RACINE AU MÊME
Marly, 6 août au matin 1693.
Je ferai vos présents ce matin1. Je ne sais pas bien encore quand je vous reverrai, parce qu'on attend à toute heure des nouvelles d'Allemagne. La victoire de M. de Luxembourg est bien plus grande que nous ne pensions, et nous n'en savions pas la moitié a. Le roi reçoit tous les jours des lettres de Bruxelles et de mille autres endroits, par où il apprend que les ennemis n'avaient pas une troupe ensemble le lendemain de la bataille ; presque toute l'infanterie qui restait avait jeté ses armes. Les troupes hollandaises se sont la plupart enfuies jusqu'en Hollande. Le prince d'Orange, qui pensa être pris après avoir fait des merveilles , coucha le soir, lui huitième, avec M. de Bavière3, chez un curé près de Loo. Nous avions pris vingt-cinq ou trente drapeaux, cinquante- cinq étendards, soixante-seize pièces de canon, huit mortiers, neuf pontons, sans tout ce qui est tombé dans la rivière. Si nos chevaux, qui n'avaient point mangé depuis deux fois vingt-quatre heures, eussent pu marcher, il ne resterait pas un corps de troupes aux ennemis.
Tout en vous écrivant, il me vient en pensée de vous envoyer deux lettres , une de Bruxelles, l'autre de Yilvorde, et un récit du combat général , qui me fut dicté hier au soir par M. d'Albergotti*. Croyez que c'est comme si M. de Luxembourg l'avait dicté lui-même. Je ne sais si vous le pourrez lire; car en écrivant j'étais accablé de sommeil , à peu près comme était M. de Puimorin en écrivant ce bel arrêt sous M. Dongois5. Le roi est transporté de joie,
1 L'ode sur la prise de Namur venait d'être imprimée; et Racine s'était chargé d'en distribuer des exemplaires ;i la cour.
2 La \icloire de !Ser\\ inde , remportée le 29 juillet IG93. 3Maximilien-Emmaouel,freredeladaupbinemorteen 1690. * Alors colonel du régiment de Royal-Italien.
b M. Dongois étant oblige de passer la nuit a dresser le dispositif d'un arrêt d'ordre, le dictait a M. de Puimorin, frère <icBoileau,etM. de Puimorin écrivait si promplement , que
et tous les ministres, de la grandeur de cette action.
Vous me feriez un fort grand plaisir, quand vous aurez lu tout cela , de l'envoyer bien cacheté , avec cette même lettre que je vous écris, à M. l'abbé Renaudot1, afin qu'il ne tombe point dans l'inconvénient de l'année passée. Je suis assuré qu'il vous en aura obligation. 11 pourra distribuer une partie des choses que je vous envoie en plusieurs articles, tantôt sous celui de Bruxelles, tantôt sous celui de Landefermé, où M. de Luxembourg campa le 31 juillet, àdemi-lieue du champ de bataille; tantôt même sous l'article de Malines ou de Vilvorde.
II saura d'ailleurs les actions des principaux particuliers, comme, que M. deChartres chargea trois ou quatre foisà la têtededi vers escadrons, et fut débarrassé des ennemis , ayant blessé de sa main l'un d'eux qui le voulait emmener : le pauvre Vacoigne, tué à son côté ; M. d'Arcy , son gouverneur, tombé aux pieds de ses chevaux, le sien ayant été blessé; la Bertière, son sous -gouverneur, aussi blessé. M. le prince de Conti chargea aussi plusieurs fois, tantôt avec la cavalerie, tantôt avec l'infanterie et regagna pour la troisième fois le fameux village de Nerwinde, qui donne le nom à la bataille, et reçut sur la tête un coup de sabre d'un des ennemis , qu'il tua sur-le-champ. M. le Duc chargea de même, regagna une seconde fois le village à la tête de l'infanterie, et combattit encore à la tête de plusieurs escadrons. M. de Luxembourg était, dit-on, quelque chose déplus qu'humain, volant partout, et même s'opiniàtrant à continuer les attaques dans le temps que les plus braves étaient rebutés ; menant en personne les bataillons et les escadrons à la charge. M. de Montmorency, son lils aîné, après avoir combattu plusieurs fois à la tête de sa brigade de cavalerie, reçut un coup de mousquet, dans le temps qu'il se mettait au-devant de son père pour le couvrir d'une décharge horrible que les ennemis firent sur lui. Monsieur le comte J son frère a été blessé à la jambe; M. de la Boche-Guyon3, au pied; et tous autres que sait .AI. l'abbé : M. le maréchal de Joyeuse blessé aussi à la cuisse, et retournant au combat après sa blessure. M. le maréchal de Yille-
M. Dongois était étonné que ce jeune homme eût tant de dispositions pour la pratique. Apres avoir dicté pendant deux heures, il voulut lire l'arrêt, et trouva que le jeune Puimorin n'avait écrit que le dernier mot de chaque phrase. M m-di Louis Racine sur la rie de son pi ne.)
1 Directeur de la Gazette.
2 Le comte de Luxe, Paul-Sigismond , troisième lils du maréchal de Luxembourg. Cette blessure le força de renoncer à l'état militaire.
3 François de la Rochefoucauld, duc de la Roche-Guyon, petit-lils'de l'auteur des Maximes, et gendre du ministre Louvois.
roi entra dans les lignes ou retranchements, à la tête de la maison du roi.
Nous avons quatorze cents prisonniers, entre lesquels cent soixante-cinq officiers, plusieurs officiers généraux , dont on aura sans doute donné les noms. On croit le pauvre Ruvigny tué, on a ses étendards; et ce fut à la tcte de son régiment de Français que le prince d'Orange chargea nos escadrons, en renversa quelques-uns, et enfin fut renversé lui-même. Le lieutenant colonel de ce régiment, qui lut pris, dit à ceux qui le prenaient, en leur montrant de loin le prince d'Orange : « Tenez, messieurs, voilà celui .< qu'il vous fallait prendre. » Je conjure M.Pabbé Renaudot , quand il aura fait son usage de tout ceci, de bien recacheter et cette lettre et mes mémoires , et de les renvoyer chez moi.
Voici encore quelques particularités. Plusieurs généraux des ennemis étaient d'avis de repasser d'abord la rivière. Le prince d'Orange ne voulut pas; l'électeur de Bavière dit qu'il fallait au contraire rompre tous les ponts , et qu'ils tenaient à ce coup les Français. Le lendemain du combat, M. de Luxembourg a envoyé a Tirlemont, où il était resté plusieurs officiers ennemis blessés, entre autres le comte de Solms , général de l'infanterie , qui s'est fait couper la jambe. .M. de Luxembourg, au lieu de les faire transporter en cet état, s'est contenté de leur parole, et leur a fait offrir toutes sortes de rafraîchissements. « Quelle nation est la vôtre » s'écria le comte de Solms, en parlant au chevalier de Rozel : « vous
vous battez comme des lions, et vous traitez les « vaincus comme s'ils étaient vos meilleurs amis. » Les ennemis commencent à publier que la poudre leur manqua tout à coup, voulant parla excuser leur défaite. Ils ont tiré plus de neuf mille coups de canon, et nous quelque cinq ou six mille.
Je fais nulle compliments à M. l'abbé Renaudot ; et j'exciterai ce matin M. de Croissy à empêcher, s'il peut, le malheureux flfercure galant1 dedcGgurer notre victoire.
Il y avait s.pt lieues du camp d'où M. de Luxembourg partit jusqu'à Nerwinde. Lesennemis avaient cinquante-cinq bataillons et cent soixante escadrons. ,