G. — RACINE AU MÊME
Au camp de Gévries, 21 mai 1692.
II faut que j'aime M. Vigan * autant que je fais pour ne lui pas vouloir beaucoup de mal du contre-temps dont il a été cause. Si je n'avais pas eu des embarras, tels que vous pouvez \ous imaginer, je vous aurais été chercher à Auteuil. Je ne vous ai pas écrit pendant le chemin, parce que j'étais chagrin au dernier point d'un vilain clou qui m'est venu au menton, qui m'a fait de fort grandes dotti leurs, jusqu'à me donner la fièvre deux jours et deux nuits. Il est percé, Dieu merci, et il ne me reste plus qu'un emplâtre qui me défigure, et dont je me consolerais volontiers, sans toutes les questions importunes que cela m'attire à tout moment.
Le roi fit hier la revue de son armée et de celle de M. de Luxembourg. C'était assurément le plus grand spectacle qu'on ait vu depuis plusieurs siècles. Je ne me souviens point que les Romains en aient vu un tel ; car leurs armées n'ont guère passé, ce me semble, quarante, ou tout au plus cinquante mille hommes; et il y avait hier six vingt mille hommes ensemble sur quatre lignes. Comptez qu'à la rigueur il n'y avait pas là-dessus trois mille hommes à rabattre. Je commençai à onze heures du matin a marcher; j'allai toujours au grand pas de mon cheval , et je ne linis qu'à huit heures du soir: enfin on était deux heures a aller du bout d'une ligne à l'autre. Mais, si on n'a jamais vu tant de troupes ensemble, assurez-vous que jamais, on n'en a vu de si beiles. Je vous rendrais un fort bon compte des deux lignes de l'année du roi et de la première de M. de Luxembourg; mais quant à la s conde ligne, je ne vous en puis parler que sur la foi d'antrui. J'étais si las, si ébloui de voir briller
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■Il habitait Versailles ;el c'est cha lui que Racine plaça son (ils aîné lorsqu'il travaillait dans les bureaux île M d ministre des affaira étrai ..
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des épées et des mousquets; si étourdi d'entendre des tambours, des trompettes et des timbales, qu'en vérité je me laissais conduire par mon cheval , sans plus avoir d'attention à rien; et j'eusse voulu de tout mon cœur que tous les gens que je voyais eussent été chacun dans leur chaumière ou dans leur maison, avec leurs femmes et leurs enfants, et moi, dans ma rue des Maçons avec ma famille *. Vous avez peut-être trouvé dans les poëmes épiques les revues d'armées fort longues et fort ennuyeuses; mais celle-ci m'a paru tout autrement longue, et même, pardonnez-moi cette espèce de blasphème, plus lassante que celle de la Pucelle. J'étais, au retour, à peu près dans le même état que nous étions , vous et moi, dans la cour de l'abbaye de Saint- Amand 2. A cela près, je ne fus jamais si charmé et si étonné que je fus de voir une puissance si formidable. Vous jugez bien que tout cela nous prépare de belles matières. On m'a donné un ordre de bataille des deux armées. Je vous l'aurais volontiers envoyé , mais il y en a ici mille copies ; et je ne doute pas qu'il n'y en ait bientôt autant à Paris. Nous sommes ici campés le long de la Trouille , à deux lieues de Mons. M. de Luxembourg est campé prèsdeBinche , partie sur le ruisseau qui passe aux Estives, et partie sur la Haisne, où ce ruisseau tombe. Son armée est de soixante-six bataillons et de deux cent-neuf escadrons; celle du roi, de quarante-six bataillons et de quatre-vingt-dix escadrons. Vous voyez par là que celle de M. de Luxembourg occupait bien plus de terrain que celle du roi. Son quartier général , j'entends celui de M. de Luxembourg, est à Thieusies. Vous trouverez tous ces villages dans la carte. L'une et l'autre se mettent en marche demain. Je pourrai bien n'être pas en état de vous écrire de cinq ou six jours : c'est pourquoi je vous écris aujourd'hui une si longue lettre. Ts'e trouvez point étrange le peu d'ordre que vous y trouverez : je vous écris au bout d'une table environnée de gens qui raisonnent de nouvelles, et qui veulent à tous moments que j'entre dans la conversation. Il vint hier de Bruxelles un rendu, qui dit que le prince d'Orange assemblait quelques troupes à Auderleck , qui en est à trois quarts de lieue. On demanda au rendu ce qu'on disait à Bruxelles. Il répondit qu'on y était fort en repos, parce qu'on était persuadé qu'il n'y avait à Mons qu'un camp volant,
1 Racine, lors de son mariage, demeurait rue Saint-Andrédes-Arts, au coin de la rue de l'Éperon. En I6S6, il prit un logement rue des Maçons, près laSorbonne; et, en 1693, il occupa la maison rue des Marais, faubourg Saint-Germain, dans laquelle il est mort.
2 Près de Tournai, pendant la campagne de 1678.
que le roi n'était point en Flandre, et que M. de Luxembourg était en Italie.
Je ne vous dis rien de la marine; vous êtes à la source, et nous ne savons qu'après vous. Vraisemblablement j'aurai bientôt de plus grandes choses à vous mander qu'une revue, quelque grande et quelque magnifique qu'elle ait été. M. de Cavoie vous baise les mains. Je ne sais ce que je ferais sans lui; il faudrait en vérité que je renonçasse aux voyages , et au plaisir de voir tout ce que je vois. M. de Luxembourg, dès le premier jour que nous arrivâmes, envoya dans notre écurie un des plus commodes chevaux de la sienne, pour m'en servir pendant la campagne. Vous n'avez jamais vu un homme de cette bonté et de cette magnificence : il est encore plus à ses amis, et plus aimable à la tête de sa formidable armée , qu'il n'est à Paris et à Versailles. Je vous nommerais au contraire certaines gens qui ne sont pas reconnaissables dans ce pays-ci , et qui , tout embarrassés de la figure qu'ils y font , sont à peu près comme vous dépeigniez le pauvre M. Jannart », quand il commençait une courante 2. Adieu , mon cher monsieur; voilà bien du verbiage, mais je vous écris au courant de ma plume, et me laisse entraîner au plaisir que j'ai de causer avec vous comme si j'étais dans vos allées d'Auteuil. Je vous prie de vous souvenir de moi dans la petite académie, et d'assurer M. de Pontchartrain 3 de mes très-humbles respects. Faites aussi mille compliments pour moi à M. de la Chapelle. Je prévois qu'il y aura bientôt matière à des types plus magnifiques qu'il n'en a encore imaginé. Écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez , et forcez votre paresse. Pendant que j'essuie de longues marches et des campements fort incommodes , serez-vous fort à plaindre quand vous n'aurez que la fatigue d'écrire deslettresbien à votre aise dans votre cabinet ?