RACINE A BOILEAU
Au camp devant Mons, 3 avril 1691.
On nous avait trop tôt mandé la prise de l'ouvrage à cornes : il ne fut attaqué pour la première fois qu'avant hier. Encore fut-il abandonné un moment après par les grenadiers du régiment des Gardes, qui s'épouvantèrent mal à propos, et que leurs officiers ne purent retenir, même en leur présentant i'épée nue, comme pour les percer. Le lendemain, qui était hier, sur les neuf heures du matin, on recommença une autre attaque avec beaucoup plusde précaution que la précédente. On choisit pour cela huit compagniesde grenadiers, tant du régiment du Roi, que d'autres régiments, qui tous méprisent fort les soldats des Gardes, qu'ils appellent des Pierrots. On commanda aussi cent cinquante mousquetaires des deux compagnies pour soutenir les grenadiers. L'attaque se fit avec une vigueur extraordinaire , et dura trois bons quarts d'heure; car les ennemis se défendirent en fort braves gens, et quelques-uns d'entre eux se colletèrent même avec quelques-uns denosofficiers. Mais comment auraient-ils pu faire? Pendant qu'ils étaient aux mains, tout notre canon tirait sans discontinuer sur les deux demi-lunesqui devaient les couvrir, et d'où , malgré cette tempête de canon , on ne laissa pourtant pas de faire un feu épouvantable. Nos bombes tombaient -aussi à tous moments sur ces demi-lunes , et semblaient les renverser sens dessus dessous. Enfin, nos gens demeurèrent les maîtres, et s'établirent de manière qu'on n'a pas même osé les inquiéter. Nous y avons bien perdu deux cents hommes, entre autres huit ou dix mousquetaires, du nombre desquels était le fils de M. le prince de Courtenai ' , qui a été trouvé mort dans la palissade de la demi-lune; car quelques
1 Louis Gaston , fils aine de Louis-Charles , prince de Courtenai, n'avait guère que \ inyt ans lorsqu'il fut tué.
mousquetaires poussèrent jusque dans cette demi- j lune, malgré la défense expresse de M. de Vauban et de M. de Maupertuis • , croyant faire sans doute la même chose qu'à Valenciennes. Ils furentobligés de revenir fort vite sur leurs pas ; et c'est là que la plupart furent tués ou blessés. Les grenadiers, à ce que dit M. de Maupertuis lui-même , ontété aussibraves que les mousquetaires. De huit capitaines, il y en a eu sept tués ou blessés. J'ai retenu cinq ou six actions ou paroles de simples grenadiers, dignes d'avoir place dans l'histoire; et je vous les dirai quand nous nous reverrons. M. de Châteauvillain , fils de M. le grand trésorier de Pologne », était à tout, et est un des hommes de l'armée le plus estimé. La Chesnaye 3 a aussi fort bien fait. Je vous les nomme tous deux, parce que vous les connaissez particulièrement ; mais je ne puis vous dire assez de bien du premier, qui joint beaucoup d'esprit à une fort grande valeur. Je voyais toute l'attaque fort à mon aise, d'un peu loin à la vérité ; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais presque tenir fermes, tant le cœur me battait à voir tant de si braves gens dans le péril. On lit une suspension pour retirer les morts de part et d'autre. On trouva de nos mousquetaires morts dans le chemin couvert de la demilune. Deux mousquetaires blessés s'étaient couchés parmi ces morts, de peur d'être achevés : ils se levèrent tout à coup sur leurs pieds, pour s'en revenir avec les morts qu'on remportait; mais les ennemis prétendirent qu'ayant été trouvés sur le terrain , ils devaient demeurer prisonniers. Notre officier ne put pas en disconvenir, mais il voulut au moins donner de l'argent aux Espagnols, afin défaire traiter ces deux mousquetaires. Les Espagnols répondirent : « Ils serontmieuxtraitéspanninous que parmi vous, « et nous avons de l'argent plus qu'il n'en faut pour « nous et poureux. » Le gouverneur fut un peu plus incivil ; car M. Je Luxembourg lui ayant envoyé une lettre par un tambour pour s'informer si le chevalier d'Estrades i, qui s'est trouvé perdu, n'était point du nombre des prisonniers qui ont été faits dans ces deux actions , le gouverneur ne voulut ni lire la lettre, ni voir le tambour.
