‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 418 sur 672 · A BROSSETTE · texte numérisé non relu

A BROSSETTE

Paris, io novembre 1699.

Je suis fort honteux, monsieur, d'avoir été si longtemps à vous remercier de vos magnifiques présents et à répondre à vos lettres, plus agréables encore pour moi que vos présents; mais, si vous saviez le prodigieux accablement d'affaires que m'a laissé la mort de M. Racine, vous me pardonneriez sans peine, et vous verriez bien que je n'ai presque point de temps à donner à mon plaisir, c'est-à-dire à vous entretenir et à vous écrire. J'ai lu votre préface du livre des Conférences , et elle me semble très-bien , à quelque manière de parler près, que je vous y marquerai à mon premier loisir.

Vous m'avez fait un fort grand plaisir en m'envoyant le Télémaque de M. de Cambrai. Je l'avais pourtamVdéjà lu. Il y a de l'agrément dans ce livre, et une imitation de l'Odyssée que j'approuve fort. L'avidité avec laquelle on le lit fait bien voir que, si on traduisait Homère en beaux mots , il ferait l'effet qu'il doit faire, et qu'il a toujours fait. Je souhaiterais que M. de Cambrai eût rendu son Mentor un peu moins prédicateur, et que la morale fût répandue dans son ouvrage un peu plus imperceptiblement et avec plus d'art. Homère est plus instructif que lui ; mais ses instructions ne paraissent point préceptes , et résultent de l'action du roman, plutôt que des discours qu'on y étale. Ulysse, par ce qu'il fait, nous enseigne mieux ce qu'il faut faire, que partout ce que lui ni Minerve disent. La vérité est pourtant que le Mentor du Télémaque dit de fort bonnes choses , quoique un peu hardies, et qu'enfin M. de Cambrai me parait beaucoup meilleur poète que théologien. De sorte que si, par son livre des Maximes, il me semble très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son roman, digne d'être mis en parallèle avec Héliodore1. Je doute néanmoins qu'il fut d'humeur, comme ce dernier, à quitter sa mitre pour son roman. Aussi , vraisemblablement, le revenu de l'évêque Héliodore n'approchait guère du revenu de l'archevêque de Cambrai. Mais , monsieur, il me semble que, pour un paresseux aussi affairé que je suis, je vous entretiens là de choses assez peu nécessaires. Trouvez bon que je ne vous en dise pas davantage, et pardonnez-moi les ratures que je fais à chaque bout de champ dans mes lettres, qui m'embarrasseraient fort, s'il fallait que je les récrivisse. Je suis sincèrement, etc.

1 Évéque de Tricca en Thessalie , et auteur des Bthiopiqucs ou les Amours de Thcagène et de Chariclée.

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