‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 367 sur 672 · A RACINE · texte numérisé non relu

A RACINE

Bourbon, le 28 août I6S7.

Je ne m'étonne point, monsieur, que madame la princesse de Conti soit dans le sentiment où elle est. Quand elle aurait perdu la voix, il lui resterait encore un million de charmes pour se consoler de cette perte; elle serait encore la plus parfaite chose que la nature ait produite depuis longtemps. Il n'en est pas ainsi d'un misérable qui a besoin de sa voix pour être souffert des hommes, et qui a quelquefois à disputer contre M. Charpentier. Quand ce ne serait que cette dernière raison, il doit risquer quelque chose ; et la vie n'est pas d'un si grand prix qu'il ne la puisse hasarder pour se mettre en état d'interrompre un tel parleur. J'ai donc tente l'aventure du demi-bain avec toute l'audace imaginable : mes valets faisant lire leur frayeur sur leurs visages, et

• Le père de Boileau possédait des vignes du côté de Pantin, près du lieu ou l'on transportait les immondices de Paris. 1 TÉRE.NCE, Andrienne, acL I, se. I , v. 45.

M. Bourdier s'étant retiré pour n'être point témoin d'une entreprise si téméraire. A vous dire vrai , cette aventure à été un peu semblable à celle des maillotins dans Don Quicbotte : je veux dire qu'âpres bien des alarmes, il s'est trouvé qu'il n'y avait qu'a rire, puisque non-seulement le bain ne m'a point augmenté la fluxion sur la poitrine , mais qu'il me l'a même fort soulagée ; et que , s'il ne m'a rendu la voix, il m'a du moins en partie rendu la santé. Je ne l'ai encore essayé que quatre fois, et M. Amiot prétend le pousser jusqu'à dix ; après quoi , si la voix ne me revient, il m'assure qu'il me donnera mon congé. Je conçois un fort grand plaisir à vous revoir et à vous embrasser; mais vous ne sauriez croire pourtant tout ce qui se présente d'affreux à mon esprit, quand je songe qu'il me faudra peut-être repasser muet par ces hôtelleries , et revenir sans voix dans ces mêmes lieux où l'on m'avait tant de fois assuré que les eaux de Bourbon me guériraient infailliblement. Il n'y a que Dieu et vos consolations (]ui me puissent soutenir dans une si juste occasion de désespoir.

J'ai été fort frappé de l'agréable débauche de Monseigneur chez madame la princesse deConti : mais ne songe-t-il point à l'insulte qu'il a faite par là à tous messieurs de la faculté? Passe pour avaler le quinquina sans avoir la fièvre ; mais de le prendre sans s'être préalablement fait saigner et purger, c'est une chose qui crie vengeance, et il y a une espèce d'effronterie à ne se point trouver mal après un tel attentat contre toutes les règles de la médecine. Si MoNSKKiM-x'B et toute sa compagnie avaient, avant tout, pris une dose de séné dans quelque sirop convenable, cela lui aurait à la vérité coûté quelques tranchées, et l'aurait mis, lui et tous les autres, hors d'état de dîner : mais il y aurait eu au moins quelques formes gardées; et M. Bachot ' aurait trouvé le trait galant. Au lieu que de la manière dont la chose s'est faite, cela ne saurait jamais et re approuvé que des gens de cour et du monde, et non point des véritables disciples d'Hippocrate, gens a barbe vénérable, et qui ne verront point assurément ce qu'il peut y avoir eu de plaisant à tout cela. Que si personne n'en a été malade, ils vous répondront qu'il y a eu du sortilège; et en effet, monsieur, de la manière dont vous me peignez Marlv , c'est un véritable lieu d'enchantement. Je ne doute point que les fées n'y habitent. En un mot , tout ce qui s'y dit et tout ce qui s'y fait me paraît enchanté; mais surtout les discours du maître du château ont quelque chose de fort ensorcelant , et ont un charme

Apothicaire

qui se fait sentir jusqu'à Bourbon. De quelque pitov aille manière que vous m'ayez conté la disgrâce des comédiens , je n'ai pu m'empêcher d'en rire. Mais dites-moi, monsieur, supposé qu'ils aillent habiter on je vous ai dit,' croyez-vous qu'ils boivent du vin du cru ? Ce ne serait pas une mauvaise pénitence à proposer à M. de Champmeslé, pour tant de bouteilles de vin de Champagne qu'il a bues, vous savez aux dépens de qui. Vous avez raison de dire qu'ils auront là un merveilleuxthéâtre pour jouer les pièces de M. Pradon; et d'ailleurs ils y auront une commodité; c'est que quand le souffleur aura oublié d'apporter la copie de ses ouvrages, il en retrouvera infailliblement une bonne partie dans les précieux dépôts qu'on apporte tous les matins en cet endroit. M. Fagon n'a point écrit à M. Bourdier. Faites bien des compliments pour moi à M. Roze. Les gens de son tempérament sont de fort dangen :i\ ennemis; mais il n'y a point aussi de plus chauds amis , et je sais qu'il a de l'amitié pour moi . Je vous félicite des conversations fructueuses que vous avez eues avec M. de Louvois, d'autant plus que j'aurai part à votre récolte. Ne craignez point que M. Marchand m'arrête à Bourbon. Quelque amitié que j'aie pour lui, il n'entre point en balance avec vous, et l'Andrienne n'apportera aucun mal'. Je meurs d'envie de voir les Réflexions de M. Nicole, et je m'imagine que c'est Dieu qui me prépare ce livre à Paris, pour me consoler de mon infortune. J'ai fort ri de la raillerie que vous me faites sur les gens à qui j'ai pardonné. Cependant savez-vous bien qu'il y a à cela plus de mérite que vous ne croyez, si le proverbe italien est vrai , que CM offende non perdona 2 ?

L'action de M. de Lorraine ne me paraît point si inutile qu'on se veut imaginer, puisque rien no peut mieux confirmer l'assurance de ses troupes que de voir que les Turcs n'ont osé sortir de buis retranchements, ni même donner sur son arrièregarde dans sa retr.tite : et il faut en effet que ce soient de grands coquins , pour l'avoir ainsi laissé repasser la Drave. Croyez-moi , ils seront battus; et la retraite de M. de Lorraine a plus de rapport à la retraite de César, quand il décampa devant Pompée, qu'à l'affaire de Philisbourg. Quand vous verrez M. Hessein, faites-le ressouvenir que nous sommes frères en quinquina , puisqu'il nous a sauve la vie à l'un et à l'autre. Vous pensez vous moquer, mais je ne sais pas si je n'en essayerai point pour le

' UluaiOD m \rr> de Térence cité par Racine dans lalellrr précédente.

1 n avoue <ju'il les a offensé* l. R

ŒUVRES DE BOILEAT'.

recouvrement de ma voix. Adieu , mon cher monsieur; aimez-moi toujours, et croyez qu'il n'y a rien au monde que j'aime plus que vous. Je ne sais où vous vous êtes mis en tête que vous m'aviez écrit une longue lettre, car je n'en ai jamais trouvé une si courte.

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