias impénétrable, que jamais personne n'a pu comprendre, et dont Horace s'est moqué quand il a dit que c'était un poète inimitable. En un mot, c'est un écrivain sans mérite, qui n'est estimé que d'un certain nombre de savants , qui le lisent sans le concevoir, et qui ne s'attachent qu'à recueillir quelques misérables sentences dont il a semé ses ouvrages. Voilà ce qu'il juge à propos d'avancer sans preuve dans le dernier de ses dialogues. Il est vrai que, dans un autre de ses dialogues, il vient à la preuve devant madame la présidente Morinet , et prétend montrer que le commencement de la première ode de ce grand poète ne s'entend point. C'est ce qu'il prouve admirablement par la traduction qu'il en a faite ; car il faut avouer que si Pindare s'était énoncé comme lui, là Serre, ni Richesource ne l'emporteraient pas sur Pindare pour le galimatias et pour la bassesse.

On sera donc assez surpris ici de voir que cette bassesse et ce galimatias appartiennent entièrement à M. P***, qui, en traduisant Pindare, n'a entendu ni le grec , ni le latin , ni le français. C'est ce qu'il est aisé de prouver. Mais pour cela il faut savoir que Pindare vivait peu de temps après Pythagore, Thaïes et Anaxagore, fameux philosophes naturalistes, et qui avaient enseigné la physique avec un fort grand succès. L'opinion de Thaïes , qui mettait l'eau

1 Parallèles, t. I et III. (Bon..)

pour le principe des choses, était surtout célèbre. Empédocle, sicilien, qui vivait du temps de Pindare même, et qui avait été disciple d'Anaxagore, avait encore poussé la chose plus loin qu'eux, et non-seulement avait pénétré fort avant dans la connaissance de la nature , mais il avait fait ce que Lucrèce a fait depuis a son imitation , je veux dire qu'il avait mis toute la physique en vers. On a perdu son poème. On sait pourtant que ce poème commençait par l'éloge des quatre éléments , et vraisemblablement il n'y avait pas oublié la formation de l'or et des autres métaux. Cet ouvrage s'était rendu si fameux dans la Grèce , qu'il y avait fait regarder son auteur comme une espèce de divinité.

Pindare , venant donc à composer sa première ode olympique à la louange d'Hiéron , roi de Sicile , qui avait remporté le prix de la course des chevaux, débute par la chose du monde la plus simple et la plus naturelle, qui est que, s'il voulait chanter les merveilles delà nature, il chanterait, à l'imitation d'Empédocle, sicilien, l'eau et l'or, comme les deux plus excellentes choses du monde; mais que, s'étant consacré à chanter les actions des hommes, il va chanter le combat olympique , puisque c'est en effet ce que les hommes font de plus grand; et que de dire qu'il y ait quelque autre combat aussi excellent que le combat olympique , c'est prétendre qu'il y a dans le ciel quelque autre astre aussi lumineux que le soleil. Voilà la pensée de Pindare mise dans son ordre naturel , et tel qu'un rhéteur le pourrait dire dans une exacte prose. Voici comme Pindare l'énonce en poète : « Il n'y a rien de si exce!- « lent que l'eau ; il n'y a rien de plus éclatant que « l'or, et il se distingue entre toutes les autres su- « perbes richesses, comme un feu qui brille dans la « nuit! Mais, ô mon esprit ! puisque » c'est des com- « bats que tu veux chanter, ne va point te figurer ni « que dans les vastes déserts du ciel , quand il fait « jour 2, on puisse voir quelque autre astre aussi lu- « milieux que le soleil, ni que sur la terre nous puisn sions dire qu'il y ait quelque autre combat aussi « excellent que le combat olympique.

Pindare est presque ici traduit mot pour mot, et je ne lui ai prêté que le mot de sur la terre, que le sens amène si naturellement, qu'en vérité il n'y a qu'un homme qui ne sait ce que c'est que traduire

i La particule v. veut aussi bien dire en cet endroit PUISQUE et comme , que si ; et c'est ce que Benoit a fort bien montré dans l'ode ni, ou ces mol? cepurrov, etc. sont répétés. (Bon,.)

