‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 357 sur 672 · RACINE A BOILEAU · texte numérisé non relu

RACINE A BOILEAU

Luxembourg, 2i mai IC87.

Votre lettre m'aurait fait beaucoup plus de plaisir si les nouvelles de votre santé eussent été un peu meilleures. Je vis M. Dodart » comme je venais de la recevoir, et la lui montrai. Il m'assura que vous n'aviez aucun lieu de vous mettre dans l'esprit que votre voix ne reviendra point, et me cita même quantité de gens qui sont sortis fort heureusement d'un semblable accident. Mais , sur toutes choses , il vous recommande de ne point faire d'effort pour parler, et, s'il se peut, de n'avoir commerce qu'avec des gens d'une oreille fort subtile, ou qui vous entendent à demi-mot. Il croit que le sirop d'abricot vous est fort bon, et qu'il en faut prendre quelquefois de pur, et très-souvent de mêlé avec de l'eau , en l'avalant lentement et goutte à goutte; ne point boire trop frais, ni de vin que fort trempé; du reste vous tenir l'esprit toujours gai. Voilà à peu près le conseil que M. Menjotmedonnait autrefois2. M. Dodart approuve beaucoup votre lait d'ànesse , mais beaucoup plus encore ce que vous dites de la vertu moliniste. Il ne la croit nullement propre à votre mal , et assure même qu'elle y serait très-nuisible. Il m'ordonne presque toujours les mêmes choses pour mon mal de gorge, qui va toujours son même train; et il me conseille un régime qui peut-être me pourra guérir dans deux ans, mais qui infailliblement me rendra dans deux mois de la taille dont vous voyez qu'est M. Dodart lui-même 3. M Félix était présent a toutes ces ordonnances, qu'il a fort approuvées ; et il a aussi demandé des remèdes pour 6a santé, se croyant le plus malade de nous trois. Je vous ai mandé qu'il avait visité la boucherie de Châlons. Il est, à l'heure que je vous parle, au marché, où il m'a dit qu'il avait rencontré ce matin desécrevisses de fort bonne mine.

Le voyage est prolongé de trois jours , et on demeurera ici jusqu'à lundi prochain. Le prétexte est la rougeole de M. le comte de Toulouse •* ; mais le

1 Denis Dodart, professeur de pharmacie, conseiller médecin de Louis XIV , et membre de l'Académie des sciences ; aé h Paria en 1631, et mort dans la même ville, le s novembre

1 Racine aimai! à raconter le trait de ce médecin, qui lui ayant défendu de boire du vin , de manger dé la viande, de lire el de s'appliquera la moindre chose, ajouta : « Du reste, « réjouissez-vous. »

3 11 était d'une maigreur extrême.

4 Louis-Alexandre de Bourbon , comte de Toulouse , né le •Juin 1678, mort en 1737; troisième enfant maie de Louis XIV et do madame de Montespan.

vrai est apparemment que le roi n pris goût à sa conquête, et qu'il n'est pas f;'iché de l'examiner tout a loisir. Il a déjà considéré toutes les fortifications l'une après l'autre, est entré jusque dans les contremines du chemin couvert, qui sont fort belles, et surtout a été fort aise de voirces fameuses redoutes entre les deux chemins couverts, lesquelles ont tant donné de peine à M. de Vauban. Aujourd'hui le roi va examiner la circonvallation, c'est-à-dire faire un tour de sept ou huit lieues. Je ne vous fais point le détail de tout ce qui m'a paru ici de merveilleux ; qu'il vous suffise que je vous en rendrai bon compte quand nous nous verrons, et que je vous ferai peutêtre concevoir les choses comme si vousy aviez été. M. de Vauban a été ravi de me voir, et , ne pouvant pas venir avec moi , m'a donné un ingénieur qui m'a mené partout. Il m'a aussi abouché avec M. d'Espagne, gouverneur de Thionville, qui se signala tant à Saint-Godard ", et qui m'a fait souvenir qu'il avait souvent bu avec moi à l'auberge de M. Poignant 2 ; et que nous étions, Poignant et moi , fort agréables avec feu M. de Bernage, évêque de Grasse. Sérieusement , ce M. d'Kspagne est un fort galant homme , et il m'a paru un grand air de vérité dans tout ce qu'il m'a dit de ce combat de Saint-Godard. Mais, mon cher monsieur, cela ne s'accorde ni avec M. de .Montecuculli, ni avec M. de Bissy, ni avec M. de la Feuillade, et je vois bien que la vérité qu'on nous demande tant est bien plus difficile à trouver qu'a écrire. J'ai vu aussi M. de Cbarvil, qui était intendant àGigeri3. Celui-ci sait apparemment la vérité, mais il se serre les lèvres tant qu'il peut de peur de la dire ; et j'ai eu à peu près la même peine à lui tirer quelques mots de la bouche, que Trivelîn en avait à en tirer de Scaramouche, musicien bègue. M. de G ouiville^ arriva hier, et tout en arrivant me demanda de vos nouvelles. Je ne finirais point si je vous nommais tous les gens qui m'en demandenttous les jours avec amitié. M. de Chevreuse5, entre autres, M. de Koailles6, monseigneur le Prince: , (pie je devrais nommer le premier; surtout .M. Moreau notre ami",

1 Sainl-C.othard.

2 Ancien capitaine de dragons. La Fontaine passe pour.nni voulu se battre en duel avec lui.

3 Les Français s'étaient, le 22 Juillet Ifl84, emparés de la ville de Gigeri, près d'Alger, sous la conduite du cliexalier de ( harril.

4 Jean Hérault de C,our\ ille, dont on a des mémoires, mort en 1705.

* Charlea-Honoré d'Albert . tils du duc de Luynes et pendu de i olbert

■ Anne-Jules, due de N. Milles, qui depuis fut maréchal un

France

' Il avait pri- ce nom depuis la mort de son père, le grand

Condé . arrivée Pam précédente.

i t olrargleo ordinaire du rui. Il mourut en 1093.

et M. Roze ■ : ce dernier avec des expressions fortes, vigoureuses, et qu'on voit bien en vérité qui partent du cœur. Je fis hier grand plaisir à M. de Termes2 de lui dire le souvenir que vous aviez de lui. M. l'archevêque d'Embrun 3 est ici , toujours mettant le roi en bonne humeur; M. de Reims 4, M. le président de Mesures5, M. le cardinal deFurstemberg6; enfin plus de gens trois fois qu'a Versailles, la presse dans les rues comme à Bouguenon 7, une infinité d'Allemands et d'Allemandes qui veulent... (voir le roi ).

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