‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 363 sur 672 · RACINE A BOILEAU · texte numérisé non relu

RACINE A BOILEAU

Paris, 8 août 1687.

Madame Manchon vint avant-hier me chercher, fort alarmée d'une lettre <pie vous lui avez écrite, et qui est en effet bien différente decellequoj'ai reçue de vous. J'aurais déjà été à Versailles pour entretenir M. Fagon;mais le roi est a Mark depuis quatre jours, et n'en reviendra que demain au soir : ainsi je n'irai qu'après demain malin, et je vous manderai exactement tout ce qu'il m'aura dit. Cependant je me flatte que ce dégoût et cette lassitude dont

' Henri de Ressé ou Brsset, sieur de la Chtpelle-Milon , avait épousé Charlotte Dongois, tille d'une «dur de Despréaux.

vous vous plaignez n'auront point de suite, et que c'est seulement un effet que les eaux doivent produire quand l'estomac n'y est pas encore accoutumé ; que si elles continuent a vous faire mal , vous savez que tout le monde vous dit en partant, qu'il fallait les quitter en ce cas , ou tout du moins les interrompre. Si par malheur elles ne vous guérissent pas, il n'y a point lieu encore de vous décou-ager, et vous ne seriez pas le premier qui , n'ayant pas été guéri sur les lieux, s'est trouvé guéri étant de retour chez lui. En tous cas, le sirop Œerysimwn n'est point assurément une vision. M. Dodart,à qui j'en parlai il y a trois jours, me dit et m'assura en conscience que ce M. Morin, qui m'a parlé de ce remède, est sans doute le plus habile médecin qui soit dans Paris, et le moins charlatan. Il est constant que, pour moi, je me trouve infiniment mieux depuis que, par son conseil , j'ai renoncé à tout ce lavage d'eaux qu'on m'avait ordonnées, et qui m'avaient presque gâté entièrement l'estomac sans me guérir mon mal de gorge. Je prierai aussi M. de Jussac d'écrire à madame sa femme, à Fontevrault, et de lui mander l'embarras de ce pauvre parai) tique , qui était sans vous sur le pavé.

M. de Saint-Laurent est mort d'une colique de miserere , et non point d'un accès de néphrétique, commeje vous avais mandé. Sa mort a été fort chrétienne, et même aussi singulière que le reste de sa vie. Il ne confia qu'a M. de Chartres qu'il se trouvait mal, et qu'il allait s'enfermer dans une chambre pour se reposer, conjurant instamment ce jeune prince de ne point dire où il était, parce qu'il ne voulait voir personne. En le quittant il alla faire ses dévotions : c'était un dimanche, et on dit qu'il les faisait tous les dimanches; puis il s'enferma dans une chambre jusqu'à trois heures après midi, que M. de Chartres, étant en inquiétude de sa santé, déclara où il était. Tancrejt y fut, qui le trouva tout habillé sur un lit, souffrant apparemment beaucoup, et néanmoins fort tranquille. Tancret ne lui trouva point de pouls; mais M. de Saint-Laurent lui dit que cela ne ['étonnât point : qu'il était vieux, et qu'il n'avait pas naturellement le pouls fort élevé. Il voulut être saigné, et il ne vint point de sang. Peu de temps après, il se mit sur son séant . puis dit a son valet de le pencher un peu sur son che\ et : et aussitôt ses pieds se mirent à trépigner contre le plancher, et il expira dans le moment même. On trouva dans sa bourse un billet par lequel il déclarait où l'on trouverait son testament. Je crois qu'il donne tout son bien aux pauvres. Voilà comme il est mort: ;t voici ce qui l'ait, ce me semble, assez bien son éli vous savez qu'il n'avait presque point d'autres soins

