‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 387 sur 672 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Paris, ce 4 juin 1693.

Je vous écrivis hier au soir une assez longue lettre, et qui était toute remplie du chagrin que j'avais alors , causé par un tempérament sombre qui me dominait, et par un reste de maladie; mais je vous en écris une aujourd'hui toute pleine de la joie que m'a causé l'agréable nouvelle que j'ai reçue. Je ne saurais exprimer l'allégresse qu'elle a excitée dans toute ma famille : elle a fait changer de caractère à tout le monde. M. Dongois le greffier est présentement un homme jovial et folâtre; M. l'abbé Dongois , un bouffon et un badin. Enfin, il n'y a personne qui ne se signale par des témoignages extraordinaires de plaisir et de satisfaction , et par des louanges et des exclamations sans fin sut votre bonté, votre générosité, votre amitié, etc. A mon sens néanmoins , celui qui doit être le plus satisfait, c'est vous , et le contentement que vous devez avoir en vous-même d'avoir obligé si efficacement dans cette affaire tant de personnes qui vous estiment et qui vous honorent depuis si longtemps , est un plaisir

1 Horace, liv. I, épit. i , v. 2.

2 Jacques Boileau désirait obtenir un canonicat de la Sainte- Chapelle de Paris.

3 Boileau confond ici l'Eunuque avec l'Andrienne , et Pamphite avec Chérée. (Voyez la première pièce , acte III , se. vr.)

d'autant plus agréable, qu'il ne procède que de la vertu , et que les âmes du commun ne sauraient ni se l'attirer, ni le sentir. Tout ce que j'ai à vous prier maintenant, c'est de me mander les démarches que vous croyez qu'il faut que je fasse à l'égard du roi et du P. de la Chaise; et non-seulement s'il faut , mais à peu près ce qu'il faut que je leur écrive. M. le doyen de Sens ne sait encore rien de ce qu'on a fait pour lui. Jugez de sa surprise, quand il apprendra tout d'un coup le bien imprévu et excessif que vous lui avez fait! Ce que j'admire le plus, c'est la félicité de la circonstance, qui a fait que, demandant pour lui la moindre de toutes les chanoinies de la Sainte-Chapelle, nous lui avons obtenu la meilleure, après celle de M. Pabbéd'Ense. Ofactumbenè ! Vous pouvez compter que vous aurez désormais en lui un homme qui disputera avec moi de zèle et d'amitié pour vous.

J'avais résolu de ne vous envoyer la suite de mon ode surNamur que quand je l'aurais mise en état de n'avoir plus besoin que de vos corrections ; mais en vérité vous m'avez fait trop de plaisir, pour ne pas satisfaire sur-le-champ la curiosité que vous avez peut-être conçue de lavoir. Ce queje vous prie, c'est de ne la montrer à personne , et de ne la point épargner. J'y ai hasardé des choses fort neuves, jusqu'à parler de la plume blanche que le roi a sur son chapeau; mais, à mon avis, pour trouver des expressions nouvelles en vers, il faut parler de choses qui n'aient point été dites en vers. Vous en jugerez , sauf à tout changer, si cela vous déplaît *. L'ode sera de dix-huit stances». Cela fait cent quatre-vingts vers. Je ne croyais pas aller si loin. Voici ce que vous n'avez point vu. Je vais le mettre sur l'autre feuillet :

Déployez toutes vos rages , Princes , vents , peuples , frimas ; Ramassez tous vos nuages , Rassemblez tous vos soldats.

Malgré vous, Namur en poudre S'en va tomber sous la foudre Qui dompta Lille , Courtrai, Gand, la constante Espagnole, Luxembourg , Besançon , Dole, Ypres , Maatricht et Cambrai.

Mes présages s'accomplissent, Il commence à chanceler.

Je vois ses murs qui frémissent, Déjà prêts à s'écrouler.

« On apprend par ces lettres, et par celle dans laquelle mon père lui demande son avis sur un de ses cantiques spirituels, de quelle manière ces deux amis se consultaient mutuellement sur leurs ouvrages. (L. R.)

1 Elle se trouve réduite à dix-sept , par la suppression de celle contre Fontenelle.

lettres de bot le au.

Mars en feu , qui les domine , De loin souffle leur ruine ; Et les bombes dans les airs , Allant chercher le tonnerre , Semblent tombant sur la lerre , Vouloir s'ouvrir les enfers.

approchez , troupes allières , Qu'unit un même devoir :

A couvert de ces rivières , Venez , vous pouvez tout voir.

Contemplez bien ces approches; Voyez détacher ces roches, Voyez ouvrir ce terrain ; Et dans les eaux , dans la flamme , Louis à tout donnant l'âme, Marcher tranquille et serein.

Voyez , dans cette tempête , Partout se montrer aux yeux La plume qui ceint sa tète D'un cercle si glorieux.

A sa blancheur remarquable Toujours un sort favorable S'attache dans les combats; Et toujours avec la gloire Mars et sa sœur la Victoire Suivent cet astre à grands pas.

Grands défenseurs de l'F.spagne, Accourez tous, il est temps.

Mais <i':j<i vers la Méhagne Jr vois nos drapeaux flottants.

Jamais ses ondes craintives N'ont vu sur leurs faibles rives Tant de guerriers s'amasser.

Marchez donc, troupe héroïque:

Au delà de ce Cru nique Que tardez-vous d'avancer ?

Loin de fermer le passa ge A vos nombreux bataillons, Luxembourg ado rivage Reculé ses pavillons.

Eh quoi .' son aspect VOUS glace !

Où sont ces chefs pleins d'audace, Jadis >i prompts a marcher, Qui devaient ,de la Tamise Et de la Drave soumise, Jusqu'à Paris nous chercher?

Cependant l'effroi redouble

Sur Un remparts de Namur :

Son gouverneur qui se trouble,

S'enfuit sous sou dernier mur.

Déjàjusques a ses portes

Je vois nosflèrt s cohortes

S'ouvrir un large cht min ;

Kl but des monceaux de piques

De corps morts , de rocs, de briques ,

Monter le sabre à la main.

C'en est fait , Je viens d'entendre , Sur les remparts éperdus , Battre un signal pour se rendre :

Le feu cesse; ils sont rendus.

Rappelez vi itrr constam , Fiers ennemis de la France; Et désormais gracieux , Allez a Liège, a Bruxelles, Porter les humbles nouvelles De Namur pris a vos yeux.

Pour mol , que Phébus anime De ses transports les plus doux , Rempli de ce dieu sublime, je vais, plus hardi que vous, Montrer que sur le Parnasse , Des boisfrèqw ni' i d'Horace Ma muse , sur son déclin , Sait encor les avenues, Et des sources inconnues A l'auteur de Saint-Paulin '.

Je vous demande pardon de la peine que vous aurez peut-être à déchiffrer tout ceci , que je vous ai écrit sur un papier qui boit. Je vous le récrirais bien ; mais il est près de midi, et j'ai peur que la poste ne parte. Ce sera pour une autre fois. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Page 1