* Le traducteur latin n'a pas bien rendu eut endroit, (uixsti Q/A~v. âXXo axuivàv âtfvpov; ne contemplera aliud visibile aslrutn, qui doivent s'expliquer dans mon sens : Ne pula quod videatur aliud astrum; « Ne te ligure point qu'on puisse voir un autre astre , » etc. (Bon.)

RÉFLEXIONS

qui puisse me chicaner là-dessus. Je ne prétends donc pas, dans une traduction si littérale, avoir fait sentir toute la force de l'original, dont "la beauté consiste principalement dans le nombre, l'arrangement et la magnificence des paroles. Cependant quelle majesté et quelle noblesse un homme de bon sens n'y peut-il pas remarquer, même dans la sécheresse de ma traduction ! Que de grandes images présentées d'abord, l'eau, l'or, le feu, le soleil! Que de sublimes figures ensemble, la métaphore, l'apostrophe, la métonymie! Quel tour et quelle agréable circonduction de paroles! Cette expression, « les « vastes déserts du ciel, quand il fait jour, » est peut-être une des plus grandes choses qui aient jamais été dites en poésie. En effet , qui n'a point remarqué de quel nombre infini d'étoiles le ciel paraît peuplé durant la nuit , et quelle vaste solitude c'est , au contraire, dès que le soleil vient à se montrer? De sorte que, par le seul début de cette ode, on commence à concevoir tout ce qu'Horace a voulu faire entendre quand il a dit ( liv. IV, od. n ) que « Pindare est comme un grand fleuve qui marche à « flots bouillonnants; et que de sa bouche, comme « d'une source profonde, il sort une immensité de « richesses et de belles choses : »

Fervet, immensusque ruit profundo Pindarus ore.

Examinons maintenant la traduction de M. P***. La voici : « L'eau est très-bonne , à la vérité ; et l'or, « qui brille comme le feu durant la nuit, éclate mer- « veilleusement parmi les richesses qui rendent « l'homme superbe. Mais, mon esprit, si tu désires <> chanter des combats, ne contemple s point d'autre « astre plus lumineux que le soleil pendant le jour, « dans le vague de l'air : car nous ne saurions chan- « ter des combats plus illustres que les combats « olympiques. » Peut-on jamais voir un plus plat galimatias? « L'eau esl très-bonne, à la vérité, » est une manière de parler familière et comique, qui ne répond point a la majesté de Pindare. Le mot d'aptarov ne veut pas simplement dire en grec bon, mais merveilleux, divin, excellent entre les chost s excellentes. On dira fort bien en grec qu'Alexandre et Jules César étaient à;i<7?o'. : traduira-t-on qu'ils étaient de bonnes gensî D'ailleurs le nom de bonne eau en français tombe dans le bas. à cause que cette façon de parler s'emploie dans des usages bas et populaires : a l'enst igné de la bonne eau , à la bonne eaurde-vîe. Le mot d'à la vérité&a cet endroit est encore plus familier et plus ridicule, et n'est point dans le une, où le usv et le Si sont comme des espèces d'enclitiques qui ne servent qu'a soutenir la

versification. « Et l'or qui brille'. » Il n'y a point à'et dans le grec, et qui n'y est point non plus. « Eclate « merveilleusement parmi les richesses. » Merveilleusement est burlesque en cet endroit. Il n'est point dans le grec, et se sent de l'ironie que M. P*** a dans l'esprit, et qu'il tâche de prêter même aux paroles de Pindare en le traduisant. « Qui rendent « l'homme superbe.» Cela n'est point dans Pindare, qui donne l'épithète de superbe aux richesses mêmes, ce qui est une figure très-belle; au lieu que dans la traduction , n'y ayant point de ligure, il n'y a plus par conséquent de poésie. « Mais, mon esprit, » etc. C'est ici où M. P*** achève de perdre la tramontane; et, comme il n'a entendu aucun mot de cet endroit où j'ai fait voir un sens si noble , si majestueux et si clair, ou me dispensera d'en faire l'analyse.

