‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 364 sur 672 · RACINE A BOILEAU · texte numérisé non relu

RACINE A BOILEAU

Paris, 13 août ICS7.

Je ne vous écrirai aujourd'hui que deux mots; car, outre qu'il est extrêmement tard, je reviens chez moi pénétré de frayeur et de déplaisir. Je sors de chez le pauvre M. Ilessein , que j'ai laissé àl'extremité; je doute qu'à moins d'un miracle je le retrouve demain envie. Je vous conterai sa maladie une autre fois, et je ne vous parlerai maintenant que de ce qui vous regarde. Vous êtes un peu cruel à mon éijard , de me laisser si longtemps dans l'horrible inquiétude où vous avez bien dû juger que votre lettre à madame votre sœur me pouvait jeter. J'ai vu M. Fagon, qui, sur le récit que je lui ai fait de ce qui est dans cette lettre, a jugé qu'il fallait sur-le-champ quitter vos eaux. Il dit que leur effet naturel est d'ouvrir l'appétit, bien loin de Coter; il croit même qu'à l'heure qu'il est vous les aurez interrompues, parce qu'on n'en prend jamais plus de vingt jours de suite. Si vous vous en êtes trouvé considérablement bien , il est d'avis qu'après les avoir laissées pour quelque temps , vous les recommenciez ; si elles ne vous ont fait aucun bien , il croit qu'il les faut quitter entièrement. Le roi me demanda hier au soir si vous étiez revenu; je lui ai répondu que non , et que les eaux jusqu'ici ne vous avaient pas fort soulage. Il me dit ces propres mots : « I! fera mieux de se « remettre à son train dévie ordinaire, la voix lui « reviendra lorsqu'il y pensera le moins. » Tout le monde est charmé de la bonté que Sa Majesté a témoignée pour vous en parlant ainsi , et tout le monde est d'avis que, pour votre santé, vous ferez bien de revenir. M. Félix est de cet avis; le premier médecin et M. Moreau en sont entièrement. M. du Tartre' croit qu'absolument leseaux de Bourbon ne sont pas bonnes pour votre poitrine, et que vos lassitudes en sont une marque. Tout cela, mon cher monsieur, m'a donne une furieuse envie de nous voit de retour. On dit que vous trouverez de

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a Chirurgien Juré du parlement de Taris; dans la suite, chirurgien ordinaire du rui.

petits remèdes innocents qui vous rendront infailliblement la voix, et qu'elle reviendra d'elle-même quand vous ne feriez rien. M. le maréchal de Bellefonds m'enseigna hier un remède dont il dit qu'il a vu plusieurs gens guéris d'une extinction de voix ; c'est de laisser fondre dans sa bouche un peu de myrrhe, la plus transparente qu'on puisse trouver; d'autres se sont guéris avec la simple eau de poulet; sans compter Verysimum : enfin, tout d'une voix, tout le monde vous conseille de revenir. Je n'ai jamais vu une santé plus généralement souhaitée que la vôtre. Venez donc, je vous en conjure, et, à moins que vous n'ayez déjà un commencement de voix qui vous donne des assurances que vous achèverez de guérir à Bourbon, ne perdez pas un momentde temps pour vous redonner à vos amis , et à moi surtout, qui suis inconsolable de vous voir si loin de moi , et d'être des semaines entières sans savoir si vous êtes en santé ou non. Plus je vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu qui m'en reste; et il me semble, à vous parler franchement, qu'il ne me reste presque plus que vous. Adieu ; je crains de m'attendrir follement en m'arrêtant trop sur cette réflexion. Madame Manchon pense toutes les mêmes choses que moi , et est véritablement inquiète sur votre santé.

A RACINE

Moulins, le 13 août IG87.

Mon médecin a jugé à propos de me laisser reposer deux jours , et j'ai pris ce temps pour venir voir Moulins , où j'arrivai hier au matin , et d'où je m'en dois retourner aujourd'hui au soir. C'est une ville très-marchande et très-peuplée, et qui n'est pas indigne d'avoir un trésorier de France comme vous1. Un M. de Chamblain, ami de M. l'abbé de Sales, qui y est venu avec moi , m'y donna hier à souper fort magnifiquement. II se dit grand ami de M. de Poignant ,et connaît fort votre nom , aussi bien que tout le monde de cette ville, qui. s'honore fort d'avoir un magistrat de votre force , et qui lui est si peu à charge2. Je vous ai envoyé par le dernier ordinaire une très-longue déduction de ma maladie , que M. BourJier, mon médecin, écrit à M. Fagon : ainsi, vous en devez être instruit à l'heure qu'il est parfaitement. Je vous dirai pourtant que dans cette relation il ne parle point de la lassitude de jambes et du

1 « M. de Colbert, dit Louis Racine, le lit favoriser d'une « charge de trésorier de France au bureau des finances de u Moulins , qui .tait tombée aux parties casuelles. » (Mémoires sur la vie de Jean Racine.)