auprès de M. de Chartres « que de l'empêcher de manger des friandises ; qu'il l'empêchait le plus qu'il pouvaitd'allerauxcomédies et aux opéras; et il vous a conté lui-même toutes les rebuffades qu'il lui a fallu essuyer pour cela, et comment toute la maison de Monsieur était déchaînée contre lui , gouverneur2, sous-précepteur3, valets de chambre. Cependant on a été plus de deux jours sans oser apprendre sa rnort à ce même M. de Chartres; et quand Monsieur enfin la lui a annoncée, il a jeté des cris effroyables , se jetant , non point sur son lit , mais sur le lit de M. de Saint-Laurent , qui était encore dans sa chambre , et l'appelant à haute voix comme s'il eût encore été en vie : tant la vertu , quand elle est vraie, a de force pour se faire aimer! Je suis assuré que cela vous fera plaisir, non-seulement pour la mémoire de M. de Saint-Laurent , mais même pour M. de Chartres. Dieu veuille qu'il persiste longtemps dans de pareils sentiments! Il me semble que je n'ai point d'autres nouvelles à vous mander.

M. le duc de JÀoannès 4 est venu ce matin pour me parler de sa rivière, et pour me prier d'en parler. Je lui ai demandé s'il ne savait rien de nouveau ; il m'a dit que non ; et il faut bien , puisqu'il ne sait point de nouvelles, qu'il n'y en ait point, car il en sait toujours plus qu'il n'y en a. On dit seulement que M. de Lorraine a passé la Drave, et les Turcs la Save : ainsi il n'y a point de rivière qui les sépare ; tant pis apparemment pour les Turcs; je les trouve merveilleusement accoutumés à être battus 5. La nouvelle qui fait ici le plus de bruit , c'est l'embarras des comédiens, qui sont obligés de déloger de la rue Guénégaud, à cause que messieurs de Sorbonne, en acceptant le collège des Quatre-Nations, ont demandé, pour première condition, qu'on les éloignât de ce collège. Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou six endroits; mais, partout où ils vont, c'est merveille d'entendre comme les curés crient. Le curé de Saint-Germain l'Auxerrois a déjà obtenu qu'ils ne seraient point à l'hôtel de Sourdis, parce que de leur théâtre on aurait entendu tout à plein les orgues , et de l'église on aurait parfaitement bien entendu les violons ; enfin ils en sont à la rue de Sa-

1 Depuis duc d'Orléans et régent du royaume : alors âgé de douze ans.

2 Le duc de Chartres eut successivement quatre gouverneurs dans l'espace de six années : les maréchaux de Navailles et d'Estrades, le duc de la Vieuville et le marquis d'Arcv, chevalier des ordres.

3 Le gouverneur était alors le duc de la Vieuville, et le sousprecepteur, le trop fameux abbé Dubois.

4 François dWubusson, duc de Roannès, second maréchal de laFeuillade, élevé à ce grade éminent le 2 février 1724, mourut a Marly le 29 janvier 1725.

* Ils le furent de nouveau le 12 août de celte même année.

voie, dans la paroisse de Saint-André. Le curé a été aussi au roi lui représenter qu'il n'y a tantôt plus dans la paroisse que des auberges et des coquetiers ; si les comédiens y viennent , que son église sera déserte. Les Grands- Augustins ont aussi été au roi , et le père Lembrochons, provincial , a porté la parole; mais on prétend que les comédiens on dit à Sa Majesté que ces mêmes Augustins , qui ne veulent point les avoir pour voisins, sont fort assidus spectateurs de la comédie , et qu'ils ont voulu même vendre à la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la rue d'Anjou , pour y bâtir un théâtre , et que le marché serait déjà conclu, si le lieu eût été plus commode. M. de Louvois a ordonné à M. de la Chapelle de lui envoyer le plan du lieu où ils veulent bâtir dans la rue de Savoie. Ainsi on attend ce que M. de Louvois décidera. Cependant l'alarme est grande dans le quartier : tous les bourgeois , qui sont gens de palais, trouvent fort étrange qu'on vienne leur embarrasser leurs rues. M. Billard surtout ', qui se trouvera vis-à-vis de la porte du parterre , crie fort haut; et quand on lui a voulu dire qu'il en aurait plus de commodité pour s'aller divertir quelquefois , il a répondu fort tragiquement : Je ne veux point me divertir. Adieu, monsieur; je fais moi-mêmece que je puis pour vous divertir, quoique j'aie le cœur fort triste depuis la lettre que vous avez écrite à madame votre sœur. Si vous croyez que je puisse vous être bon à quelque chose à Bourbon , n'en faites point de façon; mandez-le-moi : je volerai pour vous aller voir.