On a pris aujourd'hui deux manières de paysans, qui étaient sortis de la ville avec des lettres pour M.
' Louis de Melun, marquis de Maupertuis, capitaine de la première compagnie de mousquetaires, mort en 1721, sans postérité, a l'âge de quatre vingt-six ans.
3 Le comte de Morstein , grand trésorier de Pologne établi en France, où il avait acquis le comté de Châteauvillain.
■ « ta lit dans le .loitriiitl de l)<in</i au , que la Chesnaye eut
HD cheval lue SOUS lui , entre le roi et le comte de TOUlOUSe.
4 Gabriel-Joseph , second fila du maréchal d'Estrades, fal
tué le 3 août de l'année suivante , au combat de Steinkerque.
de Castanaga «. Ces lettres portaient que la place ne pouvait plus tenir que cinq ou six jours. En récompense , comme le roi regardait de la tranchée tirer nos batteries cette après-dinée , un homme, qui a|>paremment était quelque officier ennemi , déguisé en soldat avec un simple habit gris , est sorti, a la vue du roi , de notre tranchée ; et, traversant jusqu'à une demi-lune des ennemis , s'est jeté dedans , et on a vu deux des ennemis venir au-devant de lui pour le recevoir. J'étais aussi dans la tranchée dans ce temps-là, et je l'ai conduit de l'œil jusque dans la demi-lune. Tout le monde a été surpris au dernier point de son impudence; mais vraisemblablement il n'empêchera pas la place d'être prise dans cinq ou six jours 2. Toute la demi-lune est presque éboulée , et les remparts de ce côté-là ne tiennent plus à rien : on n'a jamais vu un tel feu d'artillerie. Quoique je vous dise que j'ai été dans la tranchée, n'allez pas croire que j'aie été dans aucun péril : les ennemis ne tiraient plus de ce côté-là, et nous étions tous, ou appuyés sur le parapet, ou debout sur le revers de la tranchée; mais j'ai couru d'autres périls, que je vous conterai en riant quand nous serons de retour.
Je suis comme vous , tout consolé de la réception de Fontenelle. M. Roze partit , fâche de voir, dit-il , l'Académie inpejus ruere. Il vous fait ses baisemain s avec des expressions très-fortes, à son ordinaire. M. de Cavoie, et quantité de nos communs amis, m'ont chargé aussi de vous en faire. Voila, ce me semble, une assez longue lettre; mais j'ai les pieds chauds , et je n'ai guère de plus grand plaisir que de causer avec vous. Je crois que le nez a saigné au prince d'Orange, et il n'est tantôt plus fait mention de lui. Vous me ferez un extrême plaisir de m'écrire, quand cela vous fera aussi quelque plaisir. Je vous prie de faire mes baisemains à M. de la Chapelle. Ayez la bonté de mander à ma femme que vous avez reçu de mes nouvelles.
j'ai oublié de vous dire que , pendant que j'étais sur le mont Pagnotte à regarder l'attaque, le R. P. de la Chaise était dans la tranchée, et même fort près de l'attaque, pour la voir plus distinctement. J'en pari lis hier au soir a son frère3, qui me dit tout naturellement : ■ Il se fera tuer un de ces jours. - Ne dites rien de cela à personne; car on croirait la chose inventée , et elle est très-vraie et tros-serieuse.
' Gouverneur de Bruxelles.
» Elle le l'ut en effet le tf avril iG'.u , su jours après la dale de celte lettre.
Le comte de la Chaise , capitaine de la porte du roi.
ANTODÎE ARNAULD, DOCTEUR DE S0RB0X3E ,
A BOILEAU