1 Parce qu'il n'y allait jamais. (L. R.;

peu d'appétit ; si bien que tout le profit que j'ai fait jusqu'ici à boire des eaux, selon lui, consiste à un éclaircissement de teint , que lehâledu voyage m'avait jauni plutôt que la maladie, car voussavez bien qu'en partant de Paris je n'avais pas le visage trèsmauvais : et je ne vois pas qu'à Moulins , où je suis, on me félicite fort présentement de mon embonpoint. Si j'ai écrit une lettre si triste à ma sœur, cela ne vient point de ce que je me sente beaucoup plus mal qu'à Paris , puisqu'à vous dire le vrai, tout le bien et tout le mal mis ensemble, je suis environ au même état que quand je partis; mais dans le chagrin de ne point guérir, on a quelquefois des moments où la mélancolie redouble, et je lui ai écrit dans un de ces moments. Peut-être dans une autre lettre verra-t-elle que je ris. Le chagrin est comme une fièvre qui a ses redoublements et ses suspensions.

La mort de M. de Saint-Laurent est tout à fait édifiante; il me parait qu'il a fini avec toute l'audace d'un philosophe et toute l'humilité d'un chrétien. Je suis persuadé qu'il y a des saints canonisés qui n'étaient pas plus saints que lui : on le verra un jour, selon toutes les apparences, dans les litanies. Mon embarras est seulement comment on l'appellera, et si on lui dira simplement saint Laurent , ou saint Saint-Laurent. Je n'admire pas seulement M. de Chartres, mais je l'aime, j'en suis fou. Je ne sais pas ce qu'il sera dans la suite ; mais je sais bien que l'enfance d'Alexandre ni de Constantin n'a jamais promis de si grandes choses que la sienne; et on pourrait beaucoup plus justement faire de lui les prophéties que Virgile, à mon avis, avait faites assez à la légère du fils de Polion.

Dans le temps que je vous écris ceci , M. Amiot ■ vient d'entrer dans ma chambre; il a précipité, ditil, son retour à Bourbon pour me venir rendre service. Il m'a dit qu'il avait vu, avant que de partir, M. Fagon, et qu'ils persistaient l'un et l'autre dans la pensée du demi-bain , quoi qu'en puissent dire MM. Bourdier et Baudiere : c'est une affaire qui se décidera demain à Bourbon. A vous dire le vrai, mon cher monsieur, c'est quelque chose d'assez fâcheux, que de se voir ainsi le jouet d'une science très-conjecturale , et où l'un dit blanc et l'autre noir : car les deux derniers ne soutiennent pas seulement que le bain n'est pas bon à mon mal; mais ils prétendent qu'il y va de la vie, et citent sur cela des exemples funestes. Mais enfin me voilà livré à la médecine, et il n'est plus temps de reculer. Ainsi, ce

1 Médecin de Bourbon , qui , un mois après , donna ses soins à madame de Sévigné.

que je demande a Dieu , ce n'est pas qu'il me rende la voix , mais qu'il me donne la vertu et la piété de Rf. de Saint-Laurent, ou de M. Kicole, ou même la vôtre , puisque avec cela on se moque des périls. S'il y a quelque malheur dont on puisse se rejouir, c'est , à mon avis, de celui des comédiens; si on continue .1 les traiter comme on fait, il faudra qu'ils s'aillent établir entre la Viliette et la porte Saint-Martin ; encore ne sais-jes'ilsn'aurontpointsurlesbras lecuré de Saint-Laurent. Je vous ai une obligation inlinie du soin que vous prenez d'entretenir un misérable comme moi. L'offre que vous me faites de venir à Bourbon est tout à fait héroïque et obligeante; mais il n'est pas nécessaire que vous veniez vous enterrer inutilement dans le plus vilain lieu du monde ; et le chagrin que vous auriez infailliblement de vous y voir ne ferait qu'augmenter celui que j'ai d'y être. Vous m'êtes plus nécessaire à Paris qu'ici, et j'aime encore mieux ne vous point voir, que de vous voir triste et afiligé. Adieu, mon cher monsieur; mes recommandations a M. Félix, à M. de Termes, et à tous nos autres amis.

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