A RACINE
Auteuil, le 19 mai 1687.
Je voudrais bien vous pouvoir mander que ma voix est revenue, mais la vérité est qu'elle est au même état que vous l'avez laissée , et qu'elle n'est haussée ni baissée d'un ton. Rien ne la peut faire revenir; mon ânesse y a perdu son latin , aussi bien que tous les médecins. La différence qu'il y a entre eux et elle , c'est que son lait m'a engraissé , et que leurs remèdes me dessèchent. Ainsi, mon cher monsieur, me voilà aussi muet et aussi chagrin que jamais. J'aurais bon besoin de votre vertu, et surtout de votre vertu chrétienne, pour me consoler; mais je n'ai pas été élevé , comme vous , dans le sanctuaire de la piété1; et, à mon avis, une vertu ordinaire
1 A Port-Royal.
ne saurait que blanchir contre un aussi juste sujet de s'aflliger qu'est le mien. Il me faut de la grâce, et de la grâce augustinienne la plus efficace, pour m'empêcher de me désespérer; car je doute que la grâce molinienne la plus suffisante suffise pour me soutenir dans l'abattement où je suis. Vous ne sauriez vous imaginer à quel excès va cet abattement, et quel mépris il m'inspire pour toutes les choses de la terre, sans néanmoins (ce qui est de fâcheux) m'inspirer un assez grand goût des choses du ciel. Quelque insensible pourtant qu'il m'ait rendu pour tout ce qui se passe ici-bas, je ne suis pas encore indifférent pour la gloire du roi. Vous me ferez donc plaisir de me mander quelques particularités de son voyage1 , puisque tous ses pas sont historiques , et qu'il ne fait rien qui ne soit digne, pour ainsi dire, d'être raconté à tous les siècles. Je vous aurai aussi beaucoup d'obligation si vous voulez en même temps m'écrire des nouvelles de votre santé. Je meurs de peur que votre mal de gorge ne soit aussi persévérant que mon mal de poitrine. Si cela est, je n'ai plus d'espérance d'être heureux , ni par autrui ni par moi-même. On me vient de dire que Furetière a été à l'extrémité, et que, par l'avis de son confesseur, il a envoyé quérir tous les académiciens offensés dans son factum , et qu'il leur a fait une amende honorable dans les formes , mais qu'il se porte mieux maintenant2. J'aurai soin de m'éclaircir de la chose, et je vous en manderai le détail. Le père Souvenin 3 a dîné aujourd'hui chez moi , et m'a fort prié de vous faire ses recommandations. Je vous les fais donc; et, en récompense, je vous conjure de bien faire les miennes au cher M. Félix •*. Pourquoi faut-il que je ne sois pas avec lui et avec vous , et que je n'aie pas du moins une voix pour crier encore contre la foi tune, qui m'a envié ce bonheur? Dites bien aussi à M. le marquis de Termes , que je songe à lui dans mon infortune; et qu'encore que je sache assez combien les gens de la cour sont peu touchés des malheurs d'autrui, je le tiens assez galant homme pour me plaindre. Maximilien5 m'est venu voir à Auteuil, et m'a lu quelque chose de son Théophraste. C'est un fort honnête homme , et à qui il ne manquerait rien , si la nature l'avait fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du
1 Louis XIV était parti le 10 mai I6S7 , avec un nombreux cortège, -pour aller visiter les fort ilications de Luxembourg, qui s'était rendu trois ans auparavant, le 4 juin 1084, au maréchal de Créqui, après vingt-quai réjouis de tranchée ouverte.
2 II mourut le 14 mai de l'année suivante.
3 Chanoine régulier de Sairite-Gene\ iève, parent de Racine.
4 Charles-François Félix de Tassy avait succédé à son père dans la charge de premier chirurgien du roi, eu 1076.
5 La Bruyère.
mérite. Je vous donne le bonsoir et suis tout à vous.