AU COMTE DE GRAMMONT
A Paris , ce 13 octobre 1701.
Je ne sais pas, monseigneur, comme vous l'entendez; mais il me semble que c'est le poète qui doit écrire de belles lettres au duc et pair, et non point le duc et pair au poète. D'où vient donc que vous avez songé à m'en écrire une? Est-ce que vous vouliez m'apprendre mon métier, et que vous pensiez savoir mieux que moi où il faut placer les belles figures et les comparaisons du soleil ? La vérité est cependant que votre plume à mieux fait que vous, et non-seulement ne s'est point guindée pour me dire de belles choses, mais, en me disant des choses très-badines , m'a autorisé à vous en dire de pareilles; c'est de quoi je m'accommode fort, et dont je saurai très-bien user. Oserai-je néanmoins vous dire que votre lettre, en me réjouissant fort, m'a pourtant chagriné, puisque je vous croyais entièrement guéri, et que c'est par elle que j'ai appris que vous étiez encore sous la conduite d'Esculape? Oh! le fâcheux dieu! Il ne parle jamais que de sobriété et d'abstinences ; et nous autres beaux esprits, quoique ses frères en Apollon, nous ne le pouvons plus souffrir, surtout depuis qu'il n'a plus voulu entreprendre de guérir messieurs de... de la folie déjuger des ouvrages. Je le tiens de la faculté : je lui pardonne pourtant volontiers la défense qu'il vous a faite de m'écrire de belles lettres , mais non
' Le héros des Mémoires dont nous venons de parler.
pasdem'écrire, comme vous faites, tout ce qui vient au bout de la plume, et surtout de m'assurer que madame de N — ei madame de Q.... me font l'honneur de se souvenir de moi. Cela ne s'appelle point magno conatu magnas nugas, puisque c'est au contraire une chose très-aisée à dire , et qui me fait jn plaisir très-sérieux.
Mais, monseigneur, à propos de belles choses, quel est donc le nouvel habitant de Maintenon qui m'a écrit la lettre en vers que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer?
Quis novus hic vestris succossit sedibus hospes ' ?
1 Je n'ai pas l'honneur de le connaître; mais , supposé qu'il y ait chez vous beaucoup de pareils habitants , je ne doute point que les Muses n'abandonnent dans peu les rives du Permesse, pour s'aller habituer aux bords de la rivière d'Eure. Il a raison 'de soutenir le parti de Voiture, puisqu'il lui ressemble beaucoup, et qu'en le défendant il défend sa propre cause, au pointes près, dont je ne le vois pas fort amoureux. J'ose vous prier, monseigneur, [de lui bien témoigner l'estime que je fais de lui, et lareconnaissancequej'aide l'estime qu'il fait de moi. Mais de quoi je vous conjure encore davantage, c'esl de bien marquer à madame de TV.... et à madame de Q.... la sincère vénération que j'ai pour elles , et de croire qu'il n'y a personne qui soit avec plus de sincérité et de respect que moi , monseigneur, votre très-humble , etc.
Paris, 13 décembre 1704.
Je suis si coupable , monsieur, à votre égard , que je sens bien que , si je voulais faire mon apologie , il nie faudrait plus d'une fois relire mon Aristote et non Quintilien, et y chercher des ligures propres à bien mettre en jour un procès et une maladie que i'ai eus, et qui m'ont empêché de répondre aux lettres obligeantes et judicieuses que vous m'avez [fait l'honneur de m'écrire ; mais, comme je suis sur démon pardon, je crois que je ferai mieux de ne me point amuser à ces vains artifices, et de vous dire, comme si de rien n'était , après vous avoir avoué ma faute, que je suis confus des bontés que vous me inarquez dans votre dernière lettre. J'admire la d< licatesse de votre conscience , et le soin que vous prenez de m'y fournir des armes contre vous-même, au sujet de la critique que vous m'avez faite sur la piqûre de la guêpe. Je n'avais garde de me servir de ces armes, puisque franchement je ne savais rien,
' Énëid. liv. IV, v. ro.
BOILEAU
avant votre lettre, du fait que vous m'y apprenez. Je suis ravi que ce soit à M. de Pugetque je doive ma disculpation , et je vous prie de le bien marquer dans votre commentaire sur le Lutrin; mais surtout je vous conjure de bien témoigner a cet excellent homme l'estime que je fais de lui et de ses découvertes dans la physique. Je vois bien qu'il a en vous un merveilleux disciple; mais dites-moi comment vous faites pour passer si aisément de i'étudé de la nature à l'étude de la jurisprudence, et pour être en même temps si digne sectateur de M. de Puget et de M. Domat ?
Il n'y a rien de plus savant et de plus utile que votre livre sur les titres du droit civil et du droit canonique ; et bien que j'aie naturellement, comme je vous l'ai déjà dit , une répugnance à l'étude du droit , je n'ai pas laissé de lire plusieurs endroits de votre ouvrage avec beaucoup de satisfaction. Vous m'avez fait un grand plaisir de me l'envoyer, et je voudrais bien vous pouvoir faire un présent de ma façon qui put, en quelque sorte , égaler le prix de votre livre ; mais cela n'étant pas possible , je crois que vous voudrez bien vous contenter de deux épigrammes nouvelles quej'ai composées dans quelques moments de loisir. Ne les regardez pas avec des yeux trop rigoureux, et songez qu'elles sont d'un homme de soixante-sept ans. Les voici:
ÉPIGRAMME