A BROSSETTE
30 septembre 1706.
Je suis à Auteuil, monsieur, où je n'ai pas votre première lettre. Ainsi vous trouverez bon que je me contente de répondre à votre seconde, que je viens de recevoir. Vous me faites grand honneur de me consulter sur une question de physique, étant comme je suis assez ignorant physicien. Je veux croire que votre moine bénédictin est au contraire fort habile dans cette science; mais, si cela est, je vois bien qu'on peut être en même temps naturaliste trèspénétrant et très-maudit dialecticien, car j'ai lu un livre de lui sur la rhétorique, où , à mon avis, tout ce qu'il peut y avoir au monde de mauvais sens est rassemblé2. Vous pouvez donc bien penser que, sur l'effet de la nature que vous me proposez, je penche à être bien plutôt de votre sentiment que du sien.
Mais laissons là le bénédictin, et parlons de M. de Puget. Quelque attaché qu'il soit à la recherche des choses naturelles , je suis ravi qu'il ne dédaigne pas entièrement le badinage de la poésie, et qu'il daigne bien quelquefois descendre jusqu'à jouer avec les Muses. Ses vers m'ont paru fort polis et fort bien tournés. Oserais-je pourtant vous direqu'il n'est pas entré parfaitement dans la pensée d'Horace, qui dans la strophe dont il est question, ne parle point de la fermeté du sage des philosophes, mais d'un grand personnage , ami du bon droit et de la justice, à qui la chute du ciel même ne ferait pas faire un faux pas contre l'honneur et contre la vertu ? Aussi est-ce Hercule et Pollux que le poète cite en cet endroit, et non pas Socrate et Zenon. Il n'est donc pas vrai que ce vertueux soit si difficile à trouver que se le veut persuader M. de Puget, puisque, sans compter les martyrs du christianisme, il y a un nombre inGni d'exemples, dans le paganisme
1 Ce devait être la maison du financier le Verrier, puisque Despréaux à cette époque n'en fréquentait point d'autre.
1 Boileau confond ici le bénédictin François Lamy avec le P. Bernard Lami , de l'Oratoire, auteur d'un Traité de rhétorique justement estimé.
même, de gens qui ont mieux aimé mourir que de faire une lâcheté. Enfin, je suis persuadé que M. de Puget lui-même, si on le voulait forcer, par exemple, à rendre un faux témoignage, se trouverait le justus ettenax tir d'Horace. Pardonnez-moi , monsieur, si je vous parle avec cette sincérité de l'ouvrage d'un homme que j'honore et j'estime infiniment, et faites-lui bien des amitiés de ma part.
Venons maintenant à votre Homme a la baguette ' . En vérité , mon cher monsieur, je ne saurais vous cacher que je ne puis concevoir comment un aussi galant homme que vous a pu donner dans un panneau si grossier, que d'écouter un misérable dont la fourbe a été si entièrement découverte a, et qui ne trouverait pas même présentement à Paris des enfants et des nourrices qui daignassent l'entendre. C'était au siècle de Dagobert et de Charles-Martel qu'on croyait de pareils imposteurs, mais sous le règne de Louis le Crand, peut-on prêter l'oreille à de pareilles chimères, et n'est-ce point que depuis quelque temps, avec nos victoires et nos conquêtes , notre bon sens s'est aussi en allé? Tout cela m'attriste ; et pour ne pas vous affliger aussi , trouvez bon que je me hâte de vous dire que je suis très-parfaitement, monsieur, etc.
P. S. Je ferai réponse, dès que je serai à Paris, à votre première lettre. Mes recommandations, s'il. vous plaît, à tous vos illustres magistrats. Il n'est parlé ici que de méchantes nouvelles, et on avoue maintenant que bien d'autres généraux que M. le maréchal de Villeroi pouvaient être battus.
Je suis charmé de M. Osio 3, qui m'a fait l'honneur de me revenir voir.
Paris , 2 décembre. 1706.