Je mécontenterai de lui demander dans quel lexicon, dans quel dictionnaire ancien ou moderne, il a jamais trouvé que \unSs en grec, ou ne en latin, voulût dire car. Cependant c'est ce car qui fait ici toute la confusion du raisonnement qu'il veut attribuer à Pindare. Ne sait-il pas qu'en toute langue, mettez un car mal à propos, il n'y a point de raisonnement qui ne devienne absurde. Que je dise, par exemple : « Il n'y a rien de si clair que le com- « mencement de la première ode de Pindare', et « M.P*** ne l'a point entendu, » voila parler trèsjuste; mais si je dis : « Il n'y a rien de si clair que le «commencement delà première ode de Pindare, « car M. P*** ne l'a point entendu, » c'est fort mal argumenté, parce que d'un fait très-véritable je fais une raison très-fausse, et qu'il est fort indifférent, pour faire qu'une chose soit claire ou obscure, que M. P*** l'entende ou ne l'entende point.

Je ne m'étendrai pas davantage a lui faire connaître une faute qu'il n'est pas possible que lui-même ne sente. J'oserai seulement l'avertir que, lorsqu'on veut critiquer d'aussi grands hommes qu'Homère et que Pindare, il faut avoir du moins les premières teintures de la grammaire; et qu'il peut fort bien arriver que l'auteur le plus habile devienne un auteur de mauvais sens entre les mains d'un traducteur ignorant , qui ne l'entend point , et qui ne sait pas même quelquefois que »ene veut point dire car.

Apres avoir ainsi convaincu M. P"* sur le grec et le latin, il trouvera bon que je l'avertisse aussi qu'il y a une grossière faute de français dans ces mots de sa traduction : <■ Mais, mon esprit, ne con- « temples point, ■■> etc. et queconft mple , à l'impé-

1 S'il y avait l'or qui brilh dans le grec, cela ferait un soin 'Miie, car il faudrait que kÎBoiuvov fut l'adjectif de £puooç. i (Bull..)

ratif , n'a point d's. Je lui conseille donc de renvoyer cet 5 au mot de casuite, qu'il écrit toujours ainsi, quoiqu'on doive toujours écrire et prononcer casuiste. Cet 5, je l'avoue , y est un peu plus nécessaire qu'au pluriel du mot d' 'opéra ; car bien que j'aie toujours entendu prononcer des opéras, comme on dit des factions et des totons , je ne voudrais pas assurer qu'on le doive écrire , et je pourrais bien m'être trompé en l'écrivant de la sorte.

RÉFLEXION IX

« Les mots bas sont comme autant de marques honteuses qui « flétrissent l'expression. »

Paroles de Longin , chap. xxxv.

Cette remarque est vraie dans toutes les langues. Il n'y a rien qui avilisse davantage un discours que les mots bas. On souffrira plutôt , généralement parlant, une pensée basse exprimée en termes nobles , que la pensée la plus noble exprimée en termes bas. La raison de cela est que tout le monde ne peut pas juger de la justesse et de la force d'une pensée; mais qu'il n'y a presque personne, surtout dans les langues vivantes , qui ne sente la bassesse des mots. Cependant il y a peu d'écrivains qui ne tombent quelquefois dans ce vice. Longin, comme nous voyons ici, accuse Hérodote , c'est-à-dire le plus poli de tous les bistoriens grecs , d'avoir laissé échapper des mots bas dans son histoire. On en reproche à Tite-Live, à Salluste et à Virgile.

