MONSEIGNEUR
Sans une maladie très-violente qui m'a tourmenté pendant quatre mois, et qui m'a mis très-longtemps dans un état moins glorieux à la vérité, mais presque aussi périlleux que celui où vous êtes tous les jours, vous ne vous plaindriez pas de ma paresse.
Avant ce temps-là je me suis donné l'honneur de vous écrire plusieurs fois ; et si vous n'avez pas reçu mes lettres , c'est la faute de vos courriers , et non pas la mienne. Quoi qu'il en soit , me voilà guéri ; je suis en état de réparer mes fautes , si j'en ai commis quelques-unes; et j'espère que cette lettre-ci
prendra une route plus sûre que les autres. Mais dites-moi, monseigneur, sur quel ton faut-il maintenant vous parler? Je savais assez bien autrefois de quel air il fallait écrire à monseigneub de Vi-
VONNE, GÉNÉRAL DES GALÈRES DE FRANCE; mais
oserait-on se familiariser de même avec le libérateur de Messine, le vainqueur de Ruyter, le destructeur de la flotte espagnole ? Seriez-vous le premier héros qu'une extrême prospérité ne pût enorgueillir ? Êtesvous encore ce même grand seigneur qui venait souper chez un misérable poète : et y porteriez-vous sans honte vos nouveaux lauriers au second et au troisième étage? Non, non, monseigneur, je n'oserais plus me flatter de cet honneur. Ce serait assez pour moi que vous fussiez de retour à Paris ; et je me tiendrais trop heureux de pouvoir grossir les pelotons de peuple qui s'amasseraient dans les rues pour vous voir passer. Mais je n'oserais pas même espérer cette joie : vous vous êtes si fort habitué à gagner des batailles, que vous ne voulez plus faire d'autre métier ; il n'y a pas moyen de vous tirer de la Sicile. Cela accommode fort toute la France; mais cela ne m'accommode point du tout. Quelque belles que soient vos victoires, je n'en saurais être content, puisqu'elles vous rendent d'autant plus nécessaire au pays où vous êtes, et qu'en avançant vos conquêtes elles reculent votre retour. Tout passionné que je suis pour votre gloire, je chéris encore plus votre personne et j'aimerais encore mieux vous entendre parler ici de Chapelain et de Quinault , que d'entendre la Renommée parler si avantageusement devons. Et puis, monseigneur, combien pensez-vous que votre protection m'est nécessaire en ce pays, dans les démêlés que j'ai incessamment sur le Parnasse? Il faut que je vous en conte un, pour vous faire voir que je ne mens pas. Vous saurez donc, monseigneur, qu'il y a un médecin à Paris , nommé M. P*** • , très-grand ennemi de la santé et du bon sens , mais en récompense fort grand ami de M. Quinault. Un mouvement de pitié pour son pays , ou plutôt le peu de gain qu'il faisait dans son métier, lui en a fait à la fin embrasser un autre. Il a lu Vitruve, il a fréquenté M. le Vau et M. Ratabon2, et s'est enfin jeté dans l'architecture, où l'on prétend qu'en peu d'années il a autant élevé de mauvais bâtiments, qu'étant médecin il avait ruiné de bonnes santés. Ce nouvel architecte, qui veut se mêler aussi de poésie, m'a pris en haine sur le peu d'estime que je faisais des ouvrages de son cher Quinault. Sur cela , il s'est déchaîné contre
1 Claude Perrault.
2 Architectes célèbres.
moi dans le monde; je l'ai souffert quelque temps avec assez de modération, mais enfin la bile satirique n'a pu se contenir; si bien que, dans le quatrième chant de ma poétique, à quelque temps de là, j'ai inséré la métamorphose d'un médecin en architecte. Vous l'y avez peut-être vue ; elle finit ainsi :
Notre assassin renonce à son art inhumain ' ; Et , désormais la régie et l'équerre à la main , Laissant de Galien la science suspecte, De méchant médecin devient hon architecte.
Il n'avait pourtant pas sujet de s'offenser, puisqueje parle d'un médecin de Florence , et que d'ailleurs il n'est pas le premier médecin qui, dans Paris , ait quitté sa robe pour la truelle 2. Ajoutez que, si en qualité de médecin il avait raison de se fâcher, vous m'avouerez qu'en qualité d'architecte il me devait des remercîments. Il ne me remercia pas pourtant ; au contraire, comme il a un frère3 chez M. Colbert, et qu'il est lui-même employé dans les bâtiments du roi , il cria fort hautement contre ma hardiesse ; jusque-là que mes amis eurent peur que cela ne me fit une affaire auprès de cet illustre ministre. Je me rendis donc à leurs remontrances ; et , pour raccommoder toutes choses , je fis une réparation sincère au médecin, par l'épigramme que vous chez voir :
Oui ,, j'ai dit dans mes vers qu'un célèhre assassin, Laissant de Galien la science infertile, D'ignorant médecin devint maçon habile.
Mais de parler de vous je n'eus jamais dessein :
Lubin , ma muse est trop correcte.
Vous êtes , je l'avoue , ignorant médecin ,
Mais non pas habile architecte.
Cependant regardez , monseigneur, comme les esprits des hommes sont faits; cette réparation, bien loin d'apaiser l'architecte, l'irrita encore davantage. Il gronda, il se plaignit, il me menaça de me faire ôter ma pension. A tout cela je répondis que je craignais ses remèdes et non pas ses menaces. Le dépoûment de l'affaire est que j'ai touché ma pension; que l'architecte s'est brouillé auprès de M. Colbert; et que si Dieu ne regarde en pitié son peuple, notre homme va se rejeter dans la médecine. Mais , monseigneur, je vous entretiens là d'étranges bagatelles. Il esl temps, ce me semble, de vous dire que je suis , avec toute sorte de zèle et de respect , monseigneur, votre, etc.
' Art poétique , chant rv, v. 21.
1 Loois Savot , médecin du roi , mort à Paris en loto, traducteur du traite de Galien sur la saignée, négligea au»si sa profession pour se livrer à l'arcliitecture.
3 Charles Perrault.