‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 380 sur 672 · RACINE AU MÊME · texte numérisé non relu

RACINE AU MÊME

Aucump ileTnnt Namur, 3 juin 1692.

J'ai été si troublé depuis huit jours de la petite vérole de mon lils, que j'appréhendais qui ne fût fort dangereuse, que je n'ai pas eu le courage de vous mander aucunes nouvelles. Le siège a bien avancé durant ce temps-là, et nous sommes à l'heure qu'il est au corps de la place. Il n'a point fallu pour cela détourner la Meuse, comme vous m'écrivez qu'on le disait à Paris, ce qui serait une étrange entreprise; on n'a pas même eu besoin d'appeler les mousquetaires, ni d'exposer beaucoup de braves ^'ens. M. de Vauban , avec son canon et ses bombes, a fait lui seul tout*' l'expédition. Il a trouvé des hauteurs en deçà et au delà de la Meuse , où il a placé ses batteries. Il ,i conduit sa principale tranchée dans un terrain assez resserré, entre des hauteurs et une espèce d'étang d'un côté, et la Meuse de l'autre. En trois jours il a pousse son travail jusqu'à un petit ruisseau qui coule au pied delà contrescarpe, et s'est rendu maître d'une petite contre-garde revêtue qui était en deçà de la contrescarpe ; et de la , en moins de seize heures, a emporte tout le chemin couvert, qui ciait garni de plusieurs rangs de palissades, a Comblé un fosse large de dix toises et profond de huit pieds , et s'est logé dans unedemi-lune qui était

1 ("est n lui que Boiteau a adressé sa v èpitre

au-devant de la courtine, entre un demi-bastion qui est sur le bord de la Meuse à la gauche des assiégeants, et un bastion qui est à leur droite : en telle sorte que cette place si terrible, en un mot, Namur, a vu tous ses dehors emportés dans le peu de temps que je vous ai dit, sans qu'il en ait coûté au roi plus de trente hommes. Ne croyez pas pour cela qu'on ait eu affaire à des poltrons : tous ceux de nos gens qui ont été à ces attaques sont étonnés du courage des assiégés. Mais vous jugerez de l'effet terrible du canon et des bombes, quand je vous dirai, sur le rapport d'un oflicier espagnol qui fut pris hier dans les dehors, que notre artillerie leur a tué en deux jours douze cents hommes. Imaginez-vous trois batteries qui se croisent et tirent continuellement sur des pauvres gens qui sont vus d'en haut et de revers, et qui ne peuvent pas trouver un seul coin où ils soient en sûreté. On dit qu'on a trouvé les dehors tout pleins de corps dont le canon a emporté les têtes comme si on les avait coupées avec des sabres.

Cela n'empêche pas que plusieurs de nos gens n'aient fait des actions de grande valeur. Les grenadiers du régiment des gardes françaises et ceux des gardes suisses se sont entre autres extrêmement distingués. On raconte plusieurs actions particulières, que je vous redirai quelque jour, et que vous entendrez avec plaisir; mais en voici une que je ne puis différer de vous dire, et que j'ai ouï conter au roi même. Un soldat du régiment des fusiliers, qui travaillait à la tranchée, y avait apporté un gabion ; un coup de canon vint qui emporta son gabion ; aussitôt il en alla poser à la même place un autre, qui fut sur-le-champ emporté par un autre coup de canon. Le soldat, sans rien dire, en prit un troisième, et l'alla poser; un troisième coup de canon emporta ce troisième gabion. Mors le soldat rebute se tint en repos; mais son officiel- lui commanda de ne point laisser cet endroit sans gabion. Ce soldat dit : « J'irai, mais j'y serai tué. » Il y alla, et, en posant son quatrième '- ahion, eut le bras frac d'un coup de canon. Il revint soutenant son bras avec l'autre bras, et se contenta de dire a son oflicier : « Je l'avais bien dit. » Il fallut lui couper le bras, qui ne tenait presque à rien. Il souffrit cela sans desserrer les dents; et, après l'opération, dit froidement : « Je suis doue hors d'état de travailler; c'est maintenant au roi a me nourrir. » Je crois que vous me pardonnerez le peu d'ordre de cette narration; mais assurez-vous qu'elle est fort vraie. M. de Cavoie me presse d'achever ma lettre. Je vous dirai donc en d< ai mots, pour l'achever, qu'apparemment la ville sera prise en deux jours. Il y a dcjàune

grande brèche au bastion , et même un officier vient , dit-on , d'y monter avec deux ou trois soldats , et s'en est revenu, parce qu'il n'était point suivi, et qu'il n'y avait encore aucun ordre pour cela. Vous jugez bien que ce bastion ne tiendra guère; après quoi il n'y a plus que la vieille enceinte de la ville , où les assiégés ne nous attendrontpas ; mais vraisemblablement la garnison laissera faire la capitulation aux bourgeois, et se retirera dans le château, qui ne fait pas plus de peur à M. de Vauban que la ville. M. le prince d'Orange n'a point encore marché, et pourra bien marcher trop tard. Nous attendons avec impatience des nouvelles de la mer.

Je ne suis point surpris de tout ce que vous me mandez du gouverneur, qui a fait déserter votre assemblée à son pupille '. J'ai ri de bon cœur de l'embarras où vous êtes sur le rang où vous devez placer M. de Richesource 2. Ce que vous dites des esprits médiocres est fort vrai , et m'a frappé , il y a longtemps , dans votre Poétique 3. M. de Cavoie vous fait mille baisemains', et M. Roze aussi, qui m'a confié les grands dégoûts qu'il avait de l'Académie, jusqu'à méditer même d'y faire retrancher les jetons , s'il n'était, dit-il , retenu par la charité. Croyez-vous que les jetons durent beaucoup , s'il ne tient qu'à la charité de M. Roze qu'ils ne soient retranchés? Adieu, monsieur; je vous conseille d'écrire un mot à monsieur le contrôleur général lui-même ( M. de Pontchartrain), pour le prier de vous faire mettre sur l'état de distribution; et cela sera fait aussitôt. Vous êtes pourtant en fort bonnes mains, puisque M. de Biea promis de vous faire payer. C'est le plus honnête homme qui se soit jamais mêlé de finances. Mes compliments à M. de la Chapelle.

Page 1