A RACINE
Bourbon , le 29 juillet 1687.
Votre lettre m'a tiré d'un fort grand embarras ; car je doutais que vous eussiez reçu celle que je vous avais écrite, et dont la réponse est arrivée fort tard à Bourbon. Si la perte de ma voix ne m'avait fort guéri de la vanité, j'aurais été très-sensible à tout ce que vous m'avez mandé de l'honneur que m'a fait le plus grand prince de la terre, en vous demandant des nouvelles de ma santé; mais l'impuissance où ma maladie me met de répondre par mon travail à toutes les bontés qu'il me témoigne me fait un sujet de chagrin de ce qui devrait faire toute
1 11 était de l'Académie des sciences , et son éloge est un des premiers de ceux qu'a faits M. de Fontenelle. (L. R.) * Marie de Lorraine.
1 Le reste du manuscrit est supprimé.
ma joie. Les eaux jusqu'ici m'ont fait un fort grand bien, suivant toutes les règles, puisque je les rends de reste, et qu'elles m'ont, pour ainsi dire, tout fait sortir du corps, excepté la maladie pour laquelle je les prends. M. Bourdier, mon médecin, soutient pourtant que j'ai la voix plus forte que quand je suis arrivé; et AL Baudière, mon apothicaire , qui est encore meilleur juge que lui, puisqu'il est sourd, prétend aussi la même chose; mais pour moi je suis persuadé qu'ils me flattent, ou plutôt qu'ils se flattent eux-mêmes, et, à ce que je puis reconnaître en moi, je tiens que les eaux me soulageront plutôt la difficulté de respirer que la difficulté de parler. Quoi qu'il ensoitj'iraijusqu'au bout, et je ne donnerai point occasion a M. Fagon et a M. Félix de dire que je me suis impatienté. Au pis aller, nous essayerons cet hiver Yerysimum : mon médecin et mon apothicaire, à qui j'ai montré l'endroit de votre lettre où vous parlez de cette plante, ont témoigné tous deux en faire grand cas; mais M. Bourdier prétend qu'elle ne peut rendre la voix qu'à des gens qui ont le gosier attaqué, et non pas à un homme comme moi, qui a tous les muscles embarrassés. Peut-être que si j'avais le gosier malade, prétendrait-il que Y erysimum ne saurait guérir que ceux qui ont la poitrine attaquée. Le bon de l'affaire est qu'il persiste toujours dans la pensée que les eaux de Bourbon me rendront bientôt la voix; si cela arrive, ce sera à moi, mon cher monsieur, à vous consoler, puisque, de la manière dont vous me parlez de votre mal de gorge, je doute qu'il puisse être guéri sitôt, surtout si vous vous engagez en de longs voyages avec M. Hessein. Mais laissezmoi faire : si la voix me revient , j'espère vous soulager dans les disputes que vous aurez avec lui, sauf à la perdre encore une seconde fois pour vous rendre cet office. Je vous prie pourtant de lui faire bien des amitiés de ma part, et de lui faire entendre que ses contradictions me seront toujours beaucoup plus agréables que les complaisances et les applaudissements fades des amateurs de beaux esprits. 11 s'est trouvé ici parmi les capucins un de ces amateurs qui a fait des vers à ma louange. J'admire ce que c'est que des hommes : f'anitas et omnia vanitas '. Cette sentence ne m'a jamais paru si vraie qu'en fréquentant ces bons et crasseux pères. Je suis bien fâché que vous ne soyez point encore habitué à Auteuil , où
Ipsi te fontes, ipsa hœc arbusla vocabant 5;
1 Eccles. cap. I, v. 2.
2 ViRG. Églog. i, v. 40.
c'est-à-dire où mes deux puits « et mes abricotiers vous appellent.
Vous faites très-bien d'aller à Maintenon avec une compagnie aussi agréable que celle dont vous me parlez, puisque vous y trouverez votre utilité et votre plaisir.
Omne tulit punctum 2
Je n'ai pu deviner la critique que vous peut faire M. l'abbé Tallemant 3 sur l'endroit de Pépitaphe que vous m'avez marqué. N'est-ce point qu'il prétend que ces termes, il fut nommé, semblent dire que le roi Louis XIII a tenu M. le Tellier sur les fonts de baptême; ou bien que c'est mal dit, que le roi le choisit pour remplir la charge, etc. parce que c'est la charge qui a rempli M. le Tellier, non pas M. le Tellier qui a rempli la charge; par la même raison que c'est la ville qui entoure les fossés , et non pas les fossés qui entourent la ville? C'est à vous à m'expliquer cette énigme.
Faites bien, je vous prie, nos baisemains au père Bouhours et à tous mes amis, quand vous les rencontrerez ; mais surtout témoignez bien a M. -Nicole la profonde vénération que j'ai pour son mérite et pour la simplicité de ses mœurs , encore plus admirable que son mérite. Vous ne me parlez point de Pépitaphe de mademoiselle de Lamoignon ■*.
Voila, ce me semble, une assez longue lettre pour un homme à qui on défend les longues applications, et qu'on presse d'ailleurs de donner cette lettre pour la porter à Moulins. J'ai appris par la ga/.ette f|iie M l'abbé de Choisy était agréé à l'Académie. Voici encore une voix que je vous envoie pour lui, si les trente-neuf ne sufiisaient pas. Adieu; aimez-moi toujours, et croyez que je n'aime rien plus que vous. Je passe ici le temps, sic ut qttimus, quando , ut volumus , non possum. Adieu, encore une fois; «lites à ma sœur et à M. Manchon 5 que je ne manquerai pas de leur écrire par la première commodité. J'ai écrit a M. Marchand.
1 11 n'.i\ lit pas d'antres eaux dans celte petite maison , dont il brisai! ses délices. (L. R.)
1 Horace, dri /><■■ /. \ . ,
-1 il s'agit ici de Paul Tallemanl : il ne faut point le confondre avec François Tallemanl ><>n cousin, auteur d'une Ira- ■action des \ iesdePlularque, el que Boileaua désig
ce TCM :
Ou le sec traducteur du français il'Amyot.