N'est-ce donc pas une chose fort surprenante, qu'on n'ait jamais fait sur cela aucun reproche à Homère, bien qu'il ait composé deux poèmes, chacun plus gros que l'Enéide, et qu'il n'y ait point d'écrivain qui descende quelquefois dans un plus grand détail que lui , ni qui dise si volontiers les petites choses, ne se servant jamais que de termes nobles, ou employant les termes les moins relevés avec tant d'art et d'industrie, comme remarque Denys d'Halicarnasse, qu'il les rend nobles et harmonieux? Et certainement s'il y avait eu quelque reproche à lui faire sur la bassesse des mots , Longin ne l'aurait pas vraisemblablement plus épargné ici qu'Hérodote. On voit donc par là le peu de sens de ces critiques modernes qui veulent juger du grec sans savoir de grec, et qui , ne lisant Homère que dans des traductions latines très-basses, ou dans des traductions françaises encore plus rampantes , imputent à Homère les bassesses de ses traducteurs, et l'accusent de ce qu'en parlant grec il n'a pas assez noblement parlé latin ou français. Ces messieurs doivent savoir que les mots des langues ne répondent pas toujours juste les uns aux autres , et qu'un terme

grec très-noble ne peut souvent être exprimé en français que par un terme très-bas. Cela se voit par le mot d'asinus en latin, et d'âne en français, qui sont de la dernière bassesse dans Tune et dans l'autre de ces langues , quoique le mot qui signifie cet animal n'ait rien de bas en grec ni en hébreu , où on le voit employé dans les endroits même les plus magnifiques. Il en est de même du mot de mulet et de plusieurs autres.

En effet , les langues ont chacune leur bizarrerie : mais la française est principalement capricieuse sur les mots; et, bien qu'elle soit riche en beaux termes sur de certains sujets , il y en a beaucoup où elle est fort pauvre , et il y a un très-grand nombre de petites choses qu'elle ne saurait dire noblement. Ainsi, par exemple, bien que dans les endroits les plus sublimes elle nomme , sans s'avilir, un mouton , une chèvre, une brebis, elle ne saurait, sans se diffamer, dans un style un peu élevé , nommer un veau , une truie, un cochon. Le mot de génisse en français est fort beau , surtout dans une églogue ; vache ne s'y peut pas souffrir. Pasteur et berger y sont du plus bel usage; gardeur de pourceaux ou gardeur de bœufs y seraient horribles. Cependant il n'y a peut-être pas dans le grec deux plus beaux mots que ou€i9T»is et Pouxo'Xoç, qui répondent à ces deux mots français; et c'est pourquoi Virgile a intitulé seségloguesde ce doux nom de Bucoliques, qui veut pourtant dire en notre langue, à la lettre, les entretiens des bouviers ou des g ardeur s de bœufs.

Je pourrais rapporter encore ici un nombre infini de pareils exemples; mais, au lieu de plaindre en cela le malheur de notre langue, prendrons-nous le parti d'accuser Homère et Virgile de bassesse, pour n'avoir pas prévu que ces termes, quoique si nobles et si doux à l'oreille en leur langue, seraient bas et grossiers, étant traduits un jour en français? Voilà en effet le principe sur lequel M. P*** fait le procès à Homère : il ne se contente pas de le condamner sur les basses traductions qu'on a faites en latin ; pour plus grande sûreté, il traduit lui-même ce latin en français , et, avec ce beau talent qu'il a de dire bassement toutes choses , il fait si bien , que , racontant le sujet de l'Odyssée, il fait, d'un des plus nobles sujets qui aient été jamais traités, un ouvrage aussi burlesque que Y Ovide en belle humeur1.

Il change ce sage vieillard qui avait soin des troupeaux d'Ulysse en un vilain porcher. Aux endroits où Homère dit que « la nuit couvrait la terre de « son ombre et cachait le chemin aux voyageurs, » il traduit que « l'on commençait à ne voir goutte

