SUR SON ENTRÉE DANS LE PHARE DE MESSINE
Paris, 4 juin 1675.
Monseigneur , Savez-vous bien qu'un des plus sûrs moyens pour empêcher un homme d'être plaisant, c'est de lui dire : Je veux que vous le soyez ? Depuis que vous m'avez défendu le sérieux Je ne me suis jamais senti si grave, et je ne parle plus que par sentences. Et d'ailleurs votre dernière action a quelque chose de si grand, qu'en vérité je ferais conscience de vous en écrire autrement qu'en style héroïque. Cependant je ne saurais me résoudre à ne vous pas obéir en tout ce que vous m'ordonnez. Ainsi, dans l'humeur où je me trouve, je tremble également de vous fatiguer par un sérieux fade , ou de vous ennuyer par une méchante plaisanterie. Enfin mon Apollon m'a secouru ce matin, et, dans le temps
1 Le privilège n'avail point été refusé ; au contraire, il avait été scellé à l'instant, sur la seule demande du libraire Barbin : mais quelques intrigues de Pellisson et de Montausier en avaient suspendu l'expédition. (Bolœann , a" xi.)
2 M. le duc de Vivonne , qui commandait alors l'armée navale, manda à l'auteur qu'il le priait de lui écrire quelque chose qui le consolât des mauvaises harangues qu'il était obligé d'entendre. C"est ce qui donna lieu à l'auteur de composer ces lettres. (Boil.)
que j'y pensais le moins, m'a fait trouver sur mon chevet deux lettres qui, au défaut de la mienne, pourront peut-être vous amuser agréablement. Elles sont datées des Champs-Elysées : l'une est de Balzac , et l'autre de Voiture, qui, tous deux, charmés du récit de votre dernier combat , vous écrivent de l'autre monde pour vous en féliciter.
Voici celle de Balzac, vous la reconnaîtrez aisément à son style qui ne saurait dire simplement les choses, ni descendre de sa hauteur.
Aux Champs-Elysées , le 2 juin l 1675.
Monseigneur , « Le bruit de vos actions ressuscite les morts. Il « réveille des gens endormis depuis trente années, « et condamnés à un sommeil éternel. Il fait parler « le silence même. La belle, l'éclatante, la glorieuse « conquête que vous avez faite sur les ennemis de « la France! Vous avez redonné le pain à une ville « qui a accoutumé de le fournir à toutes les autres. « Vous avez nourri la mère nourrice de l'Italie. Les « tonnerres de cette flotte qui vous fermait les ave- « nues de son port, n'ont fait que saluer votre en- « trée. Sa résistance ne vous a pas arrêté plus long- « temps qu'une réception un peu trop civile. Bien « loin d'empêcher la rapidité de votre course, elle « n'a pas seulement interrompu l'ordre de votre « marche. Vous avez contraint à sa vue le Sud et le « Nord de vous obéir. Sans châtier la mer comme « Xerxès2, vous l'avez rendue disciplinable. Vous « avez plus fait encore : vous avez rendu l'Espagnol « humble. Après cela, que ne peut-on point dire « de vous? Non, la nature, je dis la nature encore « jeune, et du temps qu'elle produisait les Alexan- « dre et les César, n'a rien produit de si grand que « sous le règne de Louis quatorzième. Elle a donné « aux Français, sur son déclin, ce que Borne n'a « pas obtenu d'elle dans sa plus grande maturité. « Elle a fait voir au monde dans votre siècle, en « corps et en âme , cette valeur parfaite dont on « avait à peine entrevu l'idée dans les romans et « dans les poèmes héroïques. îs'en déplaise à un de « vos poètes3, il n'a pas raison d'écrire qu'au delà « du Cocyte le mérite n'est plus connu. Le vôtre, « monseigneur, est vanté ici d'une commune voix
T Le 0 février 1675, le duc de Vivonne, avec une flotte de douze vaisseaux, attaqua celle des Espagnols , forte de vingt vaisseaux et de seize galères, la dispersa, et rouvrit ainsi le port de Messine. Ce brillant succès lui valut le bâton de maréchal de France.
