CHAPITRE XXXV
( Tellement qu'on voit briller dans leurs discours la liberté de leur pays. ) Longin dit : « Tellement « qu'on voit briller dans leurs discours la même li- « herté que dans leurs actions. » Il veut dire que, comme ces gens-là sont les maîtres d'eux-mêmes.
leur esprit , accoutumé à cet empire et à cette indépendance, ne produit rien qui ne porte des marques de cette liberté, qui est le but principal de toutes leurs actions , et qui les entretient toujours dans le mouvement. Cela méritait d'être bien éclairci : car c'est ce qui fonde en partie la réponse de Longin , comme nous Talions voir dans la seconde remarque , après celle-ci.
( Qui avons été comme enveloppés par les coutumes , et par les façons de faire de la monarchie. ) « Être enveloppé par les coutumes, » me paraît obscur : il semble même que cette expression dit tout autre chose que cequeLonginapretendu.il y a dans le grec, « qui avons été comme emmaillotés, »etc. ; mais comme cela n'est pas français , j'aurais voulu traduire , pour approcher de l'idée de Longin , « qui « avons comme sucé avec le lait les coutumes, » etc.
( Les rendent même plus petits par le moyen de cette bande dont on leur entoure le corps. ) Par cette bande, Longin entend sans doute des bandelettes dont on emmaillotait les pygmées depuis la tête jusques aux pieds. Ces bandelettes étaient à peu près comme celles dont les filles se servaient pour empêcher leur gorge de croître. C'est pourquoi Térence appelle ces filles vincto pectore , ce qui répond fort bien au mot grec £e<™.ô; que Longin emploie ici , et qui signifie bande , ligature. Encore aujourd'ui , en beaucoup d'endroits de l'Europe , les femmes mettent en usage ces bandes pour avoir les pieds petits.
( Je sais bien qu'il est fort aisé à l'homme , et que c'est son naturel , etc. ) M. Despréaux suit ici tous les interprètes qui attribuent encore ceci au philosophe qui parle à Longin. Mois je suis persuadé que ce sont les paroles de Longin, qui interrompt en cet endroit le philosophe, et commence à lui répondre. Je crois même que, dans la lacune suivante, il ne manque pas tant de choses qu'on a cru ; et peut-être n'est-il pas si difficile d'en suppléer le sens. Je ne doute pas que Longin n'ait écrit : « Je sais bien, « lui répondis-je alors , qu'il est fort aisé à l'homme, « et que c'est même son naturel , de blâmer les cho- « ses présentes. Mais prenez-y bien garde , ce n'est « point la monarchie qui est cause de la décadence « des esprits; et les délices d'une longue paix ne « contribuent pas tant à corrompre les grandes âmes « que cette guerre sans fin qui trouble depuis si « longtemps toute la terre , et qui oppose des obs- «■ tacles insurmontables à nos plus généreuses incli- « nations. » C'est assurément le véritable sens de ce passage, et il serait aisé de le prouver par l'histoire même du siècle de Longin. De cette manière, ce rhéteur répond fort bien aux deux objections du philosophe, dont l'une est, que le gouvernement
REMARQUES DE M. B01VIN
monarchique causait la grande stérilitéqui était alors dans les esprits ; et l'autre, que , dans les républiques, l'émulation et l'amour de la liberté entretenaient les républicains dans un mouvement continuel qui élevait leur courage, qui aiguisait leur esprit, et qui leur inspirait cette grandeur et cette noblesse dont les hommes véritablement libres sont seuls capables.
( Où nous ne songeons qu'à attraper la succession de celui-ci.) Le grec dit quelquechose de plus atroce : « où l'on ne songe qu'à hâter la mort de celui-ci ,»etc. àX/iTi'.ai ôrpai ôavârwv. Il a égard aux moyens dont on se servait alors pour avancer la mort de ceux dont on attendait la succession: on voit assez d'exemples de cette horrible coutume dans les satires des anciens.