A RACINE
Paris, 25 mars 1691.
Je ne voyais proprement que vous pendant que vous étiez à Paris , et depuis que vous n'y êtes plus, je ne vois plus, pour ainsi dire, personne. N'attendez donc pas que je vous rende nouvelles pour nouvelles, puisque je n'en sais aucune. D'ailleurs, il n'est guère fait mention à Paris présentement que du siège de Mons, dont je ne crois pas vous devoir instruire. Les particularités que vous m'en avez mandées m'ont fait un fort grand plaisir. Je vous avoue pourtant que je ne saurais digérer que le roi s'expose comme il fait. C'est une mauvaise habitude qu'il a prise , dont il devrait se guérir; et cela ne s'accorde pas avec cette haute prudence qu'il fait paraître dans toutes ses autres actions. Est-il possible qu'un prince qui prend si bien ses mesures pour assiéger Mons, en prenne si peu pour la conservation de sa propre personne? Je sais bien qu'il a pour lui l'exemple des Alexandre et des César, qui s'exposaient delà sorte; mais avaientils raison de le faire? Je doute qu'il ait lu ce vers d'Horace :
Decipit exemplar vitiis irnitabile '.
Je suis ravi d'apprendre que vous êtes dans un couvent, en même cellule que M. de Cavoie 2; car, bien que le logement soit un peu étroit, je m'imagine qu'on n'y garde pas trop étroitement les règles, et qu'on n'y fait pas la lecture pendant le diner, si ce n'est peut-être de lettres pareilles à la mienne. Je vous dis bien en partant que je ne vous plaignais plus , puisque vous faisiez le voyage avec un homme tel que lui, auprès duquel on trouve toutes sortes de commodités , et dont la compagnie pourrait consoler de toutes sortes d'incommodités. Et puis', je vois bien qu'à l'heure qu'il est, vous êtes un soldat parfaitement aguerri contre les périls et contre la fatigue. Je vois bien, dis-je, que vous allez recouvrer votre honneur à Mons ; et que toutes les mauvaises plaisanteries du voyage de Gand ne tomberont plus que sur moi 3. M. de Cavoie a déjà assez bien com-
1 Liv. I, ép. xix, v. 17.
3 Louis trOgHi-, marquis de Cavoie, était originaire de Picardie, grand maréchal des logis de la maison du roi , et très-lii avec Racine.
3 Voyez les Mémoires de Louis Racine.
mencé à m'y préparer. Dieu veuille seulement que je les puisse entendre, au hasard même d'y mal répondre! Mais, à ne vous rien celer, non-seulement mon mal ne finit point, mais je doute même qu'il guérisse. En récompense, me voilà fort bien guéri d'ambition et de vanité. Et, en vérité, je ne sais si cette guérison-là ne vaut pas bien l'autre, puisqu'à mesure que les honneurs et les biens me fuient, il me semble que la tranquillité me vient. J'ai été une fois à notre assemblée depuis votre départ. M. de la Chapelle ne manqua pas, comme vous vous le figurez bien, de proposer d'abord une médaille sur le siège de Mons : et j'en imaginai une sur....