‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 388 sur 672 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Paris, le 9 Juin Ifl J.

Je vous écrivis hier, avec toute la chaleur qu'inspire une méchante nouvelle , le refus que fait l'abbé de Paris de se démettre de sa chanoinie. Ainsi , vous jugerez bien par ma lettre que ce ne sont pas , a l'heure qu'il est, des remerciments que je médite, puisque je suis même honteux de ceux que j'ai déjà faits. A vous dire le vrai, le contre-temps est fâcheux; et quand je songe aux chagrins qu'il m'a déjà causés ,je voudrais presque n'avoir jamais pensé à ce bénéfice pour mon frère. Je n'aurais pas la douleurde voir que vousvoussoyez peut-être donné tant de peine si inutilement. .Ne croyez pas toutefois, quoi qui) puisse arriver, que cela diminue en moi le sentiment des obligations que je vous ai. Je sens bien qu'il n'y a qu'une étoile bizarre et infortunée qui pût empêcher le sucées d'une affaire si bien conduite, et où vous avez également signalé votre prudence et votre amitié.

.!.• vous ai mande, par ma dernière lettre, ce que M. de Pontchartrain avait répondu a M. l'abbé Heuaudot touchant nos ordonnances. Comme il a fait

"Tout ce qui estt n caractères italiques a été depuis changé

par l'auteur.

delà distinction entre les raisons que vous aviez de " le presser, et celles que. j'avais d'attendre, je m'en vais ce matin chez madame Racine , et je lui conseillerai de porter votre ordonnance à M. de Bie à part; je ne doute point qu'elle ne touche au plus tôt son argent. Pour moi J'attendrai sans peine la commodité de M. de Pontchartraiu : je n'ai rien qui me presse , et je vois bien que cela viendra. J'oubliai hier de vous mander que M. de Pontchartrain , en même temps qu'il parla de nos ordonnances a M. l'abbé Pienaudot, le chargea de me féliciter sur la chanoinie de mon frère.

Je ne doute point , monsieur, que vous ne soyez à la veille de quelque grand et heureux événement; et, si je ne me trompe, le roi va faire la plus triomphante campagne qu'il ait jamais faite. Il fera grand plaisir à M. de la Chapelle, qui, si nous l'en voulions croire, nous engagerait déjà à imaginer une médaille sur la prise de Bruxelles, dont je suis persuadé qu'il a déjà fait le type en lui-même. Vous m'avez fort réjoui de me mander la part qu'a madame de Maintenon dans notre affaire. Je ne manquerai pas de me donner l'honneur de lui écrire; mais il faut auparavant que notre embarras soit éclairci, et que je sache s'il faut parler sur le ton gai ou sur le ton triste. Voici la quatrième lettre que vous devez avoir reçue de moi depuis six jours.

Trouvez bon que je vous prie encore ici de ne rien montrer à personne du fragment informe que je vous ai envoyé, et qui est tout plein de négligences d'un ouvrage qui n'est point encore digéré. Le mot de voir y est répété partout jusqu'au dégoût. La stance

Grands défenseurs de l'Espagne , etc.

rebat celle qui dit :

Approchez troupes altiéres , etc.

Celle sur la plume blanche du roi est encore un peu en maillot; etjenesais si je la laisserai, avec

Mars et sa sœur la Victoire.

J'ai déjà retouché à tout cela ; maisje ne veux point l'achever que je n'aie reçu vos remarques , qui sûrement m'éclaireront encore l'esprit : après quoi je vous enverrai l'ouvrage complet. Mandez-moi si vous croyez que je doive parler de M. de Luxembourg. Vous n'ignorez pas combien notre maître est chatouilleux sur les gens qu'on associe à ses louanges. Cependant j'ai suivi mon inclination. Adieu, mon cher monsieur; croyez qu'heureux ou malheureux, gratifié ou non gratifié, payé ou non payé, je serai toujours tout à vous.

RACINE A BOILEAU

Gembloux ', 9 juin 1695.

J'avais commencé une grande lettre où je prétendais vous dire mon sentiment sur quelques endroits des stances que vous m'avez envoyées; mais comme j'aurai le plaisir de vous revoir bientôt, puisque nous nous en retournons à Paris, j'aime mieux attendre à vous dire de vive voix tout ce que j'avais à vous mander. Je vous dirai seulement, en un mot, que les stances m'ont paru très-belles et très-dignes de celles qui les précèdent , à quelque peu de répétitions près, dont vous vous êtes aperçu vous-même.

Le roi fait un grand détachement de ses armées, et l'envoie en Allemagne avec Monseigneur. Il a jugé qu'il fallait profiter de ce côte-là d'un commencement de campagne qui paraît si favorable, d'autant plus que le prince d'Orange s'opiniâtrantà demeurer sous de grosses places et derrière des canaux et des rivières, la guerre aurait pu devenir ici fort lente, et peut-être moins utile que ce qu'on peut faire au delà du Bhin.

îsous allons demain coucher à Namur. M. de Luxembourg demeure en ce pays-ci avec une armée capable non-seulement de faire tête aux ennemis , mais même de leur donner beaucoup d'embarras. Adieu, mon cher monsieur ; je me fais grand plaisir de vous embrasser bientôt.

M. de Chamlai a parlé depuis moi au père de la Chaise, qui lui a dit les mêmes choses qu'il m'a dites : que tout ira bien, et qu'il n' y a qu'à le laisser faire. M. de Chamlai n'a point encore reçu de vos nouvelles; mais il compte sur votre amitié. Tous les gens de mes amis qui connaissent le père de la Chaise, et la manière dont s'est passée l'affaire de monsieur le doyen, m'assurent tous que nous devons avoir l'esprit en repos.

