AU MARQUIS MIMEURE
A Paris, 4 août 1708.
Ce n'est point, monsieur, un faux bruit, c'est une vérité très-constante, que, dans la dernière assemblée qui se tint au Louvre pour l'élection d'un académicienne vous donnai ma voix, et je vous la donnai avec d'autant plus de raison, que vous ne l'aviez point briguée, et que c'était votre seul mérite qui m'avait engagé dans vos intérêts. Je n'étais pas pourtant le premier à qui la pensée de vous élire était venue; il y avait un bon nombre d'académiciens qui nie paraissaient dans la même disposition que moi. Mais je fus fort surpris, en arrivant dans l'assemblée, de les trouver tous cbangés en faveur d'un M. de Saint-Aulaire2, homme disait-on de fort grande réputation , mais dont le nom pourtant, avant cette affaire, n'était pas venu jusqu'à moi. Je leur témoignai mon étonnement avec assez d'amertume; mais ils me firent entendre, d'un air assez pitoyable, qu'ils étaient liés. Comme la brigue de M. de Saint-Aulaire n'était pas médiocre, plusieurs gens de conséquence m'avaient écrit en faveur de cet aspirant à la dignité académique; mais par malheur pour lui, dans l'intention de me faire mieux concevoir son mérite, on m'avait envoyé un poëme de sa façon , très-mal versifié, où, en termes assez confus, il conjure la Volupté de venir prendre soin de lui pendant sa vieillesse, et de réchauffer les restes glacés de sa concupiscence : voila en effet le but où il tend dans ce beau poëme. Quelque bien qu'on m'eût dit de lui, j'avoue que je ne pus m'empêcher d'entrer dans une vraie colère contre son ouvrage. Je le portai à l'Académie, où je le laissai lire à qui voulut ; et quelqu'un s'etant mis en devoir de le défendre , je jouai le vrai personnage du misanthrope dans Molière , ou plutôt j'y jouai mon propre personnage; le chagrin de ce misanthrope contre les méchants versayanl été, comme Molière me l'a confessé plusieurs fois lui-même, copie sur mon modèle. Ensuite on procéda à l'élection par billets; et bien que je fusse le seul qui écrivis votre nom dans mon billet , je puis dire que je fus le seul qui ne parus point honteux et déconcerte '.
1 Jacques-Louis Valon, marquis de Mimeure,lieutenai
néral desar es du roi, né à Dijon le 19 novembre 1650; mort
le a mars i t i •. » .
2 Françoi -Josepb de Beaopoil, marquis de Saint-Aulaire, lieutenant général au gouvernement de Limousin . morl le 17 décembre itc^, à près de c al ans; d'autres disent a cent doux.
'Monchesnai raconte ainsi cette anecdote : ■• Le Jour que l'é- « tecUon devait être faite , il Despréaux se transporta exprès « a l' académie pour donnersa boule noire. Quelques « miciens lui ayant remontré que le mapquia était un homme
Voilà, monsieur, au vrai toute l'bistoire de ce qui s'est passé à votre occasion a l'Académie. Je ne vous en fais pas un plus grand détail, parce que M. le Verrier m'a dit qu'il vous en avait déjà écrit fort au long. Tout ce que je puis vous dire, c'est que dans tout ce que j'ai fait, je n'ai songé qu'a procurer l'avantage de la compagnie, et rendre justice au mérite. Cependant je vois que par là je me suis fait une fort grande affaire, non-seulèment avec M. de Saint- \ulaire, mais avec vous, et que je suis plutôt l'objet de vos reproches que de vos remercîments. Vous vous plaignez surtout du hasard où je vous exposais, en vous nommant académicien, a faire une mauvaise harangue. Je suis persuadé que vous ne la pouviez faire que fort bonne ; mais quand même elle aurait été mauvaise, n'aviezvous pas un nombre infini d'illustres exemples pour vous consoler? Et est-ce la première méchante affaire dont vous seriez sorti glorieusement? Vous dites qu'en vous j'ai prétendu donner un bretteur ,i l'Académie. Oui, sans doute; mais un bretteur à la manière de César et d'Alexandre. lié quoi ! avezvous oublié que le bonhomme Horace avait été colonel d'une légion, et n'était pas revenu comme vous d'une grande défaite?
Cum fracla virlus, et minaces Turpe soluin tetigere, niento l.
Cependant dans quelle académie n'aurait-il point été reçu, supposé qu'il n'eut point eu pour concurrent M. de Saint-Aulaire? Enfin, monsieur, vous me faites concevoir que je vous ai en quelque sorte compromis par trop de zèle , puisque vous n'avez eu pour vous que ma seule voix. Mais si j'ose ici faire le fanfaron, prétendez-vous que ma seule voix non briguée ne vaille pas vingl voix mendiées bassement? Et de quel droit prétendez-vous qu'il ne soit pas permis à un censeur, soit à droit, soit a tort, installé depuis longtemps sur le Parnasse comme moi , de rendre sans votre congé justice à vos bonnes qualités, et de vous donner son suffrage >ur une place qu'il croit que VOUS mérite/. .' Ainsi . monsieur, demeurons bons amis, et surtout pardonnez-moi
■t de qualité qui méritait qu'on eût pour lui — Je
« ne lui conteste pas, dit-il, ses titres de noblesse , mail - ^ « titres du Para isse; el je le BouUens non-seulement m
s, mais poète de mauvaises mœurs. — Biais, reprit PabM
il.', mousieur te marquis n'écrit pas comme un auleur
« «le profession ; il se borne ■> faire de petits \<r> comme \n i-
e. — Comme Lnacréon! repartit le saUrique; et l'ai /-
os in , vous i|ni en parlez? Savex-vous bien . monsieur,
qu'Horao , tout Horace qu'il était, te croyait un tres-petil
compagnon aupi a? Eh bien donc, monsieur, si
vous estimes tant las vers île votre monsieur le marq lis,
vousmeferei un très-grand honneurde mépriser lesmi
' . h ■ i m. i 1 Hob. liv. tt . ode mi. \. ii-is.
les ratures qui sont dans maiettre, puisqu'elle me coûterait trop à récrire , et que je ne sais si je pourrais venir à bout de la mettre au net. Du reste, croyez qu'il n'y a personne qui vous estime plus que moi , et que je suis très-affectueusement votre trèshumble, etc.
JXous avons déjà bu plusieurs fois à votre santé dans l'illustre auberge où l'on boit si souvent gratis1, comme vous savez.