A RACINE

Bourbon, le 9 août 1687.

Je vous demande pardon du gros paquet que je vous envoie; mais M. Bourdier, mon médecin, a cru qu'il était de son devoir d'écrire à M. Fagon sur ma maladie. Je lui ai dit qu'il fallait que M. Dodart vît aussi lachose : ainsi nous sommes convenus de vous adresser sa relation. Je vous envoie un compliment pour M. de la Bruyère.

J'ai été sensiblement affligé de la mort de M. de Saint-Laurent. Franchement , notre siècle se dégarnit fort de gens de mérite et de vertu ; et sans ceux qu'on a étouffes sous prétexte de jansénisme, en voilà un grand nombre que la mort a enlevés depuis peu. Je plains fort le pauvre M. de Sainctot ».

1 Germain Billard, avocat renommé. Il avait marié une de ses tilles a Jérôme Bignon, qui fut prévôt des marchands de la ville de Paris en I7U8; l'autre à Louis Cuauvelin, père du garde des sceaux.

» Maître des cérémonies.

Je ne vous dirai point en quel état est ma poitrine, puisque mon médecin vous en écrit tout le détail; ce que je puis vous dire, c'est que ma maladie est de ces sortes de choses 07/a? non rècipiunt magis et minus, puisque je suis environ au même état que j'étais lorsque je suis arrivé. On me dit cependant toujours, comme à l'aris, que cela reviendra; et c'est ce qui me désespère , cela ne revenant point. Si je savais que je dusse être sans voix toute ma vie, je m'affligerais sans doute; mais je prendrais ma résolution, et je serais peut-être moins malheureux que dans un état d'incertitude qui ne me permet pas de me fixer, et qui me laisse toujours comme un coupable qui attend le jugement de son procès. Je m'efforce cependant de traîner ici ma misérable vie du mieux que je puis, avec un abbé, très-honnête homme, qui est trésorier d'une sainte chapelle; mon médecin et mon apothicaire. Je passe le temps avec eux à peu près comme 1). Quixotte le passait, en un lugar de la Mancha , avec son curé , son barbier, et le bachelier Samson Carrasco. J'ai aussi une servante : il me manque une nièce; mais de tous ces gens-là , celui qui joue le mieux son personnage, c'est moi, qui suis presque aussi fou que lui, et qui ne dirais guère moins de sottises, si je pouvais me faire entendre.

Je n'ai pointété surpris de ce que vous m'avez mandé de M. Ilessein :

Naturam expelles furca, tamen usque recurret '.

Il a d'ailleurs de très-bonnes qualités; mais , à mon avis, puisque je suis sur la citation de D.Quixotte, il n'est pas mauvais de garder avec lui les mêmes mesures qu'avec Cardenio. Comme il veut toujours contredire, il ne serait pas mauvais de le mettre avec cet homme que vous savez de notre assemblée, qui ne dit jamais rien qu'on ne doive contredire2; ils seraient merveilleux ensemble.

J'ai déjà formé mon plan pour l'année 1667 3, où je vois de quoi ouvrir un beau champ à l'esprit ; mais, à ne vous rien déguiser, il ne faut pas que vous fassiez un grand fond sur moi , tant que j'aurai tous les matins à prendre douze verres d'eau, qu'il coûte encore plus à rendre qu'à avaler, et qui Vous laissent toul étourdi le reste du jour, sans qu'il vous soit permis de sommeiller un moment. Je ferai pourtant du mieux que je pourrai, et j'espère que Dieu m'aidera.

Vous faites bien de cultiver madame de Mainte-

1 Horace, ltv. i, ipit. x , v. 24.

' • harpenlier.

1 1l parle de l'histoire du roi, dont ils étaient tous deux continuellement occupes. ( L. R.)

non; jamais personne ne fut si digne qu'elle du poste qu'elle occupe, et c'est la seule vertu ou je n'aie point encore remarqué de défaut. L'estime qu'elle a pour vous est une marque de son bon goût. Pour moi , je ne me compte pas au rang des choses vivantes :

Vox quoque Mœ rim Jam fugit ipsa : lupi Mœrim \ idére priore» '.

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