A RACINE

Paris, 13 juin 1693.

Je ne suis revenu que ce matin d'Auteuil , où j'ar été passer durant quatre jours la mauvaise humeur que m'avait donnée le bizarre contre-temps qui nous est arrivé dans l'affaire de la chanoinie. J'ai reçu, en arrivant à Paris, votre dernière lettre, qui m'a fort consolé, aussi bien que celle que vous avez écrite a M. l'abbé Dongois.

J'ai été fort surpris d'apprendre que M. de Chamlai n'avait point encore reçu le compliment que je lui ai envoyé sur-le-champ, et qui a été porté à la

1 Petite ville du Bralianl.

poste en même temps que la lettre que j'ai écrite au R. p. de la Chaise. Je lui en écris un nouveau , afin qu'il ne me soupçonne pas de paresse dans une occasion où il m'a si bien marqué et sa bonté pour moi , et sa diligence à obliger mon frère ; mais de peur d'une nouvelle méprise, je vous l'envoie, ce compliment, empaqueté dans ma lettre, afin que vous Je lui rendiez en main propre.

Je ne saurais vous exprimer la joie que j'ai du retour du roi. La nouvelle bonté que Sa Majesté m'a témoignée , en accordant à mon frère le bénéfice que nous demandons , a encore augmenté le zèle et la passion très-sincère que j'ai pour elle. Je suis ravi de voir que sa sacrée personne ne sera point en danger cette campagne; et, gloire pour gloire, il me semble que les lauriers sont aussi bons à cueillir sur le Rhin et sur le Danube , que sur i'Escaut et sur la Meuse. Je ne vous parle point du plaisir que j'aurai à vous embrasser plus tôt que je ne croyais : car cela s'en va sans dire.

Vous avez bien fait de ne point envoyer par écrit vos remarques sur mes stances, et d'attendre à m'en entretenir que vous soyez de retour, puisque, pour en bien juger, il faut que je vous aie communiqué auparavant les différentes manières dont je les puis tourner, et les retranchements ou les augmentations que j'y puis faire.

Je vous prie de bien témoigner au R. P. de la Chaise l'extrême reconnaissance que j'ai de toutes ses bontés. JNous devons encorealler lundi prochain, M. Dongois et moi, prendre madame Racine, pour la mener avec nous chez M. de Bie , qui ne doit être revenu de la campagne que ce jour-là. J'ai fait ma sollicitation pour vousà M. l'abbé Bignon. Il m'adit que c'était une chose un peu difficile, à l'heure qu'il est, d'être payé au trésor royal. Je lui ai représenté que vous étiez actuellement dans le service, et que vous étiez au même droit que les soldats et les autres officiers du roi. Il m'a avoué que je disais vrai, et k'est chargé d'en parler très-fortement a M. de Pontchartrain. Il me doit rendre réponse aujourd'hui à notre assemblée.

Adieu le type de M. de la Chapelle sur Bruxelles1.11 était pourtant imaginé forl heureusement a fort a propos; mais, à mon sens, les médailles prophétiques dépendent un peu du hasard, et ne sont pas toujours sûres de réussir. Nous voila revenus a Heidelberg». Je propose pour mot : Ht id lb leta ;et nous verrons ce soir si on l'acceptera , ou les

' Celte ville n'avait point clé prise.

•Le maréchal de Lorges s'en était emparé le 21 mai précédent.

deux vers latins que proposeM. Charpentier, etqu'd trouve d'un goût merveilleux pour la médaille. Les voici :

Servare potui : perdere an possim rogas ' ?

Or, comment cela vient à Heidelberg, c'est à vous à le deviner; car ni moi , ni même je crois M. Charpentier, n'en savons rien.

Je ne vous parle presque point, comme vous voyez, de notre chagrin sur lachanoinie, parce que vos lettres m'ont rassuré , et que d'ailleurs il n'y a point de chagrin qui tienne contre le bonheur que vous me faites espérer de vous revoir bientôt ici de retour. Adieu, mon cher monsieur : aimez-moi toujours, et croyez qu'il n'y a personne qui vous honore et vous révère plus que moi.

Paris, jeudi au soir, isjuin IG93.

Je ne saurais, mon cher monsieur, vous exprimer ma surprise, et quoique j'eusse les plus grandes espérances du monde, je ne laissais pas encore de me défier de la fortune de monsieur le doyen. C'est vous qui avez tout fait , puisque c'est à vous que nous devons l'heureuse protection de madame de Maintenon. Tout mon embarras maintenant est de savoir comment je m'acquitterai de tant d'obligations que je vous ai. Je vous écris ceci de chez M. Dongois le greffier, qui est sincèrement transporte de joie , aussi bien que toute notre famille ; et de l'humeur dont je vous connais , je suis sûr que vous seriez ravi vous-même de voir combien d'un seul coup vous avez fait d'heureux2. Adieu, mon cher monsieur, croyez qu'il n'y a personne qui vous aime plus sincèrement, ni par plus de raisons que moi. Témoignez bien à M. deCavoie la joie que j'ai de sa joie3, et à M, de Luxembourg mes profonds respects. Je vous donne le bonsoir, et suis, autant que je le dois, tout à vous.

Je viens d'envoyer chez madame Racine.

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