‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 381 sur 672 · RACINE AU MÊME · texte numérisé non relu

RACINE AU MÊME

Au camp près de Namur, 15 juin 1692.

Je ne vous ai point écrit sur l'attaque d'avant-hier ; je suis accablé des lettres qu'il me faut écrire à des gens beaucoup moins raisonnables que vous , et à qui il faut faire des réponses bien malgré moi. Je crois que vous n'aurez pas manqué de relations.

1 Le duc de Chartres était fort assidu aux assemblées de l'Académie. Le marquis d'Arcy, son gouverneur, qui voulait lui donner une éducation toute militaire, ne lui permit plus d'assister à ces assemblées. (L. R.)

2 Jean de Sourdière de Richesource donnait des leçons publiques sur l'éloquence, dans une chambre qu'il occupait place Dauphine. Il a publié ses leçons, sous le titre de Coiifcrences oratoires , et a fait un ouvrage critique , intitulé le Camovflet des avleurs. Ce Richesource avait été le maître d'éloquence de Fléchier. (L. R.)

3 Chant iv, v. i n.

Ainsi, sans entrer dans des détails ennuyeux, je vous manderai succinctement ce qui m'a leplus frappé dans cette action. Comme la garnison est au moins de six mille hommes, le roi avait pris de fort grandes précautions pour ne pas manquer son entreprise. Il s'agissait de leur enlever une redoute et un retranchement de plus de quatre cents toises de long , d'où il sera fort facile de foudroyer le reste de leurs ouvrages, cette redoute étant au plus haut de la montagne, et par conséquent pouvant commander aux ouvrages à cornes qui couvrent le château de ce côté-là. Ainsi le roi , outre les sept bataillons de tranchée, avait commandé deux cents de ses mousquetaires, cent cinquante grenadiers à cheval et quatorze compagnies d'autres grenadiers, avecmille ou douze cents travailleurs, pour le logement qu'on voulait faire ; et , pour mieux intimider les ennemis , il fit paraître tout à coup sur la hauteur la brigade de son régiment, qui est encore composée de six bataillons. Il était là en personne à la tête de son régiment, et donnait ses ordres à la demi-portée du mousquet. Il avait seulement devant lui trois gabions, que le comte de Fiesque ' , qui était son aide de camp de jour, avait fait poser pour le couvrir; mais ces gabions , presque tous pleins de pierres , étaient la plus dangereuse défense du monde : car un coup de canon qui eût donné dedans aurait fait un beau massacre de tous ceux qui étaient derrière. Néanmoins un de ces gabions sauva peut-être la vie au roi , ou à Monseigneur, ou à Monsieur, qui tous deux étaient à ses côtés; car il rompit le coup d'une balle de mousquet qui venait droit au roi , et qui , en se détournant un peu, ne fit qu'une contusion au bras de M. le comte de Toulouse2, qui était, pour ainsi dire, dans les jambes du roi.

Mais, pour revenir à l'attaque, elle se fit dans un ordre merveilleux. Il n'y eut pas jusqu'aux mousquetaires qui ne firent pas un pas plus qu'on ne leur avait commandé. A la vérité, M. de Maupertuis, qui marchait à leur tête, leur avait déclaré que, si quelqu'un osait passer devant lui , il le tuerait. Il n'y en eut qu'un seul qui, ayant osé désobéir et passer devant lui , il le porta par terre de deux coups de sa pertuisane, qui ne le blessèrent pourtant point. On a fort loué la sagesse de M. de Maupertuis; mais il faut dire aussi deux traits de M. de Vauban , que jesuisassuréqui vous plairont. Comme il connaît la chaleur du soldat dans ces sortes d'attaques, il leur avait dit : « Mes enfants, on ne « vous défend pas de poursuivre les ennemis quand

' Jean-Louis , comte de Lavagne et de Fiesque.

2 Ce prince venait d'atteindre sa quatorzième année.

LETTRES DE ROILEAU.

