‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 455 sur 672 · A BROSSETTE · texte numérisé non relu

A BROSSETTE

Auteuil, 16 juin 1704.

Je suis bien honteux, monsieur, d'avoir été si longtemps sans répondre à vos obligeantes lettres. Cependant je ne laisse pas d'être fâché d'avoir d*aussi bonnes excuses que celles que j'ai à vous en faire : car, outre que j'ai été extrêmement incommodé d'un mal de poitrine qui non-seulement ne me permettait pas d'écrire, mais qui ne me laissait pas même l'usage de la respiration , la suppression subite qui s'est faite des greffiers de la grand'chambre, et qui va mettre une de mes nièces à l'hôpital , avec son mari et ses trois enfants, m'a jeté dans une consternation qui n'excuse que trop justement mon silence. Je ne vous entretiendrai point du détail de cette affaire. Tout ce que je puis vous dire , c'est que les prospérités de la France coûtent cher au greffe, et que, si cela continue, j'ai bien peur que les trois quarts du royaume ne s'en aillent à l'hôpital couronnés de lauriers. Il faut pourtant tout espérer de Dieu et de la prudence du roi.

1 Ce fut ce qui l'obligea n donner lui-même ce dialogue. (L. R.)

Vous m'avez l'ait plaisir de me mander les miracles du jésuite llomeville. Je ne sais pas s'il a ressuscité des morts et fait marcher des paralytiques; mais le plus grand miracle, à mon avis, qu'il pourrait faire, ce serait de convenir que M. Arnauld était le plus grand personnage et le plus vénérable chrétien qui ait paru depuis longtemps dans l'Église, et de désavouer les exécrables maximes de tous les nouveaux casuistes. Alors je lui crierais : Hosanna in excelsis! battus qui venit in nomine Do) ni ni!

J'ai bien de la joie que vous vous érigiez en auteur par un aussi bon et aussi utile ouvrage que celui dont vous m'avez envoyé le titre. J'ai naturellement peu d'inclination pour la science du droit civil, et il m'a paru, étant jeune et voulant l'étudier, que la raison qu'on y cultivait n'était point la raison humaine et celle qu'on appelle bon sens, mais une raison particulière, fondée sur une multitude de lois qui se contredisent les unes les autres, et où l'on se remplit la mémoire sans se perfectionner l'esprit. Je me souviens même que dans ce temps-là je fis sur ce sujet des vers latins qui commençaient par

O mille nexibus non desinentium ■

Féconda ri&arum pareils!

Quid intricatis juribus jura impedis?

J'ai oublié le reste. Il m'est pourtant encore demeure dans la mémoire que j'y comparais les lois du Digeste aux dents du dragon que sema Cadmus, et dont il naissait des gens armés qui se tuaient "les uns les autres. La lecture du livre de M. Domat ■ m'a fait changer d'avis, et m'a fait voir dans cette science une raison que je n'y avais point vue jusque-là. C'était un homme admirable. Je ne suis donc point surpris qu'il vous ait si bien distingue, tout jeune que vous étiez 2. Vous me faites grand honneur de me comparer à lui, et de mettre en parallèle un misérable faiseur de satires avec le restaurateur de la raison dans la jurisprudence. On m'a dit qu'on le cite déjà tout haut dans les plaidoiries, comme Balde et Cujas 3, et on a raison : car, a mon sens, il vaut mieux qu'eux. Je vous en dirais davantage; mais permettez que, dans le chagrin ou je suis, je me hâte de vous assurer que je suis, etc.

1 Le Traité sur les lois civiles, dans leur ordre naturel. 1 Brossette étudiait en droit a Paris, en [691, avec les deux lils de Domat.

3 Deux jurisconsultes célèbres.

\ M DK LA CHAPELLE.

Paris, 10 juillet 1704.

J'ai reçu , mon très-cher et très-exact neveu , mon ordonnance. Elle est en très-bonne forme ; mais plût à Dieu que vous la pussiez aussi bien faire payer que vous la savez faire expédier! Il y a tantôt dix mois que je suis à solliciter le payement de la précédente, et qu'on répond au trésor royal : // n'y a point d'argent, sans même me faire espérer qu'il \ en aura. Si cela dure, je vois bien qu'au lieu de louis d'or je vais amasser dans mon coffre quantité de beaux modèles de lettres financières, et qui pourront être de quelque utilité a ceux a qui je voudrai les prêter pour les copier. Voilà les fruits de la guerre • :

Impius hœc tam culta novalia miles habebit 2 !

Je vous donne le bonjour, et suis passionnément . . . . ÉPITRE

adressée a despréaux par hamilto.n s, qui me s'était poi.nt nomme.

De Main tenon, ]

Des bords de la rivière d'Eure ,

Lieux où, pour orner la nature.

