LETTRES DE 23. - A RACINE
Bourbon , le 23 août 1687.
On me vient avertir que la poste est de ce soir à Bourbon; c'est ce qui fait que je prends la plume à l'heure qu'il est, c'est-à-dire à dix heures du soir, qui est une heure fort extraordinaire aux malades de Bourbon , pour vous dire que, malgré les tragiques remontrances de M. Bourdier, je me suis mis aujourd'hui dans le demi-bain, par le conseil de M. Amiot, et même de M. des Trapières , que j'ai appelé au conseil. Je n'y ai été qu'une heure; cependant j'en suis sorti beaucoup en meilleur état que je n'y étais entré, c'est-à-dire la poitrine beaucoup plus dégagée, les jambes plus légères, l'esprit plus gai : et même mon laquais m'ayant demandé quelque chose, je lui ai répondu un non à pleine voix , qui l'a surpris luimême, aussi bien qu'une servante qui était dans la chambre ; et pour moi , j'ai cru l'avoir prononcé par enchantement. Il est vrai que je n'ai pu depuis rattraper ce ton-là ; mais, comme vous voyez, monsieur, c'en est assez pour me remettre le cœur au ventre, puisque c'est une preuve que ma voix n'est pas entièrement perdue, et que le bain m'est très-bon. Je m'en vais piquer de ce côté-là, et je vous manderai le succès. Je ne sais pas pourquoi M. Fagonamolli si aisément sur les objections très-superstitieuses de M. Bourdier. Il y a tantôt six mois que je n'ai eu de véritable j oie que ce soir. Adieu, mon cher monsieur ; je dors en vous écrivant. Conservez-moi votre amitié, et croyez que si je recouvre la voix, je l'emploierai à publier à toute la terre la reconnaissance que j'ai des bontés que vous avez pour moi , et qui ont encore accru de beaucoup la véritable estime et la sincère amitié que j'avais pour vous. J'ai été ravi , charmé, enchanté du succès du quinquina; et ce qu'il a fait sur notre ami Hessein m'engage encore plus dans ses intérêts que la guérison de ma fièvre double-tierce.
RACINE A BOILEAU
Paris, 21 août 1687.
Je vous dirai, avant toutes choses, que M. Hessein, excepté quelque petit reste de faiblesse, est entièrement hors d'affaire, et ne prendra plus que huit jours du quinquina, à moins qu'il n'en prenne pour son plaisir; car la chose devienl a la mode, et On commencera bientôt , a la lin des repas . a le Servit comme le café et le chocolat. L'autre jour, à Marly, Monseigneur, après un tort grand déjeuner avec madame la princesse de Conti ' et d'autres da-
• Anne Marie de Bourbon . dite mademoiselle ib' Blois, tille
BOILEAU
BOILEAU. 417
mes, en envoya quérir deux bouteilles chez les apothicaires du roi , et en but le premier un grand verre ; ce qui fut suivi par toute la compagnie, qui , trois heures après, n'en dina que mieux; il me semble même que cela leur avait donné un plus grand air de gaieté ce jour-là; et, à ce même diner, je contai au roi votre embarras entre vos deux médecins, et la consultation très-savante de M. Bourdier. Le roi eut la bonté de me demander ce qu'on vous répondait là-dessus, et s'il y avait à délibérer. « Oh! « pour moi, s'écria naturellement madame la prin- « cesse de Conti, qui était à la table à côté de Sa « Majesté, j'aimerais mieux ne parler de trente ans, « que d'exposer ainsi ma vie pour recouvrer la pa- « rôle. » Le roi, qui venait de faire la guerre à Monseigneur sur sa débauche de quinquina, lui demanda s'il ne voudrait point aussi tàter des eaux de Bourbon. Vous ne sauriez croire combien cette maison de Marly est agréable; la cour y est, ce me semble, tout autre qu'à Versailles. Il y a peu de gens, et le roi nomme tous ceux qui l'y doivent suivre. Ainsi , tous ceux qui y sont se trouvant fort honorés d'y être, y sont aussi de fort bonne humeur. Le roi même y est fort libre et fort caressant. On dirait qu'à Versailles il est tout entier aux affaires; et qu'à Marly il est tout à lui et à son plaisir. Il m'a fait l'honneur plusieurs fois de me parler, et j'en suis sorti a mon ordinaire, c'est-à-dire fort charmé de lui, et au désespoir contre moi : car je ne me trouve jamais si peu d'esprit que dans ces moments où j'aurais le plus d'envie d'en avoir.