- ils s'enfuiront; mais je ne veux pas que vous al- « liez vous faire échiner mal à propos sur la con- « trescarpe de leurs autres ouvrages. Je retiens donc « à mes cotés cinq tambours pour vous rappeler « quand il sera temps. Dès que vous les entendrez, « ne manquez pas de revenir chacun à vos postes. » Cela fut fait comme il l'avait concerté. Voilà pour la première précaution. Voici la seconde. Comme le retranchement qu'on attaquait avait un fort grand front, il lit mettre sur notre tranchée des espèces de jalons, vis-à-vis desquels chaque corps devait attaquer et se loger pour éviter la confusion ; et la chose réussit à merveille. Les ennemis ne soutinrent point, et n'attendirent pas même nos gens : ils s'enfuirent après quTls eurent fait une seule décharge, et ne tirèrent plus que de leurs ouvrages à cornes. Ou en tua bien quatre ou cinq cents; entre autres un capitaine espagnol, fils d'un grand d'Espagne, qu'on nomme le comte deLéinos. Celui qui le tua était un des grenadiers à cheval, nommé Sans-Maison. Voilà un vrai nom de grenadier. 1/ Espagnol lui demanda quartier, et lui promit cent pistoles, lui montrant même sa bourse, où il y en avait trente-cinq. Le grenadier, qui venait de voir tuer le lieutenant de sa compagnie, qui était un fort brave homme, ne voulut point faire de quartier, et tua son Espagnol. Les ennemis envoyèrent demander le corps, qui leur fut rendu; et le grenadier Sansliaison rendit aussi les trente-cinq pistoles qu'il avait prises au mort, en disant : « Tenez , voilà son « argent, dont je ne veux point; les grenadiers ne « mettent la main sur les gens que pour les tuer. » Vous ne trouverez point peut-être ces détails dans les relations que vous lirez, et je m'assure que vous les aimerez bien autant qu'une supputation exacte du nom des bataillons et de chaque compagnie des gens détachés, ce que M. l'abbé de Dangeau ne manquerait pas de rechercher très-curieusement.

Je vous ai parlé du lieutenant de la compagnie des grenadiers qui fut tue, et dont Sans-Raison vengea la mort. Vous ne serez peut-être pas fâché desavoir qu'on lui trouva un ciliée sur le corps. Il était d'une piété singulière, et avait même fait ses dévotions le jour d'auparavant. Respecté de toute l'armée pour sa valeur, accompagnée d'une douceur et d'une sagesse merveilleuse, le roi l'estimait beaucoup, et a dit , après sa mort, que c'était un homme qui pouvait prétendre atout. Il s'appelait Roquevert. Croyezvous que frère Roquevert ne valait pas bien frère Muce? Et si M. de la Trappe l'avait connu , auraitil mis dans la vie de frère Muce que les grenadiers font profession d'être les plus grands scélérats du monde? Effectivement, on dit (pie, clans cette com-

pagnie, il y a des gens fort réglés. Pour moi, je n'en tends guère de messe dans le camp qui ne soit servie par quelque mousquetaire, et où il n'y en ait quelqu'un qui communie, et cela de la manière du monde la plus édifiante.

Je ne vous dis rien de la quantité de <iens qui reçurent des coups de mousquet ou des contusions tout auprès du roi : tout le monde le sait , et je crois que toutlemonde en frémit. M. le Duc " était lieutenant général du jour, et y fit à la Condé, c'est tout dire. Monsieur le Prince , dès qu'il vit que l'action allait commencer, ne put s'empêcher de courir à la tranchée et de se mettre à la tête de tout. En voila bien assez pour un jour.