2 Hérodote, liv. VII. Ja vénal, sat. x, v. 173.
* Voiture avait dit , dans son épitre au grand Condé :
Au delà des bords du Cocyte Il n'est plus parlé de mérite.
LETTRES DE BOILEAIL
« des deux côtés du Styx. Il fait sans cesse ressou- « venir de vous dans le séjour même de l'oubli. Il « trouve des partisans zélés dans le pays de l'Indif- • férence. Il met l'Achéron dans les intérêts de la « Seine. Disons plus, il n'y a point d'ombre parmi « nous, si prévenue des principes du Portique, si « endurcie dans l'école de Zenon, si fortifiée contre « la joie et contre la douleur, qui n'entende vos « louanges avec plaisir, et qui ne batte des mains, « qui ne crie miracle au moment que l'on vous « nomme, et qui ne soit prête de dire avec votre « Malherbe :
A la fin c'est trop de silence En si beau .sujet (Je parler '.
« Pour moi , monseigneur, qui vous conçois en- « core beaucoup mieux, je vous médite sans cesse « dans mon repos ; je m'occupe tout entier de votre « idéedansles longues heures de notre loisir; je crie a continuellement, le grand personnage! et si je « souhaite de revivre, c'est moins pour revoir lalu- « mière, que pour jouir de la souveraine félicité de « vous entretenir, et de vous dire de bouche avec « combien de respect je suis, de toute l'étendue de « mon âme, monseigneur, votre très-humble et très- « obéissant serviteur,
« Balzac. »
Je ne sais, monseigneur, si ces violentes exagérations vous plairont, et si vous ne trouverez point que le style de Balzac s'est un peu corrompu dans l'autre monde. Quoi qu'il en soit, jamais, à mon avis, il n'a prodigué ses hyperboles plus à propos. C'est à vous d'en juger ; mais auparavant lisez, je vous prie, la lettre de Voiture.
Aux Champs-Elysées , le 2 juin.
Monseigneur, « Bien que nous autres morts ne prenions pas « grand intérêt aux affaires des vivants, et ne soyons « pastrop portés à rire ,je ne saurais pourtant m'em- « pécher de me réjouir des grandes choses que vous o faites au-dessus de notre tête. Sérieusement, votre « dernier combat fait un bruit de diable aux enfers : « il s'est fait entendre dans un lieu où l'on n'entend « pas Dieu tonner, et a fait connaître votre gloire « dans un pays où l'on ne connaît point le soleil. H «est venu ici un bon nombre d'Espagnols qui y « étaient, et qui nous en ont appris le détail. Je ne « Bais pas pourquoi on veut faire passer les gens de " leur nation pour fanfarons: ce sont, je vous assure, «de fort bonnes gens; et le roi, depuis quelque
' Ces) ledébul d'une ode adressée par Malherbe au duc de Mtegarde, grand écuyer de France.
BOILEAL.
« temps, nous les envoie ici fort humbles et fort « honnêtes. Sans mentir, monseigneur, vous avez « bien fait des vôtres depuis peu ! A voir de quel air " vous courez la mer Méditerranée . il semble qu'elle « vous appartienne tout entière. Il n'y a pasa l'heure « qu'il est , dans toute son étendue , un seul corsaire « en sûreté; et, pour peu que cela dure, je ne vois « pas de quoi vous voulez que Tunis et Al«er sub- « sistent. .Nous avons ici les César, les Pompée et les « Alexandre : ils trouvent tous que vous avez assez « attrapé leur air dans votre manière de combattre; « surtout César vous trouve très-César. Il n'y a pas «jusqu'aux Alaric,aux Genséric, auxThéodoric, et « à tous ces autres conquérants en ic, qui ne par- « lent fort bien de votre action; et, dans leTartare « même, je ne sais si ce lieu vous est connu, il n'y « a point de diable, monseigneur, qui ne confesse « ingénument qu'à la tête d'une armée vous êtes « beaucoup plus diable que lui. C'est une vérité dont « vos ennemis tombent d'accord. Néanmoins, à voir «le bien que vous ave/, fait à Messine, j'estime, pour « moi , que vous tenez plus de l'anse que du diable , « hors que les anges ont la taille un peu plus légère « que vous1, et n'ont point le bras en écharpe*. « Raillerie à part, l'enfer est extrêmement déchaîné « en votre faveur. On ne trouve qu'une chose à redire « à votre conduite : c'est le peu de soin que vous « prenez quelquefois de votre vie. On vous aime as- « sez en ce pays-ci pour souhaiter de ne vous y point « voir. Croyez-moi, monseigneur : je l'ai déjà dit en « l'autre monde,
C'est fort peu de chose
Qu'un demi-dieu quand il est mort 3.