Du reste, je suis devenu riche de bons mémoires '. J'y ai entretenu tout à mon aise les gens qui pouvaient me dire le plus de choses de la campagne de Lille. J'eus même l'honneur de demander cinq ou six éclaircissements à M. de Louvois , qui me parla avec beaucoup de bonté. Vous savezsa manière, et comme toutes ses paroles sont pleines de droit sens et vont au fait. En un mot, j'en sortis très-savant et trèscontent. 11 me dit que, tout autant de difficultés que nous aurions, il nous écouterait avec plaisir. Les questions que je lui fis regardaient Charleroi et L»ouai. J'étais en peine pourquoi on alla d'abord a Charleroi, et si on avait déjà nouvelle que les Espagnols l'eussent rasé : car. en voulant écrire, je me suis trouve arrête tout à coup, et par cette difficulté, et par beaucoup d'autres que je vous dirai. Nous ne
de l.ouK XIV el de madame de la N allière, avail I , prince de Conti. Elle eul la douleur de voir mourir son époux, le 9 novembre I6S5 des suites de la petite vérole, quVUe lui avail < ommuoiquée.
■ il ne perdait aucune occasion de rassembler des mémoires pour l'histoire du roi. (L. R.)
me trouverez peut-être, à cause de cela , guère plus cvancé que vous, c'est-à-dire beaucoup d'idées et peu d'écriture. Franchement , je vous trouve fort à dire et dans mon travail et dans mes plaisirs. Une heure de conversation m'était d'un grand secours pour l'un et d'un grand accroissement pour les autres.
Je viens de recevoir une lettre de vous. Je ne doute pas que vous n'ayez présentement reçu celle où je vous mandais l'avis de M. Fagon; et que M. Bourdier n'ait reçu des nouvelles de M. Fagon même, qui ne serviront pas peu à le confirmer dans son avis. Tout ce que vous m'écrivez de votre peu d'appétit et de votre abattement est-très considérable , et marque toujours , de plus en plus , que les eaux ne vous conviennent point. M. Fagon ne manquera pas de me répéter encore qu'il les faut quitter, et les quitter au plus vite; car, je vous l'ai mandé, il prétend que leur effet naturel est d'ouvrir l'appétit et de rendre les forces. Quand elles font le contraire, il y faut renoncer.
Je ne doute pas que vous ne vous remettiez bientôt en chemin pour revenir. Je suis persuadé comme vous que la joie de revoir un prince qui témoigne tant de bonté pour vous , vous fera plus de bien que tous les remèdes. M. Roze m'avait déjà dit de vous mander de sa part qu'après Dieu , le roi était le plus grand médecin du monde; et je fus même fort édifié que M. Roze voulût bien mettre Dieu avant le roi. Je commence à soupçonner qu'il pourrait bien être en effet dans la dévotion. M. Aicole a donné depuis deux jours au public deux tomes de Réflexions sur lesépltres etsurles évangiles, qui me semblent encore plus forts et plus édifiants que tout ce qu'il a fait. Je ne vous les envoie pas, parce que j'espère que vous serez bientôt de retour, et vous les trouverez infailliblement chez vous. Il n'a encore travaillé que sur la moitié des épîtres et des évangiles de l'année ; j'espère qu'il achèvera le reste, pourvu qu'il plaise à Dieu et au révérend père de la Chaise de lui laisser encore un an de vie.
11 n'y a point de nouvelles de Hongrie que celles qui sont dans la gazette. M. de Lorraine, en passant la Drave , a fait , ce me semble , une entreprise de fort grand éclat et fort inutile. Cette expédition a bien l'air de celle qu'on fit pour secourir Philisbourg. Il a trouvé au delà de la rivière un bois, et au delà de ce bois les ennemis retranchés jusqu'aux dents. M. de Termes est du nombre de ceux que je vous ai mandé qui avaient l'estomac farci de quinquina. Croyez-vous que le quinquina, qui vous a sauvé la vie, ne vous rendrait point la voix? Il devrait du moins vous être plus favorable qu'à un
autre, vous qui vous êtes enroué tant de fois à le louer. Les comédiens, qui vous font si peu de pitié, sont pourtant toujours sur le pavé; et je crains, comme vous, qu'ils ne soient obligés de s'aller établir auprès des vignes de feu monsieur votre père { : ce serait un digne théâtre pour les œuvres de M. Pradon, j'allais ajouter de M. Boursault; mais je suis trop touché des honnêtetés que vous avez tout nouvellement reçues de lui. Je ferai tantôt à M. Quinault celles que vous me mandez de lui faire. Il me semble que vous avancez furieusement dans le chemin de la perfection. Voilà bien des gens à qui vous avez pardonné!
On m'a dit, chez madame votre sœur, que M. Marchand partait lundi prochain pour Bourbon :
Hei ! vereor ne quid Andria adportet mali '.
Franchement, j'appréhende un peu qu'il ne vous retienne. Il aime fort son plaisir. Cependant je suis assuré que M. Bourdier même vous dira de vous en aller. Le bien que les eaux vous pourraient faire est peut-être fait : elles auront mis votre poitrine en bon train. Les remèdes ne font pas toujours sur-lechamp leur plein effet; et mille gens, qui étaient allés à Bourbon pour des faiblesses de jambes , n'ont commencé à bien marcher que lorsqu'ils ont été de retour chez eux. Adieu, mon cher monsieur; vous me demandez pardon de m'avoir écrit une lettre trop courte, et vous avez raison de le demander; et moi , je vous le demande d'en avoir écrit une trop longue, et j'ai peut-être aussi raison.