1 Version burlesque des Métamorphoses d"Ovide.

RÉFLEXIONS CRITIQUES

dans les rues. » Au lieu de la magnifique chaussure dont Télémaque lie ses pieds délicats, il lui fait mettre ses beaux souliers de parade. A l'endroit où Homère, pour marquer la propreté de la maison de Nestor, dit que « ce fameux vieillard s'assit de- « vant sa porte sur des pierres fort polies, et qui « reluisaient comme si on les avait frottées de quel- « que huile précieuse, » il met que « Nestor s'alla « asseoir sur des pierres luisantes comme de l'on- « guenl. » Il explique partout le mot de sus , qui est fort noble en grec , par le mot de cochon ou de pourceau, qui est de la dernière bassesse en français. Au lieu qu'Agamemnon dit « qu'£gisthe le fit « assassinerdans son palais comme un taureau qu'on « égorge dans uneétable, » il met dans la bouche d'Agamemnon cette manière de parler basse , « Égis- « the me fit assommer comme un bœuf. » Au lieu dédire, comme porte le grec, « qu'Ulysse, voyant « son vaisseau fracassé et son mat renversé d'un « coup de tonnerre , il lia ensemble, du mieux qu'il « put , ce mât avec son reste de vaisseau , et s'assit dessus , » il fait dire à Ulysse « qu'il se mit achevai « sur son mat. » C'est en cet endroit qu'il fait cette énorme bévue que nous avons remarquée ailleurs dans nos observations.

Il dit encore sur ce sujet cent autres bassesses de la même force, exprimant en style rampant et bourgeois les mœurs des hommes de cet ancien siècle qu'Hésiode appelle le siècle des héros, où l'on ne connaissait point la mollesse et les délices, où l'on se servait, où l'on s'habillait soi-même, et qui se sentait encore parlàdu siècled'or. M.P*** triomphe à nous faire voir combien cette simplicité est éloignée de notre mollesse et de notre luxe , qu'il regarde comme un des grands présents que Dieu ait faits aux hommes , et qui sont pourtant l'origine de tous les vices, ainsi que Longin le fait voir dans son dernier chapitre, où il traite de la décadence des esprits, qu'il attribue principalement à ce luxe et a cette mollesse.

M. I>É** ne fait pas réflexion que les dieux et les dé Bsta . daas lea tables n'en sont pas moins agréables, quoiqu'ils n'aient ni estaliers , ni valets de chambre, ni dames d'atours, et qu'ils aillent souvent tout nus; qu'enfin le luxe est venu d'Asie en Europe, et que s'est des nations barbares qu'il est descendu chez des nations polies , où il atout perdu ; et où, plus dangereux fléau que la peste ni que la guérie, il a, comme dit Ju vénal1, vengé l'univers vaincu, en pervertissant les vainqueurs :

Sœvior armis Loioria incubuit, sictumque ulciscitur orbem.

1 Satire vi, v. 292.

J'aurais beaucoup de choses à dire sur ce sujet; mais il faut les réserver pour un autre endroit , et je ne veux parler ici que de la bassesse des mots. M. P*** en trouve beaucoup dans les épithètes d'Homère , qu'il accuse d'être souvent superflin-s. Il ne sait pas sans doute ce que sait tout homme un peu versé dans le grec, que, comme en Grèce autrefois le fils ne portait pointle nom du père, il est rare, même dans la prose, qu'on y nomme un homme sans lui donner une épithete qui le distingue , en disant ou le nom de son père, ou son pays, ou son talent, ou son défaut : Alexandre fils de Philippe , Alcibiade fils de Clinias, Hérodote d'Halicarnasse, Clément Alexandrin, Polyclète le sculpteur, Diogène le Cynique , Denys le Tyran , etc. Homère donc , écrivant daus le génie de sa langue , ne s'est pas contenté de donner à ses dieux et à ses héros ces noms de distinction qu'on leur donnait dans la prose, mais il leur en a composé de doux et d'harmonieux, qui marquent leur principal caractère. Ainsi par l'épithète de léger a la course1 , qu'il donne à Achille, il a marqué l'impétuosité d'un jeune homme. Voulant exprimer la prudence dans Minerve, il l'appelle ia déesse aux yeux fins2. Au contraire, pour peindre la majesté dans Junon , il la nomme la déesse aux yeux grands et oucerts 3 ; et ainsi des autres.