L'art fit jadis quelque fracas ; De ces lieux , aujourd'hui brillants de mille appas,

Gens <jui n'estiment point Voiture

M'ont engagé dans l'embarras

D'un nouveau genre d'écriture

Dont vous ferez fort peu de cas ,

Et que l'écrivain du Mercure , Pour grossir le recueil de ses galants fatras ,

Trouverait d'un style trop bas :

On veut que je vous prouve en rime ,

Moi qui n'en suis qu'a l'alphabet, Que pour ces lieux charmants où chacun vous estime Vous devez pour un temps et quitter le sublime,

1 Louis \1\ soutenait sur plusieurs points de l'Europe une guerre formidable pour maintenir sur le trône d'Espagne Phi lippe '\ , sfii petit-fils. Lés craintes de Despréaux étaient loin d'être exagérées : la France n'eut pas seulement a regretter des succès ruineux, elle n'offrit bientôt qu'une longue suite de re vers. Le poète qui avait ebanté ses conquîtes mourut m douleur de la voir épuisée, et réduite i proposer vainement les conditions d'une paix humiliante.

2 Viik.ii i , égh i , v. 71.

3 Connu dans les lettres par ses Mémoires 4e Grastmoitt, «C'est de tous les livres frivoles , dit la Harpe, le plusa r. il

■< ble et le plus ingénieux ; c'est l'ouvrage d'un esprit léger et

lin, accoutumé, dansla corruption des c iucb, | ne connaître

•■d'autre \ire que le ridicule; a couvrir les plus mauvaises

<■ mœurs d'un vernis d'élégance; à rapparier loutao plaisiret

" à la gaieté L'art de racoftler les ehoses|lfl manière a les

. taire valoir beaucoup v est dans sa perfection; »

Et vous arracher à fiabet1.

En vain je m'en défends ; on ne veut point d'excuse : Écrivez , nie dit-on ; peut-on être en défaut , Quand du gentil Voiture on révère la muse

Et les prologues de Quinault?

Révolté contre l'ironie, Je soutiens par dépit , en termes absolus ,

Que j'aime l'auteur iïllranie 2

Jusque dans ses lanturelus 3 ;

Que ses rondeaux sont au-dessus

De la taurique Iphigénie 4,

Et des vacarmes rebattus

Que vient faire dans sa manie

La belle-fille d'Égyptus5.

Mais par ce discours inutile

Ayant attiré leur courroux ,

D'une manière plus docile

Je leur dis : A quoi songez-vous?

L'art de rimer, pour moi , fut toujours un mystère :

Et , dans nos efforts superflus , Inspirez-moi les vers que je ne sais point faire,

Ou permettez-moi de me taire,

Sans prendre, en dépit de Phébus ,

Une route si téméraire ;

Assez d'idylles , de rébus ,

De bouts-rimés et d'impromptus

Excitent partout sa colère.

Est-il pour vous si nécessaire

De renchérir sur ces abus?

Ce n'est qu'aux lieux où l'indolence

Dans la retraite et dans l'aisance,

Ignore jusqu'aux moindres maux; Ce n'est qu'aux lieux où , dans un plein repos ,

Le jugement et l'élégance ,

Du bon goût tenant la balance ,

Pèsent le choix de tous les mots ; Ce n'est enfin que parmi ces coteaux Où Phébus à longs traits répand son influence ,

Que l'harmonieuse cadence

Fait naître la rime à propos ;

Et cet art n'a de résidence

Que chez l'illustre Despréaux.

Chez nous, chétifs rimeurs, le dieu des vers, de glace,

N'échauffe qu'en pointe de vin,

Ou bien quand un couplet malin

1 La gouvernante de Despréaux.

2 Le sonnet de "Voiture pour Vranie.

3 Lanturlu, qui est le véritable mot, est un refrain de chanson. Voiture s'en est servi d'une manière assez heureuse dans des couplets sur les affaires du temps , pendant la régence d'Anne d'Autriche.

* Oreste et Pylade, tragédie de la Grange-Chancel , représentée le n décembre 1697.

5 L'Hyper m nestrc de Riupeirous , jouée pour la première fois le I"' avril 1701.

Peint quelque Iris à triste face;

Mais sur Auteuil , comme au Parnasse ,

Il épanche son feu divin.

C'est. là que près de lui tient la première place Cet élève fameux qui chanta le Lutrin, Qui le premier ouvrit tous les trésors d'Horace , Qui des replis obscurs du grec et du latin Démêla Juvénal , développa Longin ,

Déguisé sous l'ignoble crasse

Des traducteurs de chez Barbin.

Tels chantres ont le goût trop fin

Pour espérer qu'ils fassent grâce

A des vers qui sont de la classe

Des madrigaux de Trissotin.

Nous donc qu'un même sort menace ,

Pour éviter même disgrâce ,

A nos sornettes mettons Cn :

Notre Pégase est un roussin

Que la moindre traite embarrasse ,

Et qui , bronchant dès la préface ,

Est rétif à moitié chemin.

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