CHAPITRE XXVIII
(Outre qu'il est plus harmonieux, il a bien plus de parties d'orateur, qu'il possède presque toutes en un degré éminent.) Longin, à mon avis, n'a garde de dire d'Hypéride qu'il possède presque toutes les parties d'orateur en un degré éminent : il dit seulement qu'il a plus de parties d'orateur que Démosthène, et que dans toutes ces parties « il « est presque éminent; qu'il les possède toutes en « un degré presque éminent, » xm mt&m ûiwucpoçèv
(Semblable à ces athlètes qui réussissent aux cinq sortes d'exercices , et qui , n'étant les premiers en pas un de ces exercices , passent en tous l'ordinaire et le commun.) De la manière que ce passage est traduit, Longin ne place Hypéride qu'au-dessus de l'ordinaire et du commun, ce qui est fort éloigné de sa pensée. A mon avis, M. Despréaux et les autres interprètes n'ont pas bien pris ni .le sens ni les paroles de ce rhéteur; ï^'.wTai ne signifie point ici des gens du vulgaire et du commun, comme ils l'ont cru , mais des gens qui se mêlent des mêmes exercices : d'où vient qu'Hésychius a fort bien marqué î£iû- Tz; î^'/.ÎTa;; je traduirais : « semblable à un athlète « que l'on appelle penlathle , qui véritablement est « vaincu par tous les autres athlètes dans tous les « combats qu'il entreprend, mais qui est au-dessus « de tous ceux qui s'attachent comme lui à cinq sor- <' tes d'exercices. » Ainsi la pensée de Longin est fort belle, de dire que si l'on doit juger du mérite par le nombre des vertus, plutôt que par leur excellence, et que l'on commette Hypéride avec Démos-
thène comme deux pentathles qui combattent dans cinq sortes d'exercices, le premier sera beaucoup audessus de l'autre; au lieu que si l'on juge des deux par un seul endroit, celui-ci l'emportera de bien loin sur le premier : comme un athlète qui ne se mêle que de la course ou de la lutte, vient facilement à bout d'un pentathle qui a quitté ses compagnons pour courir ou pour lutter contre lui. C'est tout ce que je puis dire sur ce passage , qui était assurément très-difficile , et qui n'avait peut-être point encore été entendu. M. Lefèbvre avait bien vu que c'était une imitation d'un passage de Platon dans le dialogue intitulé Épurai; mais il ne s'était pas donné la peine de l'expliquer.
(Il joint à cela les douceurs et les grâces de Lysias. ) Pour ne se tromper pas à ce passage , il faut savoir qu'il y a deux sortes de grâces : les unes majestueuses et graves, qui sont propres aux poètes; et les autres simples et semblables aux railleries Je la comédie. Ces dernières entrent dans la composition du style poli, que les rhéteurs ont appelé -[•/.a'fjpv/ '/.c'-pv; et c'était là les grâces de Lysias, qui, au jugement de Denys d'Halicarnasse, excellait dans ce style poli : c'est pourquoi Cicéron l'appelle venustissimum oratorem. Voici un exemple des grâces de ce charmant orateur. En parlant un jour contre Eschine, qui était amoureux d'une vieille : « H aime, dit-il, une femme dont il est plus facile « de compter les dents que les doigts. » C'est par cette raison que Démétrius a mis les grâces de Lysias dans le même rang que celles de Sophron, qui faisait des mimes.
(On y voit, pour ainsi dire, un orateur toujours à jeun.) Je ne sais si cette expression exprime bien la pensée de Longin. Il y a dans le grec xas^î*? vwpovroç, et par là ce rhéteur a entendu un orateur toujours égal et modéré; car wfyciv est opposé à [tat'vaaSat, (ire furieux. M. Despréaux a cru cotiser-" ver la même idée , parce qu'un orateur véritablement sublime ressemble en quelque manière à un homme qui est échauffé par le vin.