II ne faut donc pas regarder ces épithètes qu'il leur donne comme de simples épithètes , mais comme des espèces de surnoms qui les font connaître. Et on n'a jamais trouvé mauvais qu'on répétât ces épithètes, parce quece sont, commejeviensdedire , des espèces de surnoms. Virgile est entré dans ce goût grec, quand il a répété tant de fois dans l'Enéide pius .Eneas et pâte r .Eneas, qui sont comme les surnoms d'Énée. Et c'est pourquoi on lui a objecté fort mal à propos qu'Enée se loue lui-même , quand il dit, .Su m pius .Eneas , « Je suis le pieux Énée, » parce qu'il ne fait proprement que dire son nom. Il ne faut donc pas trouver étrance qu'Homère donne de ces sortes d'epithetes a ses héros, en des occasions qui n'ont aucun rapport à ces épithètes , puisque cela se fait souvent même en français, où nous donnons le nom de saint à nos saints, en des rencontres où il s'agit de toute autre chose que de leur sainteté; comme quand nous disons que saint Paul gardait les manteaux de ceux qui lapidaient saint Etienne.

Tous les plus habiles critiques avouent que ces épithètes sont admirables dans Homère , et que c'est une des principales richesses de sa poésie. Notre

1 Tlziïz; (ij/.j;.

» Yi.xj/.ioT.:^.

3 Boêwnç,

censeur cependant les trouve basses, et, aûn de prouver ce qu'il dit, non-seulement il les traduit bassement, mais il les traduit selon leur racine et leur étymologie; et, au lieu, par exemple, de traduire Junon aux yeux grands et ouverts, qui est ce que porte le mot Boû™;, il le traduit, selon sa racine , « Junon aux yeux de bœuf. » Il ne sait pas qu'en français même , il y a des dérivés et des composés qui sont fort beaux, dont le nom primitif est fort bas, comme on le voit dans les mots de pétiller et reculer. Je ne saurais m'empêcher de rapporter, à propos de cela, l'exemple d'un maître de rhétorique sous lequel j'ai étudié » , et qui sûrement ne m'a pas inspiré l'admiration d'Homère , puisqu'il en était presque aussi grand ennemi que M. p***. H nous faisait traduire l'oraison pour Milon; et à un endroit où Cicérondit, Obduruerat et percalluerat respublica, « La république s'était endurcie et était « devenue comme insensible, » les écoliers étant un peu embarrassés sur percalluerat ', qui dit presque la même chose qu 'obduruerat, notre régent nous fit attendre quelque temps son explication ; et, enfin, ayant défié plusieurs fois messieurs de l'Académie, et surtout M. d'Ablancourt2, à qui il en voulait, de venir traduire ce mot : Percallere, dit-il gravement, vient du cal et du durillon que les hommes contractent aux pieds; et de là il conclut qu'il fallait traduire, Obduruerat et percalluerat respublica, « La « république s'était endurcie et avait contracté un « durillon. » Voilà à peu près la manière de traduire de M. P***, et c'est sur de pareilles traductions qu'il veut qu'on juge de tous les poètes et de tous les orateurs de l'antiquité; jusque-là qu'il nous avertit qu'il doit donner un de ces jours un nouveau volume de parallèles, où il a, dit-il, mis en prose française les plus beaux endroits des poètes grecs et latins , afin de les apposer à d'autres beaux endroits des poètes modernes qu'il met aussi en prose; secret admirable qu'il a trouvé pour les rendre ridicules les uns et les autres, et surtout les anciens, quand il les aura habillés des impropriétés et des bassesses de sa traduction!

1 La Place, professeur de rhétorique au collège de Beauvais, recteur de l'université en 1650.

2 Nicolas Perrot, sieur d'Ablancourt, né le 5 avril IG06, prêta le serment d'avocat en 1 62 i ; abjura en 1020 la religion calviniste, dans laquelle son père l'avait l'ail élever; y rentra cinq ou six ans après; fut reçu, n'étant âgé que de trente et un ans , à l'Académie française , et se laissa mourir de faim au château d'Ablancourt, près de Vilry le Français, en Champagne, le 17 novembre 1GC4.

Page 1