Je ne puis pourtantfinir sans vousdire un motde M. de Luxembourg. Il est toujours vis-à-vis des ennemis , la Méhaigne entre deux , qu'on ne croit pas qu'ils osent passer. On lui amena avant-hier un officier espagnol, qu'un de nos partis avait pris, et qui s'était fort bien battu. M. de Luxembourg , lui trouvant de l'esprit, lui dit : « Vous autres Espagnols, « je sais que vous faites la guerre en honnêtes gens, « et je la veux faire avec vous de même. » Ensuite il le lit dîner avec lui, puis lui fit voir toute son armée. Après quoi il le congédia, en lui disant: « Je vous rends votre liberté; allez trouver M. le « prince d'Orange, et dites-lui ce que vous avez vu. » On a su aussi , par un rendu, qu'un de nos soldats s'étant allé rendre aux ennemis , le prince d'Oranue lui demanda pourquoi il avait quitte l'armée de M. de Luxembourg :« C'est, lui dit le soldat , « qu'on y meurt de faim ; mais, avec tout cela . de « passez pas la rivière, car assurément ils vous bat- « tront. »

Le roi envoya hier six mille sacs d'avoine et cinq cents bœufs à l'armée de M. de Luxembourg; et, quoi qu'ait dit le déserteur, je puis vous issurer qu'on y est fort gai , et qu'il s'en faut bien qu'on y meure de faim. Le général a été trois jours sans monter à cheval, passant le jour à jouer dans sa tente.

Le roi a eu nouvelle aujourd'hui que le baron de Serclas, avec cinq ou six mille chevaux de l'armée du prince d'Orange, axait passé la Meuse à Huv, comme pour venir inquiéter le quartier de M. de BoufQers. Eeroi prend ses mesures pour le bien recevoir.

\dieu, monsieur. Je vous manderai une autrefois des nouvelles de la vie que je mené, puisque vous en voulez savoir, laites, je vous prie, part de cette lettre a M. de la Chapelle, si vous trouvez qu'elle

in ni île Bourbon, Bis de monsieur le Prince et petit- >rand Condé.

en vaille la peine. Vous me ferez même beaucoup de plaisir de l'envoyer à ma femme , quand vous l'aurez lue ; car je n'ai pas le temps de lui écrire, et cela pourra la réjouir elle et mon fils.

On est fort content de M. de Bonrepaux '. J'ai écrit à M. de Pontchartrain le fils par le conseil de M. de la Chapelle. Une page de compliments m'a plus coûté cinq cents fois que les huit pages que je vous viens d'écrire. Adieu , monsieur. Je vous envie bien votre beau temps d'Auteuil , car il fait ici le plus horrible temps du monde.

Je vous ai vu rire assez volontiers de ce que le vin fait quelquefois faire aux ivrognes. Hier un boulet de canon emporta la tête d'un de nos Suisses dans la tranchée. Un autre Suisse, son camarade , qui était auprès , se mit à rire de toute sa force , en disant : « Oh ! oh ! cela est plaisant ; il reviendra sans « tête dans le camp. »

On a fait aujourd'hui trente prisonniers de l'armée du prince d'Orange, et ils ont été pris par un parti de M. de Luxembourg. Voici la disposition de l'armée des ennemis : M. de Bavière à la droite avec des Brandebourgs et autres Allemands; M. de Valdeck est au corps de bataille avec les Hollandais ; et le prince d'Orange, avec les Anglais, est à la gauche.

J'oubliais de vous dire que, quand M. le comte de Toulouse reçut le coup de mousquet , on entendit le bruit de la balle ; et le roi demanda si quelqu'un était blessé. « Il me semble, dit en souriant « le jeune prince, que quelque chose m'a touché.» Cependant la contusion était assez grosse , et j'ai vu la balle sur le galon de la manche, qui était tout noirci comme si le feu y avait passé. Adieu , monsieur. Je ne saurais me résoudre à finir quand je suis avec vous.

En fermant ma lettre , j'apprends que la présidente Barentin, qui avait épousé M. de Cormaillon, ingénieur , a été pillée par un parti de Charleroi. Us lui ont pris ses chevaux de carrosse et sa cassette, et l'ont laissée dans le chemin à pied2. Elle venait pour être auprès de son mari, qui avait été blessé. 11 est mort.

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