« Il n'est rien tel que d'être vivant. Et pour moi « qui sais maintenant par expérience ce que c'est « que de ne plus être, je fais ici la meilleure conte- « nance que je puis; mais, à ne vous rien celer, je « meurs d'envie de retourner au monde, ne fût-ce « que pour avoir le plaisir de vous y voir. Dans le « dessein même que j'aide faire ce voyage, j'ai déjà « envoyé plusieurs fois chercher les parties de mon « corps pour les rassembler; mais je n'ai jamais pu « ravoir mon cœur que j'avais laisse en partant à ces « sept maltresses que je servais , comme vous savez,
1 Le roi disait unjour au due de Vlvonne : « Vous ^ro- «à vue d'oeil; vous ne faites point d'exercice. lb! Sire, « répondit-il, c'est une médisance; il n'j a pas de jour i. que ji1 ne fesse au moins trois foi- le tour de monsieur, » en montrant le duc d'\uni"iit,qui n'était pas moins gros que lui.
a Dans l'action qui suivit le passage do Rhin, il reçut une blessure grave à l'épaule gauche, et depuis il eut toujours le bras ' ii èebarpe.
■* Voiture, dan» l'épttre citée.
as
« si fidèlement toutes sept à la fois. Pour mon es- •> prit, à moins que vous ne l'ayez, oii m'a assuré « qu'il n'était plus dans le monde. A vous dire le « vrai , je vous soupçonne un peu d'en avoir au « moins l'enjouement; car on m'a rapporté ici qua- « tre ou cinq mots de votre façon que je voudrais de « tout mon cœur avoir dits, et pour lesquels je don- « nerais volontiers le panégyrique de Pline et deux
• de mes meilleures lettres. Supposé donc que vous « l'ayez , je vous prie de me le renvoyer au plus tôt ; « car, en vérité, vous ne sauriez croire quelle in- « commodité c'est que de n'avoir pas tout son esprit ;
• surtout lorsqu'on écrit à un homme comme vous. « C'est ce qui fait que mon style aujourd'hui est
• tout changé. Sans cela vous me verriez encore
• rire, comme autrefois, avec mon compère le Bro-
• ehet; et je ne serais pas réduit à finir ma lettre « trivialement, comme je fais, en vous disant que «je suis, monseigneur, votre très-humble et très- « obéissant serviteur,
« Voiture. »
Voilà les deux lettres telles que je les ai reçues. Je vous les envoie écrites de ma main, parce que vous auriez eu trop de peine à lire les caractères de l'autre monde , si je vous les avais envoyées en original. N'allez donc pas vous figurer, monseigneur, que ce soit ici un pur jeu d'esprit et une imitation du style de ces deux écrivains. Vous savez bien que Balzac et Voiture sont deux hommes inimitables. Quand il serait vrai pourtant que j'aurais eu recours à cette invention pour vous divertir, aurais-je si grand tort? et ne devrait-on pas au contraire m'estimer d'avoir trouvé cette adresse , pour vous faire lire des louanges que vous n'auriez jamais souffertes autrement? En un mot, pourrais-je mieux faire voir , avec quelle sincérité et quel respect jesuis, etc.