Je ne vous ferai point, monsieur, d'excuses de ma négligence, parce que je n'en ai point de bonnes à vous faire, et je me contenterai de vous dire que j'ai vu, avec beaucoup de reconnaissance, dans votre dernière lettre, la charité que vous avez pour mon misérable valet. Il m'a servi plus de quinze années, et c'est un assez bon homme. Je croyais qu'il
1 Jacques Aymard , paysan de Saint- Véran, en Dauphiné, département de l'Isère, ou il mourut en 1703.
2 Frappé des récits qui lui venaient de toutes parts sur les nombreux prodiges opérés par Jacques Aymard, le prince Henri-Jules de Bourbon-Condé voulut voir l'auteur de tant de merveilles. Il fit venir Aymard à Paris, ou la vertu de sa ba guette fut aussitôt mise a l'épreuve : mais elle prit des pierres pour de l'argent , elle indiqua de l'argent dans un lieu ou il n'y en avait pas; en un mot, elle opéra avec si peu de succès, qu'elle perdit en un moment tout son crédit. Cette espèce de charlatanisme s'est néanmoins renouvelé depuis.
3 Avocat de Lyon.
dut me fermer les yeux; mais une malheureuse femme qu'il a épousée, sans m'en rien dire , a corrompu en lui toutes ses bonnes qualités, et m'a obligé , par des raisons indispensables , et que vous approuveriez vous-même si vous les saviez , de m'en défaire. Vous me ferez plaisir de le servir en ce que vous pourrez; mais, au nom de Dieu, que ce soit sans vous incommoder, et ne le donnez pas pour impeccable.
Le mot qu'il vous a rapporté' de moi est vrai ; mais il ne vous en a pas dit un encore moins mauvais que je, dis à Sa Majesté, en la quittant à la sortie de cette dispute; car tout le monde qui était là, paraissant étonné de ce que j'avais osé disputer contre le roi : « Cela est assez beau , lui dis-je, que de toute « l'Europejesois le seul qui résisteàVotre Majesté. » Il y a aussi quelque chose de véritable dans ce qu'on vous a raconté de notre conversation sur le mot de gros ; mais on Ta gâtée, en voulant l'embellir. Tout ce qu'il y a de vrai , c'est que le roi parlant fort contre la folie de ceux qui suppliaient partout le mot de gros à celui de grand: « Je ne sais pas, lui dis- « je, comment ces messieurs l'entendent ; mais il me « semble pourtant qu'il y a bien de la différence « entre Louis le Gros et Louis le Grand. » Cela fit assez agréablement ma cour, aussi bien que les deux autres mots, qui furent dits dans un temps qui leur convenait, je veux dire dans le temps de nos triomphes , et qui ne seraient pas si bons aujourd'hui , où, à mon sens, on n'a que trop appris à nous résister. Vous voilà, monsieur, assez, bien éelairci , je crois, sur vos deux questions , et je vous satisferais aussi sur celles que vous m'avez faites dans vos deux autres lettres précédentes, si je les avais ici; mais franchement je les ai laissées à Auteuil. Ainsi il faut attendre que je les aie rapportées pour vous donner pleine satisfaction. J'y ferai pour cela bientôt un tour; car l'hiver ni les pluies n'empêchent pas qu'on n'y puisse aller comme en plein été. Cependant je vous prie de croire qu'on ne peut être avec plus de sincérité et de reconnaissance que je le 6uis, etc.
Dans le temps que j'allais fermer cette lettre, je me suis ressouvenu que vous seriez peut-être bien aise de savoir le sujet de la dispute que j'eus a\ i Majesté. Je vous dirai doue que c'était a propos du
mot rebrousser chi min , que le roi prétendait mauvais, et que je maintenais bon par l'autorité de tous
nos meilleurs auteurs qui s'en étaient servis . et entre autres \ auuelas et d'AblanCOUrt. Tous les courtisans qui étaient la m'abandonnèrent , et M. Racine tout le premier. Cependant je demeure encore dans mon sentiment, et je le soutiendrai encore hardi-
ment contre vous , qui avez la mine de n'être pas de mon avis, et de m'abandonner comme tous les autres.